Jim Parfait passe ses journées au fitness et ses soirées au club. Son alimentation ? Protéines le matin, kétamine le soir. Influenceur au physique aussi parfait que son nom l’indique, son corps est un temple auquel il voue un culte avec le dévouement d’un curé fanatique. Hélas, le jour où ce temple s’écroule ne tarde pas à arriver : un matin, un de ses abdos disparaît mystérieusement. Débarquant à l’improviste à l’hôpital où travaille sa meilleure amie Nina – Jim Parfait, influenceur, dit-il en pénétrant dans le hall d’accueil, comme s’il s’attendait à ce que ça lui confère un accès prioritaire aux urgences –, celle-ci lui confirme sa pire crainte : il est touché par l’hétérose, une nouvelle IST aux ravages terribles. Ceux qui en sont atteints perdent d’abord le culte du corps, commencent à s’intéresser au foot, finissent par vouloir procréer à tout prix puis se mettent à pratiquer la monogamie. Bref : peu à peu, ils deviennent hétérosexuels. Tandis qu’une présentatrice de télé commente les effets mondiaux de cette nouvelle pandémie – Ricky Martin épouse Kristen Stewart, le dernier concert de Lady Gaga est annulé –, Jim essaie de retrouver le mystérieux docteur Ragoult (!), potentiel inventeur de la chloroqueer (re-!). Pour cela, l’aide de Lucien sera précieuse. Lucien, jeune puceau twink, dont la mère, accessoirement ministre de la Santé, refuse d’admettre son homosexualité pourtant évidente, vit aussi séquestré qu’Agnès dans L’école des femmes. Dans son dans le placard-dressing de sa chambre, où s’alignent godes et autres sextoys, il passe son temps à rêver de Jim dans un pastiche hilarant de La petite sirène de Disney. Quand leurs chemins se croisent, le duo inégal se met à la recherche du remède à l’hétéropositivité. Commence, pour Lucien, le lent chemin vers un coming out semé d’embûches qui aboutira sur un dialogue avec sa prostate, qui prend évidemment la voix de Philippe Katerine.
Jim Queen brasse les clichés sur les hétérosexuels pour les mettre à pied d’égalité avec ceux que les hétéros ont sur les communautés gays. Ce film d’animation est un tourbillon filmique, un ouragan qui arrache toute bienpensance et toute bienséance pour redessiner, au final, un monde utopique où le cliché ne serait plus qu’un clin d’œil amical, et non plus une réification typologique propice à la dissémination de propos racistes, xéno- et homophobes. Jim Queen est une sorte d’ovni dans l’animation : produit par l’audacieux studio français Bobbypills, dont c’est le premier long-métrage et qui s’est spécialisé dans l’animation un peu déjantée pour adultes (Kassos, Peepoodo & The Super Fuck Friends…), c’est un des rares films d’animation queer là où, à titre d’exemple, sept des 22 long-métrages en compétition pour la Palme d’Or étaient également en lice pour la queer palm et racontaient (entre autres) des histoires d’amour homosexuel. Et si le film se limite – et ça n’est pas là un reproche, puisque c’est sa prémisse même – à représenter l’univers de la population gay, il est à espérer que par mimétisme, il en induira d’autres à parler des cosmos et microcosmes queer. Car même s’il existe d’ores et déjà bon nombre de films d’animation avec des personnages queer (l’on peut penser à Ghost in the Shell, à The Legend of Korra ou même à Dragon Ball), ces derniers sont souvent des personnages secondaires et sont explicitement caractérisés comme marginaux. Remarquons toutefois qu’il existe déjà, avec Lesbian Space Princess d’Emma Hough Hobbs et Leela Varghese (2023), un prédécesseur au féminin.
En critiquant l’hétéronormativité, Jim Queen fait moins le procès à ce que le patriarcat a imposé comme une norme sexuelle dont dérivent des modes de vie orientés vers la reproduction de modes de vie capitalistes qu’il met en lumière que toutes les manières d’aimer sont bonnes et potentiellement belles. Conjointement, il met en garde contre un double solipsisme qui menace nos sociétés éclatées, départagées en autant de communautés qui ne communiquent guère l’une avec l’autre : d’un côté, quand Lucien découvre le monde des clubs gays, où ça se défonce et s’enfonce avec joie et insouciance, une drag queen faisant office de guide spirituel lui présente la taxonomie des gays, freinant l’enthousiasme de Lucien quand celui-ci parle un peu prestement de LGBTQI+, expliquant qu’ici, il n’y a que les gays et que leur communauté est diffractée entre différentes castes, dessinant la mappemonde d’un monde presque féérique où drags, bears, twinks et autres férus des clubs de gym se chamaillent sans vraiment se mêler entre eux.
De l’autre côté, Jim l’influenceur est tant obsédé par l’image qu’il projette de soi qu’il en a perdu toute perception des autres et, pour le dire vite, tout sens de l’empathie. Ainsi, quand une drag queen aide Lucien et Jim à s’échapper des griffes de la Gaystapo au Rosa Bonheur, Jim n’y comprend rien. Et Lucien de lui expliquer cet étrange phénomène qu’est la bienveillance, concept que le grand gaillard ne maîtrise pas et qui semble être devenu caduc aux temps d’Insta et consorts. Cet aspect un brin technophobe que Jim Queen partage avec Toy Story 5 fait du film un plaidoyer pour l’empathie, porté par le personnage de Lucien, dévoué et amoureux, qu’on pense d’abord naïf mais qui osera non seulement montrer ses sentiments, mais aussi les bienfaits du care, grand sujet de la dernière compétition à Cannes, où le film était montré en Séances de Minuit.
Ce côté un peu mélo est rattrapé par un humour que d’aucuns trouveront peut-être vulgaire (laissons-les) : Jim Queen assume ouvertement son côté jouissif, provocateur et ses blagues qui frôlent le mauvais goût avec une élégance inégalable. Rien que l’onomastique est délicieusement irrévérencieuse – la cheffe des drag queen s’appelle Lady Glamydia et les méchants, c’est la Gaystapo. Le degré de calembours est plus qu’élevé, mais l’humour, chez Jim Queen, est toujours politique : quand, dans un grand final utopique, toute la communauté gay oublie ses clivages internes et que drags, twinks, kiffeurs, bears et autres gym queen affrontent les CRS, c’est via un humour ravageur que ça se passe : les chemsexeurs sniffent le gaz lacrymo en se délectant que ce soit « encore mieux que la 3-MMC », les adeptes de SM adorent les coups de matraques des escouades policières, et quand une licorne de Troie s’infiltre dans le palais de la ministre, on devine par quel orifice les insurgés s’exfiltrent des boyaux de l’animal coloré.
À la fin, quand (attention spoiler) une cure à l’hétéropositivité est trouvée et qu’il faut baiser pour guérir, c’est comme si Jim Queen cherchait à panser le souvenir des ravages laissés par le VIH dans les années 1980 en développant une utopie où baiser ne tue plus, mais guérit. En ces temps où le RN gagne de plus en plus de terrain, où Elon Musk soutient officiellement des influenceurs d’extrême droite, où la canicule condense un climat politique scindé, où la droite exhibe de plus en plus ouvertement son mépris de toutes celles et ceux qui ne sont pas (riches) comme eux, Jim Queen n’est pas seulement une bouffée d’air frais dans une France qui laisse tomber son initiale pour devenir de plus en plus rance, c’est un film nécessaire, urgent, qui prouve, par la plus magistrale des démonstrations, que l’humour sait tout défaire, et qu’il est encore possible de tout refaire, à condition qu’on s’y prenne maintenant, et qu’on s’unisse contre une politique délétère.