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Cinéma 4 min de lecture

Un nouveau départ et une conclusion

Cinéma

Article paru dans Édition décembre 2021
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Peu de cinéastes contemporains ont exploré la nature de la maternité et de la maternité avec autant d’intensité et de nuances que le réalisateur espagnol Pedro Almodóvar. Dans son œuvre, la mort et la vie sont souvent très proches l’une de l’autre : un site de fouilles archéologiques doit enfin apporter des réponses à la photographe Janis (Penélope Cruz) concernant les restes de sa famille. Au cours des travaux, elle entame une liaison amoureuse avec l’archéologue Arturo (Israel Elejalde). De cette relation naît un enfant. À la maternité, Janis fait la connaissance d’Ana (Milena Smit), une jeune femme également enceinte. Comme souvent chez Almodóvar, cette rencontre s’avère décisive et bouleversante, mais elle recèle également une part d’aveuglement…

On l’a souvent dit, et cela mérite d’être répété : le cinéma d’Almodóvar est celui d’un univers féminin. Tout comme cette Janis se tourne vers nous à travers l’objectif dès les premières minutes du film, nous l’observons à travers la caméra d’Almodóvar, qui accorde toute son attention à son actrice, Penélope Cruz. C’est avec elle que nous sommes embarqués dans ce voyage, dont l’intrigue est si complexe qu’elle puise dans plusieurs genres à la fois, sans jamais laisser entrevoir une fin plausible ou prévisible. Le regard qu’Almodóvar porte sur la femme est parfois presque obsessionnel, tant il s’efforce de créer un lien immédiat avec elle. Ainsi, l’homme se retrouve de plus en plus mis à l’écart, comme s’il s’agissait d’un mauvais choix dramaturgique, voire d’un mauvais investissement qu’il faudrait d’abord corriger avant de pouvoir aborder en profondeur les questions liées à la maternité. Alors que dans son dernier film, *Dolor y gloria* (2019), il avait encore idéalisé la mère en une sorte de sauveuse, Almodóvar s’intéresse désormais davantage à ces personnages qu’il a qualifiés de « madres imperfectas »¹, ces mères imparfaites et en proie au doute.

Dans *Madres paralelas*, le réalisateur, aujourd’hui âgé de 72 ans, aborde plus clairement que jamais le passé franquiste de l’Espagne. Si Almodóvar n’avait pas mis ce traumatisme au premier plan dans ses films précédents – une absence qu’il a lui-même qualifiée de « vengeance personnelle » contre le dictateur –, il le déploie ici comme toile de fond sur laquelle il fait se dérouler l’histoire, et ce dans son style tout à fait inimitable : Des costumes aux décors en passant par la dramaturgie des couleurs, *Madres paralelas* forme une fresque dramatique que l’on reconnaît des films précédents d’Almodóvar et qui lui a valu, avec *Todo sobre mi madre* (1999) – un style qui confère à ses récits toute leur intensité grâce à des ambiances et à de grands moments d’interprétation. Ce n’est pas l’intrigue qui constitue le cœur du film, le titre en dit bien trop long pour cela. Il s’agit des univers vécus par ces mères pendant l’« après », qui se retrouvent à elles-mêmes à travers leurs expériences communes – nouveau départ et conclusion, vie et mort. Il n’y a donc pratiquement pas de moments d’émotion simple dans *Madres paralelas*. Le destin des protagonistes est entremêlé de malentendus ; les coups du sort frappent les deux héroïnes plus durement que ce n’est habituellement le cas dans le mélodrame. Mais alors, pourquoi le cinéma d’Almodóvar ne donne-t-il pas l’impression d’être un mélodrame classique ?

Les personnages d’Almodóvar s’inscrivent dans notre univers d’expérience et constituent des surfaces de projection qui sont analogues à nos conditions de vie. Et pourtant, elles s’inscrivent dans un programme esthétique, dans un dispositif poétique qui engendre l’art et en est constitutif ; elles évoluent donc en même temps dans un cadre dont nous devons être totalement exclus. Sensible, voire chargé d’émotion sans jamais tomber dans le sentimentalisme : tel est le numéro d’équilibriste qui caractérise également ce film de Pedro Almodóvar.

1 Venise 78 : Madres Paralelas – Conférence de presse avec Pedro Almodóvar et Penélope Cruz