Ce n’est pas si simple que ça : je crois au hasard. C’est-à-dire que des choses qui semblent improbables arrivent parfois ensemble. Et ça ne veut rien dire, c’est comme ça, tout simplement. Point. Je suis là, un Thommes un peu maladroit, et c’est tout.
Moi aussi, j’ai toujours eu un petit faible pour les aéroports. Ça a commencé avec Findel. Bon, d’accord, la plupart du temps, on n’entendait rien, mais de temps en temps, on captait la voix d’un pilote ou celle de la tour de contrôle sur la radio de la cuisine, et de temps en temps, on allait regarder passer les avions. Et à l’époque, des chasseurs à réaction américains sifflaient dans les airs, alors que le village de Bockfiels fêtait ses 1 000 ans, et que les papes et les Bouwen se tenaient près de Kiischtebierg (note au lecteur : ne cherchez pas, il n’est plus là, il se trouve désormais sous le tarmac) et on regardait le caméidi et les traînées de condensation, la bouche grande ouverte. À Papp et à Noperen, on s’extasiait devant les Américains et leur Air Force. Vingt-deux ans plus tard, une bombe y a explosé et des manœuvres de l’OTAN y ont été organisées ; il y avait là une brigade, qui était très mobile. Et aujourd’hui, j’habite à nouveau à proximité d’un aéroport. Celui-ci porte le nom d’un ancien lieutenant-colonel de la Wehrmacht. N’a-t-il pas lui aussi l’image d’un homme d’action ? Sur son aéroport, deux Tornado avaient atterri, ce qui a fait l’objet de grands articles dans la presse locale.
En toute franchise : je suis un féru de montres. Oh, ne vous méprenez pas, je n’y connais pas grand-chose aux montres, je ne suis pas un expert technique, et elles n’ont pas besoin d’être rares, chères, compliquées ou dotées de 170 fonctions numériques. Non, ce qui compte, c’est qu’une montre ait des chiffres arabes et que l’affichage de la date ne gâche pas le cadran. Et elle doit indiquer l’heure avec une précision raisonnable, comme
. Analogique, à remontage manuel, donc sans pile et sans Internet. Ma montre est noire, avec des chiffres blancs, et la date est indiquée par une flèche rouge. Elle s’appelle « Airspeed ». C’est ce qu’on appelle une montre de pilote. Je l’ai apprise. Les montres de ce type mécanique sont devenues un peu rares et je me suis bêtement mis à chercher ce genre de montres dans les vitrines des horlogeries d’occasion ou dans celles des bijouteries. Au cas où. Comme le font les fétichistes. Et de temps en temps, je jette aussi un œil aux publicités pour montres, comme celles qu’on trouve dans les suppléments du grand journal du sud de l’Allemagne. Elles sont assez impressionnantes. Car on y fait la pub d’une « Grand Flieger Airport ». Elle est épaisse et molle, avec trois gros boutons à l’extérieur et toutes sortes de fonctionnalités. D’habitude, je ne regarde même pas ce genre de montres, ça ne m’intéresse pas. Mais pour une raison ou une autre, j’ai commencé à lire le texte sous la photo. Cette montre était, tu l’as deviné, un chronographe, à cadran jaune, boîtier en acier inoxydable – d’accord, Stol donc, top, papa et grand-père étaient au travail – et elle avait une « lunette en céramique ». Et cette lunette était verte, pas seulement verte, mais vert militaire. Et puis venait tout un tas de jargon publicitaire, qu’on pouvait aussi interpréter en termes tactiques militaires : fiabilité, précision, lisibilité optimale, perfection, renommée mondiale. Et le slogan : « Conçue pour ceux qui agissent. »
Vert militaire – pas seulement le cadran, la lunette, dont le cadran est vert foncé, mais aussi, sur la photo, le bracelet, une sorte de tissu synthétique tressé, tellement vert que le mot « couleur NATO » vient immédiatement à l’esprit. Voilà donc où on en est avec cette guerre en Europe : je pense qu’on peut faire de la pub avec quelque chose qui, il y a quelques années, aurait encore traîné comme du plomb au fond d’un tiroir. Mais aujourd’hui, ça fait fureur et on peut essayer de faire des affaires avec le chic militaire. Eh bien voilà, la consommation s’accroche à la guerre, l’armée est de retour. Comme à l’époque où Oskar, de Sarrebruck, protestait contre la double décision de l’OTAN, c’est désormais le dernier des imbéciles qui n’a pas compris que – pour reprendre les mots de Bob – « the times, they have changed » ; « hit by flying lead », comme le chantait Deep Purple. Grand Flieger Military Green – on s’attendrait presque à ce que les uniformes soient de nouveau de rigueur, avec leurs épaulettes, leurs casquettes et leurs médailles, et ce ne serait pas seulement les fascistes qui se pavaneraient dans de lourdes bottes. C’est ce que je pense. Mais je me suis repris : n’exagérons pas, on n’en est pas encore là.
J’ai feuilleté le magazine. Puis j’ai jeté un œil à la une du journal de mes collègues, c’est-à-dire à la première page de la Süddeutsche, du 27 janvier 2023. On pouvait y lire en grosses lettres : « L’Ukraine demande des avions de combat ». Oh merde, me suis-je dit, ça ne peut pas être une coïncidence : en première page du journal, l’article sur les avions occidentaux « de quatrième génération » et, à côté, le magazine Grand-Flieger-Pub. Félicitations donc aux créateurs de Glashütte : ils ont parfaitement saisi l’air du temps. Même s’il est compréhensible que les Ukrainiens souhaitent une aide de plus en plus efficace contre Poutine et ses gangsters, le monde qui se dessine ici me laisse néanmoins perplexe. Si le « Military Green » doit être séduisant chez Grand Flieger, les articles militaires doivent eux aussi devenir tendance et recherchés.
À la bijouterie de votre choix, d’ailleurs, un chronographe Zaldote « pilote » vert militaire coûte plus de 3 000 euros. Sweet child in time, ce prix est une vraie aubaine.