Emmanuel Petit
Depuis le début de ma vie professionnelle au Luxembourg, une notion de notre culture administrative n’a cessé d’attirer mon attention : la simplification des procédures. Au départ, je considérais cette expression comme presque banale. Elle me semblait n’être guère plus qu’une formule rituelle du discours politique – une phrase qu’il fallait évoquer avant de l’abandonner discrètement. Pourtant, plus d’une décennie plus tard, je constate que cette notion continue d’être présentée comme un objectif politique significatif dans les programmes électoraux, les formations administratives, et le débat public. Dans le même temps, les administrations engagées en faveur de la simplification ont créé un Conseil à la simplification, diverses Plateformes participatives, une Cellule de simplification et une constellation croissante d’initiatives similaires.
C’est à ce stade que mon scepticisme commence. Lorsqu’une proposition fondamentalement évidente commence à circuler comme si elle constituait une idée sérieuse – voire un concept – il devient légitime de se demander si elle n’est pas, en réalité, le symptôme de quelque chose de plus profond dans notre culture. Simplifier en ajoutant une couche supplémentaire paraît même contre-intuitif, voire absurde. Ce qui semble d’abord relever du simple bon sens administratif peut révéler une mentalité sous-jacente qui mérite un examen plus attentif.
En effet, je me demande parfois si l’impératif de simplification des procédures n’est pas devenu l’un des fondements déterminants de notre imaginaire collectif, voire une clé de compréhension de notre stade actuel de développement civilisationnel. Bien qu’une telle enquête risque de mettre au jour des conclusions inconfortables, je tiens à souligner que je n’écris pas depuis une position pessimiste. Mon propos n’est pas davantage partisan. S’il est politique, il ne l’est qu’au sens philosophique du terme : toute réflexion sur la condition mentale d’un peuple est nécessairement politique. Le fait que j’aie écrit un livre sur l’ironie peut servir d’avertissement supplémentaire : je ne cherche ni à condamner de manière simpliste ni à défendre un quelconque agenda politique caché. Cette question ne fait que susciter ma curiosité innocente.
C’est précisément à travers mon intérêt pour l’ironie que j’ai découvert le philosophe de l’histoire et rhétoricien italien Giambattista Vico. Dans sa Science nouvelle (Scienza Nuova, 1725), Vico cherchait à élaborer une compréhension scientifique des cycles historiques à travers lesquels les civilisations s’élèvent et déclinent. Rejetant l’application du rationalisme cartésien à la vie civique, il proposa une forme de sagesse pratique dans laquelle la rhétorique, la persuasion et la compréhension historique complétaient l’exigence cartésienne d’un raisonnement clair et distinct.
Dans De Italorum Sapientia, Vico soutenait qu’introduire la méthode géométrique dans la vie pratique revenait à « essayer de devenir fou avec les règles de la raison », en cherchant à avancer en ligne droite à travers les réalités tortueuses des affaires humaines, comme si la société n’était pas gouvernée par la contingence, l’opportunité, les passions et le hasard. Il résumera plus tard cette position dans son célèbre aphorisme verum ipsum factum – la vérité est quelque chose que l’on fabrique. Les êtres humains comprennent ce qu’ils créent ; la vérité émerge de l’invention, de l’action et de la culture plutôt que de la seule observation détachée.
Cette critique me semble aujourd’hui d’une actualité remarquable. Vico mettait en garde contre les excès de la rationalisation. Une société qui place une confiance excessive dans ses propres mécanismes rationnels risque de perdre de vue les finalités mêmes qu’ils étaient censés servir. La raison devient destructrice lorsqu’elle cesse d’être un instrument au service de la vie humaine pour devenir une fin en soi.
L’obsession contemporaine des administrations luxembourgeoises pour la simplification des procédures constitue, paradoxalement, la preuve de cette situation. Le fait que la simplification procédurale doive être constamment invoquée suggère que nos procédures ont atteint un degré de complexité qui entrave les activités mêmes qu’elles étaient censées faciliter. En tant qu’architecte travaillant dans le secteur de la construction, je pourrais aisément remplir un volume entier d’exemples où règlements, lois, autorisations et millefeuilles d’expertises rendent toute action pratiquement impossible ; « ne jamais exécuter un ordre sans avoir entendu le contrordre ». Les réglementations deviennent paralysantes lorsqu’elles rendent la conformité impossible et la faute inévitable. Qu’il suffise de dire que nous sommes devenus remarquablement habiles à réglementer ce qui peut ou ne peut pas être fait, tout en éprouvant de plus en plus de difficultés à faire quoi que ce soit. Qu’il s’agisse de construire des logements, de développer des infrastructures ou de réaliser d’autres projets socialement nécessaires, l’action concrète est régulièrement sacrifiée sur l’autel de la pensée administrative. Bienvenue dans l’ère de l’administration.
Le seul secteur qui semble prospérer sans entrave est l’administration elle-même, y compris l’appareil sans cesse croissant consacré à la simplification de l’administration. Vico offre un cadre puissant pour comprendre cette évolution. Il divisait le développement des civilisations en quatre étapes : l’Âge des Dieux, l’Âge des Héros, l’Âge des Hommes et, finalement, le ricorso, le Retour à la Barbarie.
Il est évident que nous avons depuis longtemps quitté tout prétendu Âge des Dieux ou Âge des Héros. L’Âge des Hommes représente cependant la phase mûre de la civilisation. Les institutions politiques deviennent plus rationnelles et plus inclusives. Le commerce, la science et la philosophie prospèrent. La citoyenneté s’étend au-delà des élites aristocratiques. La raison remplace progressivement le mythe comme mode dominant de compréhension du monde. Voilà une vision optimiste du développement civique. Et, pour être honnête, cela sonne terriblement vingtième siècle ! Pourtant, la structure même de la théorie de Vico invite à une question inquiétante : que se passe-t-il lorsqu’une civilisation atteint ce stade avancé et pousse sa rationalité au-delà de ses limites légitimes ?
La réponse est le ricorso. Vico soutenait que les civilisations ne progressent pas indéfiniment. Lorsque la rationalité devient excessive, l’individualisme s’intensifie, la vertu civique décline, les institutions perdent leur légitimité et la société entre dans une période de corruption et de fragmentation. Ce qui suit n’est pas un retour à une barbarie primitive, mais l’émergence d’une nouvelle forme de philistinisme. Ce que Vico appelait la « barbarie de la réflexion ». « Réflexion », non pas comme pensée critique, mais comme réflexion spéculaire. Chacun renvoie à chacun son propre discours, dans une galerie de miroirs où l’on ne voit plus le monde mais seulement les représentations que l’on en fabrique. La parole tourne sur elle-même, s’auto-alimente et s’enferme dans un cercle vicieux d’autoréférence.
C’est ici que je crois que notre condition administrative contemporaine devient pertinente. L’appel désespéré à la simplification, dirigé contre une machinerie administrative en expansion permanente, pourrait lui-même être le symptôme de notre entrée dans un tel état. La barbarie de la réflexion ne se combat pas avec des massues, des peaux de bêtes et des grognements gutturaux. Elle apparaît vêtue de tous les attributs de la civilisation avancée : costumes de banquiers, brochures d’assurances en papier glacé, décrets ministériels, tripartites, consultations publiques, plans stratégiques, discours sur l’état de la Nation, ateliers participatifs, dispositifs de conformité et raffinements procéduraux sans fin.
Plus inquiétant encore, cette barbarie ne réside plus uniquement dans les institutions. Elle a pénétré nos esprits. Elle est devenue notre mentalité. L’ordre administratif cesse d’être une structure extérieure pour devenir une structure intérieure — une forme d’autorégulation qui façonne notre manière de penser, d’agir et d’imaginer les possibles. Ce qui émerge alors est une sorte de Panoptique intérieur : une prison dont les murs ne sont plus visibles parce qu’ils ont été intégrés à la conscience elle-même.
Peut-être, dès lors, que l’aspect le plus révélateur du discours sur la simplification administrative n’est pas la complexité de nos procédures, mais le degré auquel nous avons fini par accepter cette complexité comme l’horizon naturel de la vie collective. L’exigence de simplification pourrait donc être moins une solution qu’un symptôme : la preuve d’une civilisation de plus en plus occupée à gérer ses propres abstractions, tout en perdant de vue les finalités humaines concrètes que ces abstractions étaient censées servir à l’origine.
Supposons que le ricorso de Vico n’est pas le dernier mot de l’histoire. Après l’Âge des Dieux, l’Âge des Héros, l’Âge des Hommes et la barbarie de la réflexion, pourrait s’ouvrir une nouvelle époque : l’Âge des Machines. Lorsque les humains auront construit des systèmes si complexes qu’ils ne parviendront plus eux-mêmes à les simplifier, il n’est pas impossible que les intelligences artificielles retrouvent, avec une certaine ironie, ce que nous aurons perdu en chemin : le simple bon sens, cette qualité que nous avons longtemps considérée comme le privilège exclusif de l’esprit humain. La solution ? Cesser de réfléchir à la manière de mettre fin à la barbarie de la réflexion pour réapprendre à croire aux vertus constructives d’une pensée libre de toute tutelle administrative. p