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Scènes 3 min de lecture

Voyage hivernal à travers Jelinek, Schubert et Müller

Texte d'un lauréat du prix Nobel au Théâtre des Capucins

Article paru dans Édition novembre 2024
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Elfriede Jelinek est autrichienne et lauréate du prix Nobel. Sa pièce *Winterreise*, jouée jusqu’à hier jeudi au Kapuzinertheater, est considérée comme son texte le plus personnel. Elle y révèle à la fois tout et rien de la personne qu’est Jelinek. On s’attend à des confessions et à une mise à nu, mais on se retrouve face à une couverture artistique en tissu épais qui protège du froid et du langage cru.

L’acteur Max Thommes escalade la scène horizontale recouverte de neige comme s’il s’agissait d’une paroi verticale. Après tout, l’alpiniste traîne avec lui l’ensemble du décor : une structure métallique à plusieurs étages qui abrite les comédiens et les instruments, y compris le piano. La troupe peut être fière d’avoir réussi à venir à bout de la chaîne de montagnes Jelinek-Schubert-Müller. Le « Voyage d’hiver » de Jelinek fait référence au cycle de lieder de Franz Schubert, lui-même inspiré du cycle de poèmes de Wilhelm Müller, datant de 1824.

Le Voyage d’hiver se divise en huit chapitres, qui traitent tous du thème du temps. Les comédiens et comédiennes interprètent à tour de rôle des monologues sur ce thème. « Même le temps qui passe s’écoule ; on ne peut pas échapper au temps qui passe », dit-on, et c’est l’une des nombreuses répliques qui oscillent entre génie littéraire et médiocrité propre au slam poétique. Entre les monologues – dont l’un est joué dos au public –, on imite également des cris d’animaux et on chante en chœur ; ce sont des vocalisations absurdes du type « la-la-la », car la poésie se trouve dans la prose.

Les chapitres quatre et six constituent les moments forts. Le chapitre six s’apparente davantage à du stand-up. Catherine Elsen se glisse dans une vulve géante et diserte sur la vie, la mort, les nazis et l’amour maternel – en anglais. Ironiquement, c’est le chapitre le plus compréhensible.

Dans le chapitre quatre, l’alpiniste Thommes est une sorcière. Ses gestes et ses mimiques sont si déconcertants qu’on en vient brièvement à ne plus s’étonner que les sorcières aient autrefois été brûlées. L’aliénation, et non le temps, est le véritable thème de *Winterreise*. Ce qui est familier – la démarche, le langage, etc. – est aliéné. Mais si l’on ne connaît pas cet aspect familier qui est aliéné, le message nous échappe. Par exemple, ceux qui ne connaissent pas Natascha Kampusch – ce qui est plus probable chez un public luxembourgeois que chez un public autrichien – ne peuvent de toute façon pas « passer à côté » de ce message. L’étrange n’est pas replacé dans son contexte. L’étrange n’est pas d’abord rendu familier, il est simplement encore plus aliéné.

Malgré tout, *Winterreise* est une pièce très expressive. La scénographie et les comédiens sont si convaincants que la pièce de Jelinek peut être appréciée même sans connaître l’allemand.