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Feuilleton 10 min de lecture

La nostalgie du punk

La truculente drag queen belge Peggy Lee Cooper est de retour sur scène à Luxembourg. Une occasion de réfléchir à ce qu’est devenu l’art du drag, ici comme ailleurs

Article paru dans Édition juillet 2026
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La nostalgie du punk

En ce début juillet, pas moins de quatre nouvelles saisons internationales de la franchise Ru Paul’s Drag Race débarquent sur nos écrans. Depuis près de vingt ans, Ru Paul, ancienne club kid subversive que l’on voyait déjà se dandiner dans l’iconique clip Love Shack des B-52’s en 1989, est devenue la première drag queen médiatique des États-Unis, donc forcément du monde. C’est aussi un/e véritable pape/papesse du drag à l’international, autoproclamée « Queen of Drag » ou encore « Supermodel of the World ». Difficilement ignorable par la communauté queer et ses alliés tant elle est devenue une référence, son émission de télé-réalité, qui voit une flopée de queens s’affronter lors d’une succession d’épreuves pour décrocher le titre très convoité de « New Drag Superstar » décerné par « Mama Ru », est devenue en quelques années un véritable empire mondial, décliné en dizaines de versions internationales y compris en France ou en Belgique, lauréat de nombreux Emmy Awards et, surtout, générateur de profits monstres pour Ru Paul Charles, l’homme sous la perruque.

Car le chantre du drag mainstream est aussi connu pour son amour du billet vert. Parfois pour le meilleur, en lançant par exemple une plateforme exclusive dédiée à la diffusion de la franchise Drag Race, de ses sous-produits ainsi que de nombreux contenus queer historiques. Parfois pour le pire, en créant une polémique très piquante dans son gigantesque ranch du Wyoming, où l’entertainer sexagénaire et son mari auraient autorisé la pratique de la fracturation hydraulique. Mais tout cela ressort bien sûr d’un autre sujet (mais l’est-ce vraiment ?). Car force est de constater que le drag est à présent partout ou presque, même si les artistes sont encore régulièrement ciblés par les attaques homophobes et transphobes de vilains oiseaux plus bêtes et méchants que véritablement apeurés. Cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris, émission télé branchouilles comme Quotidien pour promouvoir l’imminente nouvelle saison de Drag Race France, campagnes pour des cosmétiques, scènes de Zéniths en tournée : Ru Paul a bien réussi à inscrire le drag dans la culture mainstream, jusque dans nos contrées. Mais au risque de passer pour des réactionnaires d’un nouveau genre, certaines reines et autres amoureux de cet art si attachant en arrivent à se demander : « Mais, ce n’était quand même pas mieux avant ? » Quand le drag était punk, sentait le trottoir et le soufre, et n’avait pas d’autre but que de divertir, de soir en soir, un public proche et complice…

Avantage, peut-être, de sa taille, la scène drag luxembourgeoise prend son temps pour entrer dans l’ère übermédiatique de cette course effrénée. Certes, la propriétaire de l’ancien Cabaret Barnum, Madame Yoko, a participé à deux franchises de Drag Race et on imagine fort bien sa talentueuse drag daughter Medusa Venom, qui se produit très régulièrement à Trèves, intégrer un jour le volet allemand, mais l’art du drag Made in Luxembourg, si niche soit-il, est toujours associé aujourd'hui aux performances délicieusement old school de Miss Calima à la Caravelle ou à la Kantin de Dudelange, de la Fada’s Family à la Schräinerei de Differdange et sur le Marie-Astrid, ou encore du souvenir pas si lointain des effets de manches inoubliables de Madame Sans Gêne. C’est sûrement un peu de tout cela qui fait que la plus théâtrale des drags belges, Peggy Lee Cooper, revient régulièrement faire profiter de son personnage au public local. Habituée des grandes scènes bruxelloises et européennes, elle avait présenté en 2023 Alma, une adaptation très libre du mythe de Faust, au Théâtre des Capucins. Et si elle remonte ce samedi sur ces mêmes planches, cette fois elle propose un récit bien plus personnel, le plus personnel de tous, savamment nommé Biopig, qui est aussi une sortie de résidence dans le cadre du programme Samedis aux Théâtres, en collaboration avec Rosa Lëtzebuerg.

Une chose est sûre : Miss Peggy n’y va pas avec le dos de la cuiller pour donner son avis sur cette nouvelle popularité du drag : « Quand j’ai commencé, il n’y avait pas de drag queens, il n’y avait que des travelottes. Avec l’arrivée de la drag queen, la travelotte a perdu un peu de son âme. Cette attitude punk qui nous faisait dire que si la fin du monde était pour demain, ce serait juste une bonne occasion de se fabriquer une dernière robe… » Drag Race, très peu pour elle : ça ne va pas assez loin dans le propos, ça se prend trop au sérieux. « On n’avait pas besoin d’être jolie, y’avait pas d’Instagram, pas de GSM, juste un appareil photo jetable qui nous rendait rarement hommage. Il y avait un côté nihiliste, dernière soirée avant un avenir incertain, mais qui créait ce rapport unique avec le public, jusqu’au bout de la nuit. » Elle a d’ailleurs refusé de participer à la première saison belge, contrairement « aux trois quarts de [mes] potes », et n’en pense clairement pas grand bien, surtout en ce qui concerne l’après. « Ce que je vois surtout, ce sont des gens qui font de graves dépressions, qui arrêtent le drag, qui ne sont pas du tout suivis alors qu’ils n’étaient pas prêts pour le devant la scène médiatique et sociale. Des gens qui s’y mettent juste parce que ça te permet de passer à la télé et qui deviennent des chanteurs à moustache très comme il faut ensuite, ou qui ne savent pas gérer la moindre interaction avec le public à la sortie de l’émission… » Car voilà un autre très gros problème de la franchise Drag Race, et ce partout sur la planète : les fans et le fandom, d’une toxicité rare, qui n’hésitent pas à souhaiter la mort d’une artiste parce qu’elle en a battu une autre lors d’un lipsync sans doute très moyen. Les fans hardcore sont absolument détestables sur les réseaux sociaux, et cela n’aide forcément pas les baby drags à gérer leurs émotions et leur présence sur lesdits réseaux de manière saine une fois les projecteurs éteints. « Calm down, it’s not personal, it’s only drag », comme le dirait si bien Mama Ru ! Ce qui désole encore plus Peggy, c’est que le show télévisé est devenu la seule référence drag pour les jeunes générations, alors que celles qui ont fait le boulot depuis des lustres sont oubliées faute d’avoir exercé leur art à l’âge du tout numérique.

Concernant à présent cette sortie de résidence et le Biopig qui en découle, Peggy nous raconte qu’ils sont « intimement liés à mon histoire personnelle. Le récit démarre à mes cinq ans et se termine trente ans plus tard, au premier spectacle de Peggy Lee Cooper ». Une démarche personnelle, un projet proposé à plusieurs théâtres et qui a finalement trouvé écho dans la programmation des Théâtres de la Ville de Luxembourg en amont de la Pride luxembourgeoise. Pourquoi avoir attendu ce moment pour effectuer ce grand travail d’introspection scénique ? « J’ai préféré attendre un peu, notamment le décès de ma grand-mère. Il y a certaines choses que je ne voulais pas qu’elle voie ou qu’elle sache. » Comme beaucoup de drag queens d’hier et d’aujourd’hui, l’enfance liégeoise de Peggy et les années qui suivront ne sont pas teintées que des paillettes qu’arbore son personnage. Il y a du noir, du sale, du difficile, on le comprend avant même qu’elle n’en parle. Il y a le rejet des parents, très sévère, définitif, violent, lorsque le jeune garçon essaie les vêtements de sa tante Eva. Les entrées en douce, dès quatorze ans, à la célèbre Mama Roma de Liège – où elle débutera sa carrière de 1994 à 1998, avant d’y retourner plus tard en régie ou comme photographe. Plus qu’un premier employeur, la Mama Roma, scène travestie historique fondé en 1973 par Peter Biskup et Henri Mariette, est aussi le premier contact indirect avec le drag pour celui qui deviendra Peggy Lee Cooper, lorsqu’à cinq ans, il entend des amies de sa grand-mère dire, au retour d’un spectacle, « c’était super, on dirait vraiment des femmes ! » Cette grand-mère, nue avec ses seins tombants et « cette énorme volupté » ou habillée, deviendra également une source d’inspiration, plus tard, aux côtés de Miss Piggy et du Benny Hill Show à la télé.

Puis il y a aussi le travail du sexe, pendant de nombreuses années, « un milieu dans lequel, finalement, surtout pour les drags, on ne s’envoie pas tellement en l’air », nous confie Peggy sans sourciller. Des fétichistes, souvent, de l’homme en perruque, de la clope ou des « chanteuses de la Rai maquillées à la truelle et qu’ils ne trouvaient pas dans leur quotidien, alors peu importe ce qu’il y a entre les jambes… » Elle arrête presque le drag pendant dix ans, à part un petit spectacle ci et là, lui préférant l’objectif de son appareil photo. Mais, à un moment, ça démange, évidemment : « C’est ta sœur, elle te manque, il faut qu’elle sorte. Si tu ne le fais pas, c’est une partie de ton âme qui est perdue. »

Pour Alma, Peggy avait collaboré avec la metteuse en scène Sarah-Louise Young, il était impératif de l’avoir à ses côtés pour cette nouvelle aventure, à ses côtés. Elle l’accompagner avec bienveillance et précision dans le dévoilement des pans les plus privés de son histoire – « J’avais besoin d’être entre de bonnes mains pour ne pas terminer en miettes »… Un filet en coulisses pour un spectacle hybride qui ressemble à un grand saut dans le vide. Formée à la comédie musicale anglaise dont elle déteste alors les carcans trop solides et les codes trop présents, Sarah-Louise a toujours trouvé les histoires vraies dont elle était assoiffée dans le milieu du cabaret. Avec Peggy, elle partage une sensibilité, une humeur, un sentiment de famille choisie si cher aux artistes queer. Ce qui n’empêche pas Peggy de la caractériser de proctologue, en Anglais : « It’s not that I had to give birth to all that, but more that I needed someone I trust to help me let all this shit out! » La messe est dite, a match made in cabaret heaven. Il est beaucoup question de ce qu’est la normalité dans Biopig, et cela parle beaucoup à Miss Young, d’autant plus que la pression est moindre en sortie de résidence et que le format permet de sortir beaucoup de choses, sans devoir les exprimer tout de suite avec une exactitude potentiellement inhibitrice, « dans une dynamique vraiment semblable aux cabarets, où la limite avec l’improvisation est parfois ténue. »

Et, à la surprise générale, il y avait en fait beaucoup trop à sortir ! Il n’y aura donc pas qu’un seul spectacle mais au moins deux autres futurs objets artistiques conséquents à cette résidence, une réalisation rendue d’autant plus possible par l’aspect work in progress de celle-ci. Des photos, un futur livre, une deuxième pièce : le résultat reste encore à définir, mais avec toujours une question en tête qui pourrait, finalement, servir de piste de réflexion quant à l’évolution actuelle du drag : « Est-ce que cela sert vraiment au public et dois-je le faire si ce n’est qu’à moi que cela sert ? » Mais une autre constante fondamentale est bien présente, dans Biopig comme dans un énième épisode de Drag Race, c’est que le drag sauve des vies. « Le spectacle travesti m’a sauvé, a fait que je ne sois pas mort et cela s’est imposé naturellement comme la vraie thématique du spectacle », confie Peggy, qui expliquera donc à sa façon comment une partie d’elle l’a sauvée, aux Capucins ce samedi. Et prouvera, par la même occasion et à coup sûr que le drag punk a toujours sa place, et plus que jamais sur de belles scènes à la réputation éprouvée et qui osent donner une voix à celles qui n’en ont pas, plus ou moins qu’avant.

Biopig de Peggy Lee Cooper, le 4 juillet à 17h au Théâtre des Capucins