À la fin d’un festival de cinéma, un film quelconque remporte un prix. Celui-ci ne dit pas forcément grand-chose sur la qualité de l’œuvre, le succès auprès du public ou l’accueil réservé par la critique, mais il en dit long sur l’intention du festival. Désormais, le film peut indiquer dans son générique qu’il a remporté un prix, ce qui attirera certainement quelques spectateurs supplémentaires au cinéma.
La Berlinale de cette année s’est inscrite dans cette veine. À la surprise de certains festivaliers, la cinéaste espagnole Carla Simón s’est vu décerner la semaine dernière l’Ours d’or du meilleur film pour sa production *Alcarràs*. Le film raconte l’histoire capricieuse d’un dernier été dans l’univers idyllique d’un verger de pêchers, d’une famille, d’une enfance, d’une insouciance totale, tandis que se profilent déjà à l’horizon les prémices d’un changement de génération, d’une nouvelle ère et du progrès. Il va sans dire que ce bouleversement sert de point de rupture à toutes sortes de conflits, qui sont racontés avec désinvolture. La particularité de cette œuvre réside dans le fait qu’elle ne se brise pas sous le poids de la multitude de récits et de destins, qu’elle ne se perd pas dans la surabondance, mais qu’elle parvient à entretenir sans relâche la nostalgie des journées d’été insouciantes. Le Coréen Hong Sangsoo a remporté le Grand Prix du jury pour *So-Seol-Ga-Ui Yeong-Hwa* (The Novelist’s Film), qui est en quelque sorte le prix de consolation du festival. À travers des images en noir et blanc presque statiques, le film raconte l’histoire de l’écrivaine Junhee, qui rencontre à Séoul des personnes avec lesquelles elle souhaite tourner un film. Les sauts entre les méta-niveaux donnent lieu à une œuvre un peu longue, qui n’est certainement pas la meilleure du réalisateur coréen. La Mexicaine Natalia López Gallardo a reçu l’Ours d’argent, le prix de consolation pour les premiers films, pour son premier long métrage *Robe of Gems*. Le film utilise la technique du collage pour retracer plusieurs niveaux de violence, de corruption et d’abus dans le quotidien de la société mexicaine. La réalisatrice y met notamment en avant les perspectives féminines des victimes – mais aussi celles des auteures de ces actes.
Voilà pour les grands prix décernés par le jury présidé par le cinéaste indo-américain M. Night Shyamalan. Viennent ensuite les distinctions qui attirent les personnalités sur les tapis rouges : le prix de la meilleure réalisation a été décerné à la Française Claire Denis pour le film, quelque peu insignifiant, *Avec amour et acharnement*. Juliette Binoche y incarne une femme tiraillée entre deux hommes. Le prix de la meilleure interprétation a été décerné à la comédienne germano-turque Meltem Kaptan pour son rôle principal dans *Rabiye Kurnaz contre George W. Bush* d’Andreas Dresen. Meltem Kaptan incarne la mère de Murat Kurnaz, qui a été détenu pendant cinq ans au centre de détention américain de Guantanamo. Elle s’est battue jusqu’à la plus haute juridiction américaine pour obtenir la libération de son fils. Le jeu de Meltem Kaptan, qui frôle souvent le grotesque, se rapproche ainsi particulièrement du personnage réel. Le film a également remporté l’Ours d’argent du meilleur scénario.
Il convient surtout de noter les films qui n’ont pas été récompensés cette année : tout d’abord, le film d’ouverture, *Peter von Kant*, de François Ozon. Librement adapté de la nouvelle de Fassbinder *Les larmes amères de Petra von Kant*, ce film en révèle davantage sur Rainer Werner Fassbinder que Fassbinder lui-même dans ses propres œuvres. Stéfan Crépon y brille dans un second rôle muet, en disant plus d’un simple regard que bien d’autres acteurs dans un monologue de mille mots. La contribution chinoise en compétition, *Yin ru chen yan* (Return to dust), raconte, à travers de superbes images et une distribution convaincante, l’histoire émouvante d’un couple marginal qui affronte sans cesse les aléas du destin – sans pour autant se laisser abattre. Drii Winter, du Suisse Michael Koch, reprend cette même configuration et la transpose dans les Alpes suisses. Ici, une maladie intervient comme un deus ex machina dans l’intrigue et fait ressortir le contraste entre le paysage idyllique et le récit. Mais c’est la coproduction franco-espagnole *Un año, una noche* (One Year, One Night) d’Isake Lacuestra qui a le plus fait parler d’elle dans la presse internationale. Le 13 novembre 2015, le jeune couple formé par Ramón et Céline assiste à un concert de rock au Bataclan à Paris et est victime de l’attentat terroriste. Tous deux souffrent des séquelles psychologiques et surmontent cette épreuve chacun à leur manière. Avec une fin surprenante. Le jury international a toutefois estimé que ces films avaient suffisamment de chances de succès au box-office, si bien qu’il n’a pas été question de leur décerner un prix, ce qui aurait constitué un coup de pouce marketing supplémentaire. Il peut certes être justifié d’attirer l’attention sur des réalisatrices et réalisateurs inconnus aux exigences artistiques élevées, mais un cinéma de qualité ne doit pas pour autant être relégué au rang de simple décor, même si la compétition de cette année témoignait d’une grande densité et d’un niveau d’exigence élevé.
Le Festival du film de Berlin de cette année s’est de toute façon éloigné de la vocation d’un festival international. C’est ce qu’on appelle le « monde occidental » qui a dominé. Onze des dix-huit films en compétition provenaient d’Europe occidentale, trois productions d’Amérique du Nord et quatre œuvres d’Asie. Ce qui manquait est ainsi apparu au grand jour : aucun film d’Afrique ou d’Amérique du Sud, par exemple, n’a été sélectionné en compétition ; l’Europe de l’Est, le Proche-Orient ou encore l’Inde étaient également absents. En revanche, le cinéma français était omniprésent, avec des œuvres dont la qualité laissait parfois sérieusement à désirer. Le Luxembourg était représenté par la coproduction *Der Passfälscher* dans la section Berlinale Special/Gala. Ce qui a mis en évidence un autre point faible du festival : une multitude de sections dont les orientations se font concurrence. Les raisons pour lesquelles un film était affecté à une section étaient peu compréhensibles, voire pas du tout transparentes. Dans l’ensemble, la Berlinale de cette année a dû considérablement réduire ses effectifs : au lieu des 4 000 journalistes habituels, seuls 1 700 se sont accrédités. Le nombre de films a également été réduit de moitié, la compétition concentrée sur six jours, et les soirées et réceptions ont été purement et simplement annulées. En contrepartie, les Berlinois ont pu profiter de trois journées supplémentaires ouvertes au public. Une tendance qui n’a en aucun cas nui au festival.