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Cinéma 6 min de lecture

La poésie de l'invisible

Depuis des décennies, Ildikó Enyedi compte parmi les voix les plus originales du cinéma d'auteur européen. Alors que de nombreux réalisateurs et réalisatrices définissent leurs films par des conflits, des…

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Depuis des décennies, Ildikó Enyedi compte parmi les voix les plus originales du cinéma d’auteur européen. Alors que de nombreux réalisateurs et réalisatrices définissent leurs films par des conflits, des rebondissements dramatiques ou des tensions sociales, Enyedi porte son regard sur ces mouvements à peine perceptibles qui s’opèrent entre les personnes, les objets et la nature. Ses films traitent de rencontres, mais jamais exclusivement entre des personnages. Ils racontent les liens secrets entre le corps et l’âme, le rêve et la réalité, l’homme et le paysage, la mémoire et le présent. Dans son cinéma, le visible ne constitue toujours que la surface d’une réalité plus profonde. C’est précisément là que réside la force incomparable de ses œuvres. Elle s’intéresse moins à l’événement qu’à ces forces silencieuses qui rapprochent ou éloignent imperceptiblement les êtres les uns des autres.

Le cinéma d’Enyedi n’explique pas ses personnages, mais les observe. Les émotions ne naissent pas de grands gestes ou de longs dialogues, mais de regards, de contacts, de pauses et du silence entre les mots. Ses films possèdent ainsi une ouverture d’esprit presque littéraire. Elle laisse de l’espace à ses personnages sans pour autant les disséquer psychologiquement de manière exhaustive – et c’est ainsi que, dans un film d’Enyedi, la réalité n’apparaît jamais comme figée, mais comme un entrelacement de perceptions, de souvenirs et de possibilités.

Cette approche caractérise l’œuvre d’Enyedi depuis *Mon XXe siècle*, mais c’est dans *Corps et âme* (2017) qu’elle trouve son expression la plus aboutie. Le film raconte d’abord une histoire presque banale. Endre, directeur financier d’un abattoir, et Mária, jeune contrôleuse qualité, découvrent qu’ils partagent nuit après nuit le même rêve. Tous deux s’y rencontrent sous les traits d’un cerf et d’une biche dans un paysage forestier hivernal. Ce qui semble être une idée fantastique, Enyedi ne la développe pas sous la forme d’un conte de fées ou d’une énigme, mais comme une expérience onirique qui devient le véritable espace de vérité du film. Pendant la journée, Endre et Mária évoluent dans un abattoir – un lieu de rationalité industrielle où les corps sont mesurés, transformés et tués. Tout semble organisé de manière fonctionnelle. Le travail suit des procédures fixes, les émotions restent dissimulées. La caméra enregistre ce monde avec une grande précision. Des images composées avec froideur, des espaces sobres et l’observation quasi documentaire des processus de travail créent une atmosphère de distance maîtrisée. À cela s’opposent les séquences oniriques nocturnes dans la forêt. La neige recouvre le sol, la brume s’insinue entre les arbres, les deux animaux se déplacent prudemment à travers un paysage silencieux. Ici, il n’y a ni mots, ni rôles sociaux, ni incertitudes sociales. La communication s’établit uniquement par le mouvement, la proximité et l’attention. Le rêve révèle cette vérité émotionnelle à laquelle les personnages n’ont, dans un premier temps, pas accès dans leur quotidien.

La conception qu’a Enyedi du corps joue un rôle déterminant. Alors que le cinéma opère souvent une distinction entre le corps et l’esprit, *Corps et âme* abolit cette séparation. Les sentiments n’apparaissent pas comme des états intérieurs abstraits, mais comme des expériences physiques. Des gestes timides, des contacts hésitants ou de légers changements de posture en disent souvent plus long que n’importe quel dialogue. Les difficultés de María dans ses relations sociales ne sont jamais pathologisées ni dramatisées. Enyedi aborde son personnage avec beaucoup de tendresse et de patience. Le film en tire une exploration exceptionnellement sensible de la vulnérabilité humaine.

Parallèlement, *Körper und Seele* revêt une forte dimension philosophique. La question de savoir si deux personnes peuvent réellement se rejoindre en constitue le cœur même. Le rêve commun n’apparaît pas comme un miracle magique, mais comme la possibilité poétique d’un lien qui ne s’explique pas rationnellement. L’amour naît là où se rencontrent la perception, la confiance et l’ouverture d’esprit. L’Ours d’or de la Berlinale a récompensé non seulement la beauté formelle du film, mais aussi cette capacité, devenue rare, à aborder des questions existentielles avec une grande légèreté.

Avec son nouveau film, *Silent Friend*, Enyedi poursuit avec cohérence cette quête esthétique et philosophique. Le film se déploie en trois épisodes vaguement liés entre eux, qui s’étendent du début du XXe siècle aux années 1970, jusqu’à nos jours. Leur point de référence commun est un vieux ginkgo situé dans le jardin botanique de l’université de Marbourg, qui, en tant que témoin silencieux, relie ces histoires sur plus d’un siècle. Au début du siècle, la jeune étudiante en biologie Grete (Luna Wedler) découvre, à travers la photographie scientifique des structures végétales, les ordres cachés de la nature. Des décennies plus tard, le regard de Hannes, un étudiant renfermé, se transforme grâce à l’observation patiente d’un jardin et de sa flore. Enfin, à notre époque, Tony Wong (Tony Leung Chiu-wai), neuroscientifique originaire de Hong Kong qui menait jusqu’alors des recherches sur le développement de la conscience humaine, porte son attention sur l’activité électrique des plantes et fait ainsi la connaissance de la botaniste Alice (Léa Seydoux).

À partir de ces récits, a priori indépendants les uns des autres, Enyedi ne construit toutefois pas un drame épisodique classique, mais une méditation poétique sur la perception, le temps et la possibilité d’une relation non dominatrice entre l’homme et la nature. Le ginkgo devient ainsi moins un symbole qu’une mémoire vivante, dont l’échelle temporelle dépasse de loin la vie humaine et rappelle la conception de Goethe d’une nature qui ne se révèle qu’au regard patient et attentif – la référence finale au poème « Wanderers Nachtlied » est évidente. Comme dans *Corps et âme*, Enyedi porte son regard sur l’insignifiant. De petits gestes, des observations de la nature et des moments en apparence anodins acquièrent une signification symbolique. La caméra s’attarde patiemment sur les visages, les plantes, les variations de lumière et les paysages. Il en résulte ce rythme méditatif qui caractérise depuis toujours le cinéma d’Enyedi. Les images ne s’imposent pas au public. Elles l’invitent plutôt à établir lui-même des liens et à découvrir des significations.

Il est remarquable de constater avec quelle cohérence Enyedi efface la frontière entre l’homme et la nature. Déjà, dans *Corps et âme*, les cerfs montraient clairement que les expériences humaines s’inscrivent toujours dans un ordre plus vaste. *Silent Friend* approfondit cette réflexion. Les plantes, les animaux et les espaces possèdent leur propre forme de présence. Ils ne se contentent pas de servir de toile de fond aux histoires humaines, mais apparaissent comme des acteurs à part entière. Chez Enyedi, la nature n’est jamais purement décorative. Elle possède une mémoire, une pérennité et une vie propre. Il en résulte une vision poétique du monde, dans laquelle l’humain trouve sa place au sein d’un contexte plus vaste. p