Une petite piqûre, quelques gouttes de sang : le « test de Guthrie » pratiqué chez les nouveau-nés fait désormais partie des examens de routine en matière de santé. Ces dépistages chez les bébés visent à détecter précocement des maladies rares, avant l’apparition des symptômes, afin qu’un traitement puisse améliorer le pronostic. Les échantillons sont ensuite analysés au Laboratoire national de la santé (LNS) : 7 578 bébés ont été testés en 2025 ; très peu d’entre eux obtiennent un résultat positif, qui doit par ailleurs être confirmé. À l’heure actuelle, sept maladies font l’objet d’un dépistage au Grand-Duché : la phénylcétonurie, une maladie métabolique qui empêche l’organisme de métaboliser l’acide aminé phénylalanine ; l’hypothyroïdie congénitale, une forme dangereuse d’insuffisance thyroïdienne ; ainsi que l’hyperplasie surrénale et le déficit en MCAD, deux maladies métaboliques. La mucoviscidose a été ajoutée en 2018, l’amyotrophie spinale en 2024, et le déficit combiné grave en immunoglobulines (SCID) au début de cette année. D’autres maladies métaboliques devraient s’y ajouter en 2027, pour atteindre un total de douze.
L’élargissement de cette liste a jusqu’à présent été plutôt lent et couvre moins de maladies qu’à l’étranger : en Allemagne et en Belgique, on en compte 19, en Autriche plus de 30, et en Italie même plus de 40. L’accord de coalition noir-bleu prévoit de poursuivre le développement du dépistage néonatal. La mise en œuvre de cette mesure s’inscrit dans le cadre du deuxième Plan national des maladies rares 2025-2029 (PNMR2), que la ministre de la Santé, Martine Deprez (CSV), discute depuis septembre avec les différents acteurs concernés. Le PNMR2 prévoit une « approche globale pour le dépistage génétique préconceptionnel au niveau national », une amélioration du dépistage prénatal ainsi que l’accélération de l’accès à un « diagnostic génétique ».
La nouveauté réside dans les dépistages génétiques, qui analysent l’ensemble du génome et génèrent une grande quantité de données génomiques brutes. Ils soulèvent de nombreuses questions pour les décideurs politiques. Dans le cadre du gNBS, le dépistage génétique néonatal, l’ADN serait analysé afin de détecter des prédispositions à d’autres maladies. Certaines variantes génétiques prédisent certaines pathologies avec une certitude absolue ; toutefois, il existe également des variantes de « signification inconnue » – qui présentent des corrélations, mais ne conduisent pas nécessairement à l’apparition de la maladie. Appel à Thomas Dentzer, nouveau directeur du LNS. « Il faut définir très clairement ce qui est testé et ce qui ne l’est pas », déclare-t-il. Il existe environ 8 000 maladies génétiques rares – dont seulement un dixième environ peut être traité ; mais effectuer des tests pour toutes ces pathologies n’a aucun sens. La demande est forte, rapporte Thomas Dentzer. « Ne rien faire et tout interdire n’est plus opportun aujourd’hui. » Il cite l’exemple d’une famille qui s’est rendue aux États-Unis avec son fils et y a déboursé 10 000 euros afin de mieux comprendre, si possible, le rôle joué par la génétique dans la maladie rare de leur enfant – et ainsi bénéficier d’un meilleur traitement.
Seules les pathologies dont l’apparition ne fait aucun doute peuvent être prises en compte pour le gNBS définitif. « Il faut un concept solide », déclare Daniel Theisen, président de l’Association luxembourgeoise des maladies rares (Alan). Ces tests sont une réalité, tout comme l’IA. L’objectif n’est pas de tout examiner et de tout savoir. Seul ce qui est « pertinent » est pris en compte, et ce, dans les cas où il est éthiquement préférable de réaliser un test plutôt que de s’en abstenir.
La possibilité de traitement est ici primordiale : il faut qu’il existe des médicaments ou des formes de thérapie. Le moment choisi joue également un rôle : un nouveau-né pourrait très probablement faire l’objet d’un dépistage précis du cancer du sein – mais que faire de cette information après la naissance ? « Effectuer ce genre de dépistage chez les enfants ne sert à rien », explique Serge Allard, président de l’Association des pédiatres, dans un entretien accordé au journal *Der Land*. Cela engendrerait des angoisses avec lesquelles la famille devrait vivre et qui ne pourraient guère être atténuées. Et bien sûr, l’enfant ne peut pas non plus décider lui-même s’il le souhaite, même si tous les patients ont le droit de ne pas savoir. La liberté des parents de refuser ces dépistages est toujours une condition préalable. « Une bonne information est très importante à cet égard », explique Serge Allard.
On peut pousser ces réflexions encore plus loin, jusqu’à la période prénatale. Les tests de dépistage de la trisomie sont effectués dès la fin du premier trimestre de grossesse, et bon nombre de parents décident d’interrompre la grossesse en cas de résultat positif. Que veut-on et que doit-on pouvoir savoir, et quelle marge de manœuvre reste-t-il ensuite ? « De quelle couleur sont les yeux de l’enfant et est-il doué pour la musique ? Elon Musk apprécierait certainement ce genre de tests in utero », déclare Daniel Theisen. Les interlocuteurs rejettent tous l’idée que l’on puisse imaginer des tests à grande échelle dans l’utérus – et des avortements si l’enfant à naître était malade. Personne ne veut penser à de telles dystopies.
Et jusqu’où le Luxembourg entend-il aller avec le séquençage de l’ADN, qui fait partie du gNBS ? « Voulons-nous vivre dans une société qui dispose de ces données et informations ? Quels en sont les risques ? Il ne faut pas faire tout ce qui est techniquement possible », déclare Thomas Dentzer. Il considère néanmoins le séquençage génomique comme une opportunité pour le pays, comme un « investissement dans l’avenir ». Il s’agirait d’un investissement de plusieurs millions d’euros par an. D’autres questions délicates se posent concernant les données générées par le séquençage de l’ADN et la manière dont celles-ci pourraient être utilisées à des fins de recherche. Faut-il pouvoir consulter l’ADN a posteriori lorsqu’un enfant de trois ans ne sait ni parler ni marcher ? Que signifie le stockage de ces données, comment s’y prend-on et pendant combien de temps ? Qui y aurait accès et pour quelle raison ? Et comment s’assurer que les données restent anonymisées ? « Ces données, c’est toi », résume Thomas Dentzer. Si de telles données biologiques devenaient identifiables, les assurances maladie privées pourraient par exemple décider de ne pas accepter une personne, car celle-ci présenterait un risque élevé de développer un cancer au cours de sa vie.
Compte tenu de ces questions bioéthiques, la Commission nationale d’éthique a été chargée par le Conseil d’État de rédiger un avis sur le gNBS. Elle doit déterminer « les conditions éthiques minimales dans lesquelles le gNBS est acceptable ; mettre en place un système de consentement approprié ; clarifier le stockage, la gouvernance et le contrôle des données ; et définir les points nécessitant une base légale ou un règlement », indique le ministère de la Santé à la région.
En Allemagne, un groupe de recherche baptisé « New Life » a défini, après trois ans de consultations, un cadre comprenant 18 critères ; environ 200 maladies devraient ainsi pouvoir être diagnostiquées. Le groupe de travail luxembourgeois doit s’accorder sur ce qui est pertinent pour le Luxembourg. D’autres projets pilotes de séquençage de l’ADN des nouveau-nés sont actuellement en cours à l’étranger : le Newborn Genomes Program au Royaume-Uni séquence actuellement le génome de 100 000 bébés.
La commercialisation potentielle pose également problème. À Liège, un projet pilote similaire a été mené pendant deux ans au Centre hospitalier universitaire de Liège, dans le cadre duquel les parents pouvaient faire tester leur bébé gratuitement. Fort de ces données, « Baby Detect » se poursuit désormais sous la forme d’un projet commercial : ces tests génétiques, qui dépistent 165 maladies, coûtent 650 euros. Les avis des commissions d’éthique des hôpitaux de la région belge environnante ne se sont pas fait attendre : il n’y aurait pas de consensus scientifique quant à la pertinence des maladies testées, tant pour les patients que pour la santé publique ; le risque de surdiagnostic et de sous-diagnostic serait élevé et les options thérapeutiques seraient insuffisantes. De plus, cette initiative commerciale laisserait entrevoir à long terme une « inquiétude sociale » qui saperait les efforts nationaux visant à développer le dépistage. D’un point de vue bioéthique, cette commercialisation n’est pas justifiable.
Le ministère de la Santé souhaite éviter ce genre d’injustices sociales dans notre pays. Conformément à la loi, le LNS détient l’exclusivité en matière de tests génétiques. Or, il semble que des gynécologues aient déjà été contactés par des entreprises leur proposant des dépistages génétiques, que les médecins sont censés rendre attractifs aux yeux de leurs patientes. Le ministère de la Santé souhaite prendre les devants afin de devancer ces prestataires commerciaux.