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Politique 6 min de lecture

La Palestine lâchée

Réélu à la tête du gouvernement slovène, Janez Janša rompt brutalement avec la diplomatie précédente à l’égard du Proche-Orient, elle qui entendait « donner l'exemple » au sein de l'UE

Article paru dans Édition juillet 2026
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Ce jeudi 4 juin, en Slovénie, tous les regards sont braqués vers le siège du gouvernement. C'est là qu'a lieu la passation de pouvoir entre le Premier ministre sortant Robert Golob, un écologiste libéral, et Janez Janša, de retour à la tête de l'exécutif pour un quatrième mandat placé sous le signe du national-conservatisme. Quand commence la cérémonie, le drapeau palestinien flotte encore sur la façade de ce bâtiment gris, situé en plein cœur de la capitale, Ljubljana. La coalition de centre-gauche l'a hissé le 5 juin 2024, le jour de la reconnaissance de l'indépendance de la Palestine et l'a laissé, en signe de solidarité. Mais à peine Robert Golob a-t-il tourné les talons, qu'une fenêtre s'ouvre et qu'une main inconnue arrache l'étendard rouge, vert, noir et blanc. Quelques heures plus tard, le drapeau de la communauté LGBT+ est retiré brutalement du ministère de la Culture. Les commentaires sont unanimes : il s'agit là des symboles de la rupture idéologique qu'entend marquer ce nouveau cabinet minoritaire, dont la survie ne tient qu'au soutien tacite d'une petite formation d'extrême droite complotiste, Resni.ca (Vérité), connue pour ses positions pro-russes.

« Nous ne condamnerons certainement plus Israël et ne porterons plus de jugements moraux ou de valeur », a expliqué peu après le nouveau ministre des Affaires étrangères, Tone Kajzer. Dans la foulée, son homologue israélien, le très nationaliste Gideon Sa'ar, s'est félicité de l'arrivée au pouvoir de Janez Janša, « un ami indéfectible d’Israël », avant d'annoncer que l'État hébreu allait ouvrir « au plus vite » une ambassade à Ljubljana.

Le Premier ministre slovène a de son côté promis de transférer la représentation diplomatique de son pays de Tel Aviv à Jérusalem. Jusqu'à présent, aucun État membre de l'Union européenne n'a osé franchir ce pas hautement symbolique, qui marquerait une rupture avec la politique étrangère de Bruxelles et un alignement total sur les États-Unis de Donald Trump. Même Viktor Orbán, mentor et ami de Janez Janša, y avait finalement renoncé pour la Hongrie.

Ce n'est pas tout : les mesures prises par la coalition précédente pour faire pression contre Israël ont été illico abrogées. Les ministres d'extrême droite Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir peuvent de nouveau voyager librement en Slovénie, moins d'un an après y avoir été déclarés personae non gratae en raison de leurs « déclarations génocidaires » et de leur « violence extrême » contre les Palestiniens. De même, le commerce d'armes avec l'État hébreu a officiellement été réautorisé, ainsi que les importations de produits venus des colonies illégales situées dans les territoires occupés.

Janez Janša prévoit en outre de revenir sur la reconnaissance de la Palestine, qui serait selon lui « illégale ». Interrogé fin juin par le quotidien conservateur Israël Hayom, il a estimé qu'Israël est « un partenaire stratégique car il contribue à la stabilité régionale [du Proche Orient] et à la lutte contre le terrorisme », mais aussi « un partenaire démocratique car il partage avec l’Europe les valeurs fondamentales de liberté et d’État de droit ». En outre, la Slovénie et Israël seraient selon lui tous deux « confrontés à de nombreux défis similaires : le terrorisme, l’extrémisme, l’érosion de l’identité nationale et les pressions géopolitiques croissantes ». Ce discours s'inscrit dans la ligne idéologique de l'extrême droite européenne, qui a opéré ces dernières années un virage pro-Israël avant tout par islamophobie. Pourtant, fin 2021, Janez Janša avait lui-même été rappelé à l'ordre par l'Union européenne pour avoir publié un message à caractère antisémite sur Twitter (devenu X) lors de son précédent mandat de Premier ministre. À l'époque, sa dérive autoritaire inquiétait autant les Slovènes que Bruxelles.

Cet alignement avec l'État hébreu n'a pas manqué de réveiller les soupçons d'ingérence israélienne en sa faveur qui ont émaillé la campagne pour les législatives du 22 mars dernier. Selon une enquête de l'hebdomadaire Mladina, confirmée ensuite par l'Agence de renseignement slovène (SOVA), Janez Janša a rencontré des responsables de la société d'espionnage Black Cube fin 2025, quelques semaines avant que ne commence une campagne de déstabilisation avec des accusations de corruption de la majorité sortante. Cette officine fondée en 2010 par d'anciens cadres du Mossad a déjà été mise en cause pour des manipulations dans la Hongrie d'Orbán, mais aussi en Roumanie, au Nigéria et aux États-Unis pour le compte de l'administration Trump 1.

Du côté de l'État hébreu, beaucoup espèrent que ce nouvel allié pourra peser sur les décisions des 27. « Janša (…) entend renforcer le bloc pro-israélien et s'opposer à toute tentative de sanctions contre Israël et les Israéliens », écrit par exemple Israël Hayom. Voilà qui semble confirmer l'intuition de Borut Mekina, le journaliste d'investigation de Mladina à l'origine des révélations sur la campagne de Black Cube : « Israël avait un intérêt direct à influencer ces élections au profit de Janez Janša, qui pourrait devenir son représentant informel au sein de l’Union européenne ».

Désormais, seules l'Espagne et l'Irlande continuent de se battre pour que les 27 mettent fin à l'Accord d'association avec Israël, en cherchant le soutien du Grand-Duché, de la France, de la Belgique, du Portugal, de la Suède ou de la Finlande. À la mi-juin, 22 anciens dirigeants européens de premier plan les ont appuyés : « Ne pas agir maintenant ne fera qu'affaiblir davantage la position et l'influence de l'UE sur la scène internationale », insistent-ils. Ce serait sans nul doute un geste très fort alors que l'UE est le premier partenaire commercial de l'État hébreu avec 46,8 milliards d'échanges en 2025.

Le 11 mai, les 27 ont tout juste fini par se mettre d'accord pour sanctionner quatre organisations de colons, grâce à l'alternance politique en Hongrie : jusque-là, Viktor Orbán avait toujours opposé son véto. Aujourd'hui, Ursula von der Leyen est attendue avec de nouvelles propositions pour accroître la pression sur le gouvernement Netanyahou. Certains espèrent qu'elle osera mettre à l'ordre du jour un vote sur l'interdiction des importations des produits des colonies. Le symbole serait fort alors que l'ONG General Echo vient de révéler, après quatre années d'enquête, que 17 pour cent des exportations agricoles israéliennes vers l’Europe viennent de ces terres occupées illégalement. Mais ces propositions auront encore moins de chance d’être votées par le Conseil avec une Slovénie qui a basculé. p