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Politique européenne et internationale 8 min de lecture

Juste une « énorme erreur »

Le refus de reconnaître les massacres de Srebrenica comme un génocide s'inscrit dans une stratégie populiste visant à diviser la Bosnie-Herzégovine

Article paru dans Édition mai 2024
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Avant le 11 juillet, date du trentième anniversaire du génocide de Srebrenica en Bosnie-Herzégovine, une résolution symbolique de l’ONU vise à faire de cette date la Journée internationale de commémoration de Srebrenica. Mais une poignée d’extrémistes serbes pro-séparatistes et de chefs d’État nient ce génocide. Le défi consistant à faire face au passé, même trois décennies plus tard, s’en trouve ainsi aggravé.

Au début de la guerre de Bosnie, Srebrenica a été désignée « zone de sécurité » par les Nations unies, car la majorité de ses habitants formait une enclave de 60 000 musulmans bosniaques au sein d’une région à majorité serbe. Des forces de maintien de la paix de l’ONU avaient été déployées pour assurer leur protection, mais la ville a néanmoins été assiégée et envahie par les troupes serbes le 11 juillet 1995, en violation du droit international. Environ 8 000 hommes et garçons musulmans, pour la plupart non armés, ont été massacrés par l’armée serbe. Les viols et les violences contre les femmes ont été utilisés comme tactique de guerre, et des civils ont été exécutés alors qu’ils tentaient de fuir. Leurs dépouilles ont ensuite été retrouvées dans des fosses communes – un sombre témoignage des atrocités commises.

Depuis le début des tactiques génocidaires et des massacres en 1992, la négation du génocide en Bosnie fait partie intégrante du discours serbe et pro-séparatiste. Le génocide des Musulmans de Bosnie a déjà été confirmé en 2004 et en 2007 par deux arrêts rendus par des tribunaux des Nations unies et reconnu internationalement comme un fait historique. Cependant, tant le gouvernement de la République serbe de Bosnie (Republika Srpska, RS), dirigé par Milorad Dodik, que le gouvernement serbe, dirigé par Aleksandar Vučić, continuent de le nier avec véhémence. La RS est l’une des deux entités politiques de Bosnie-Herzégovine, où la population serbe est majoritaire. La Serbie est un État souverain indépendant, limitrophe de la Bosnie. Leur position commune de négation du génocide fait de la Serbie et de la RS des alliés proches.

La résolution de l’ONU est soutenue par l’Allemagne et le Rwanda, deux acteurs ayant vécu des expériences historiques profondes liées au génocide. Cette résolution sert de souvenir symbolique aux victimes. Elle s’inscrirait pleinement dans la lignée des journées internationales officielles de commémoration fixées par l’Assemblée générale des Nations unies pour l’Holocauste (27 janvier) et le génocide du Rwanda de 1994 (7 avril). Elle n’exige pas de réparation de la part des auteurs et n’annonce pas non plus de sanctions.

Malgré tout, le projet de résolution a déclenché le mois dernier une vague de manifestations auxquelles ont pris part des milliers de Serbes à Banja Luka, la capitale de la Republika Srpska. Le président Dodik est même allé jusqu’à affirmer que « la Bosnie-Herzégovine pourrait ne pas survivre » si la résolution était adoptée. Cette déclaration menaçante souligne les ambitions de longue date de Dodik, qui vise l’indépendance de la RS, ce qui pourrait, dans le pire des cas, conduire à un nouveau conflit.

Les menaces de Dodik visant à diviser le pays s’inscrivent dans un schéma populiste qu’il a mis en place au cours des 15 dernières années. Elles sont devenues si fréquentes qu’elles sont souvent considérées comme de la rhétorique creuse. Le moment choisi pour sa dernière menace revêt toutefois une importance particulière, compte tenu du nombre de personnes qui ont été mobilisées le mois dernier pour participer à des manifestations niant le génocide.

Alors que les agissements de Dodik en Bosnie-Herzégovine contribuent à la crise, celle-ci est exacerbée et prolongée par l’ingérence extérieure du gouvernement Vučić, allié symbiotique de Dodik. Cela freine non seulement les progrès vers l’intégration euro-atlantique, mais prolonge également les souffrances de tous les citoyens, indépendamment de leur appartenance ethnique ou de leur affiliation.

Comme prévu, le président Vučić a récemment fait part de l’opposition de la Serbie à la résolution de l’ONU. On suppose désormais que Vučić utilise son partenariat stratégique avec la Russie pour bloquer cette résolution par le biais d’un lobbying coordonné. La Russie peut le faire au Conseil de sécurité de l’ONU, comme elle l’a déjà fait par le passé. En 2015, la Russie avait opposé son veto à un projet de résolution similaire, exprimant ses inquiétudes face à une rhétorique anti-serbe : selon elle, le rôle des Serbes de Bosnie dans les crimes de guerre était mis en avant de manière injuste. La Russie s’efforce de protéger ses intérêts ainsi que ceux de la Serbie dans la région. Cela rend la réconciliation en Bosnie-Herzégovine plus difficile.

Le Bureau du Haut Représentant, instance internationale chargée de veiller au respect de l’accord de paix de Dayton en Bosnie, a promulgué en 2021 une loi sanctionnant la négation du génocide. Pourtant, le Parlement de la Republika Srpska a adopté un rapport qui conteste que les massacres de Srebrenica aient constitué un génocide. Ce récit alternatif les présente comme une « énorme erreur » et un « crime », mais souligne qu’il ne s’agissait « pas d’un génocide », comme l’a récemment déclaré Dodik. Cela soulève la question suivante : la responsabilité du déni du génocide incombe-t-elle à des individus, ou tient-elle à l’incapacité constitutionnelle de la Bosnie à poursuivre ces personnes en justice ?

L’accord de Dayton de 1995, initialement prévu comme une mesure temporaire, devait permettre de mettre fin au conflit et aux effusions de sang en Bosnie. Un quart de siècle après sa signature, toutefois, pratiquement aucun progrès n’a été réalisé dans la mise en place d’une structure politique bosniaque reflétant son identité multiethnique. L’accord de Dayton est ainsi devenu de facto la Constitution de la Bosnie. Et toutes les tentatives visant à améliorer certaines parties de l’accord suscitent des craintes quant à une résurgence des tensions latentes et à l’émergence de nouveaux conflits.

Certains dirigeants politiques exploitent habilement les failles de l’accord pour consolider et étendre leur pouvoir. La réaction de Dodik à la décision du Bureau du Haut Représentant de sanctionner la négation du génocide en est un exemple. Dodik a alors déclenché un blocage politique des institutions de l’État, provoquant en juillet 2021 l’une des crises politiques les plus graves que la Bosnie ait connues depuis la guerre.

La volonté de Dodik de réprimer, par des menaces, tout débat sur le génocide masque un autre problème : l’incapacité et le refus croissants de la Republika Srpska d’améliorer les conditions de vie de la société bosniaque. Des problèmes fondamentaux, tels que la « fuite des cerveaux », les taux de chômage élevés et la corruption institutionnelle, restent tout simplement sans solution. Cette négligence du bien-être des citoyens sape le potentiel de progrès et perpétue le cycle de mécontentement au sein de la population. Tant que Dodik fera passer son propre programme avant les besoins de la population, toute amélioration significative en Bosnie restera hors de portée.

Il est important de comprendre que les voix qui nient ou minimisent le génocide en Bosnie-Herzégovine ne reflètent pas l’opinion majoritaire au sein de la population bosno-serbe ou serbe. Il s’agit plutôt d’une faction minoritaire dirigée par Dodik et Vučić, qui dispose d’un pouvoir et d’une influence considérables dans la région. Et il existe des mouvements et des organisations bosno-serbes et serbes qui s’emploient activement à lutter contre ce discours. L’organisation serbe Youth Initiative for Human Rights, par exemple, a récemment exprimé, dans une lettre adressée au président de l’Assemblée générale des Nations unies, son soutien à la résolution sur Srebrenica. Elle a expressément rejeté la position du président Vučić sur ce sujet et représente ainsi une voix dissidente au sein de la société serbe, en quête de dialogue, de réconciliation et de justice.

Il ne fait aucun doute que les citoyens de toutes les ethnies de Bosnie-Herzégovine ont souffert pendant la guerre de 1992 à 1995. La reconnaissance des atrocités commises par le passé est essentielle à la guérison et au progrès d’une société. Aussi douloureux que cela puisse être, cela fait partie de l’engagement collectif visant à garantir que de tels crimes de guerre ne se reproduisent plus jamais. Il ne s’agit pas seulement d’appeler les choses par leur nom, mais aussi de se préparer à un avenir fondé sur la réconciliation et l’acceptation des erreurs du passé. Comme l’a lancé Bono, du groupe U2, à la foule lors de son concert à Sarajevo en 1997 : « F*** le passé, embrassez l’avenir ! » Même si, d’un point de vue réaliste, la reconnaissance du génocide n’apaisera guère la douleur des familles touchées, elle a le potentiel de façonner l’avenir de la Bosnie. Pour la jeunesse bosniaque, prisonnière d’un pays paralysé et divisé ethniquement, au cœur de tensions latentes, la reconnaissance du génocide est cruciale. Elle leur offre la possibilité de se confronter au passé, de développer de l’empathie et d’œuvrer pour un avenir plus juste et plus pacifique.