Ana Correia da Veiga a résumé la situation samedi, à l’issue du long congrès national de la Gauche qui s’est tenu au Casino Syndical de Bonneweg : bien que *Le Capital* de Karl Marx trône sur l’étagère de son salon, elle ne l’a pas encore lu. Elle ignore également quelle est la différence entre les maoïstes et les marxistes. Elle s’engage au sein de la Gauche non pas pour des dogmes ou une idéologie, mais pour lutter contre les injustices et en faveur de la protection du climat et de l’environnement, a déclaré la conseillère communale de Stater. Son intervention avait été précédée d’une discussion sur une modification des statuts visant à instaurer enfin, 23 ans après la fondation du parti, la parité binaire au sein de la Coordination nationale (Nako) du parti. Le processus avait débuté lors du dernier congrès national, en avril 2022 à Colmar-Berg, par une résolution qui, au cours des derniers mois, avait été étoffée par le groupe de travail « Féminismes » pour aboutir à une proposition de la Nako visant à modifier les statuts. Elle prévoit que, au sein de l’instance statutaire la plus importante de Die Linke, le nombre d’hommes élus ne puisse plus dépasser celui des femmes. Les personnes non binaires doivent choisir un genre.
Depuis la création du parti, le nombre de membres de cet organe n’est pas limité. L’année dernière, il comptait 17 hommes et 11 femmes. La modification des statuts, adoptée samedi par le congrès à la majorité des deux tiers requise, ne limite certes pas directement le nombre de membres, mais elle le fait indirectement, car même au sein de la gauche féministe, les femmes sont généralement moins nombreuses que les hommes à se présenter à la Coordination nationale. Cela a eu pour conséquence samedi que cette instance ne comptera désormais « plus que » 36 membres et que huit hommes qui s’étaient portés candidats n’ont pas été élus, parmi lesquels Pietro Benedetti, Marc Burggraff et Alain Sertic, qui briguait un nouveau mandat. Ils peuvent certes continuer à participer aux réunions de la Nako, mais ils n’ont plus le droit de vote.
Le « courant » se qualifiant lui-même de trotskiste, regroupant l’ancien président de la section régionale Jean-Claude Thümmel et son ancien vice-président Alain Sertic, auquel se sont également ralliés l’artiste Dagmar Limberg et Jean Larock, de l’initiative cycliste d’Esch « Vélorution », ainsi que l’anarchiste autoproclamé et figure de proue de la gauche Fred Heyar, soupçonnaient que cette modification des statuts était une mesure prise par la direction du parti pour se prémunir contre l’entrisme. Pour l’empêcher, six hommes et une femme membres de Die Linke avaient déposé avant le vote une motion intitulée « Pour un véritable féminisme de classe ». Celle-ci affirmait que la modification des statuts était antidémocratique, car elle avait pour conséquence d’exclure des membres du processus décisionnel du parti. Dans son intervention, Dagmar Limberg a estimé que la limitation du nombre de membres de la Nako conduisait Die Linke à renoncer à son orientation démocratique de base et à rapprocher sa structure organisationnelle de celle des partis bourgeois : les décisions ne seraient désormais prises que par un cercle fermé. Un contre-projet correspondant présenté par les trotskistes concernant la modification des statuts de la Nako rejetait le quota de femmes et prévoyait à la place la création d’une « Commission égalité », chargée d’une part de veiller à ce que non seulement les femmes soient représentées de manière adéquate au sein des instances décisionnelles du parti, mais aussi les non-Luxembourgeois·es, les membres de la classe ouvrière et les membres de la communauté LGBTQI+. D’autre part, cette commission devait proposer des programmes de formation continue sur le féminisme de classe et les questions de genre. Cependant, la contre-proposition relative à la modification des statuts n’a pas été déposée dans les délais, de sorte qu’elle n’a pas été soumise au vote. La motion présentée à la hâte pour pallier ce contretemps a été rejetée par 33 voix contre (et six abstentions). Elle a tout de même recueilli le soutien de 18 membres.
Il n’existe en réalité plus de courants formalisés au sein de la gauche luxembourgeoise. Le KPL stalinien a retrouvé son autonomie en 2003, tandis que la Ligue communiste révolutionnaire trotskiste s’était dissoute en 1999 ; ses idées ne sont plus défendues que par une minorité. Il y a 20 ans, la gauche recrutait principalement ses nouveaux membres au sein de mouvements de jeunesse sociaux et écologistes tels que « Jugend fir Fridden a Gerechtegkeet » ou l’organisation de jeunesse du Mouvement écologique. Aujourd’hui, cela n’arrive plus que dans des cas exceptionnels. Déi Lénk parvient à peine à attirer et à fidéliser à long terme de jeunes membres issus d’organisations idéologiquement proches, telles que Fridays for Future, Unel, Cid Fraen an Gender, Cigale, Asti, Lëtz Rise up, Finkapé ou Richtung 22. La mise en place d’une section jeunesse au sein du parti a échoué à plusieurs reprises ces dernières années. Ben Muller, 25 ans, coordinateur politique du parti Déi Lénk et candidat aux élections communales à Pétange, a expliqué cette semaine sur RTL Radio que cela s’expliquait par le fait que les jeunes aux idées progressistes partaient généralement étudier à l’étranger. Cependant, à leur retour d’études, rares sont ceux qui (re)trouvent le chemin du parti. Et lorsqu’ils le font, ils ne restent souvent pas longtemps. Certains, qui étaient actifs il y a dix ans au sein de Laika ou de Déi jonk Lénk, ont rejoint l’OGBL et ont rompu leurs liens avec la gauche. D’autres limitent désormais leur engagement au domaine de la société civile ou à la sphère artistique. L’ambition formulée lors de la fondation en 1999, selon laquelle la gauche serait ancrée dans les mouvements sociaux, ne semble pratiquement plus se réaliser. À Esch-sur-Alzette notamment, de nombreux membres actifs dans le domaine social ou éducatif se présentent certes aux élections. Mais la plupart d’entre eux n’ont pas été socialisés au sein de mouvements sociaux ; ils ont plutôt été attirés ou recrutés par la gauche en raison de leur profession. Souvent, ils ne disposent pas de connaissances de base solides en théorie marxiste. La situation est similaire dans d’autres sections.
Structure du pouvoir : la gauche est principalement dominée par ses élus·es. L’instance suprême nouvellement élue mardi, le Bureau de coordination (Buco), est composée des députés·es (en rotation) Marc Baum, Myriam Cecchetti et David Wagner, ainsi que des conseillers municipaux (également tournants) Patrizia Arendt, Gary Diderich (co-porte-parole du parti) et Thessy Erpelding. Il est complété par l’ambitieuse co-porte-parole du parti Carole Thoma, par Nathalie Reuland, psychothérapeute bénévole au sein de l’association Life asbl cofondée par Gary Diderich, et par Serge Tonnar, qui, bien qu’il ne soit membre de la Gauche que depuis un an, mais qui, en raison de sa notoriété, est considéré comme un candidat prometteur pour les élections à la Chambre et qui a pu réciter mardi, lors d’une manifestation contre l’interdiction de la mendicité devant l’hôtel de ville de la ville de Luxembourg, un poème « à la Brecht » de sa propre composition. Parmi les 36 membres de la Nako, on retrouve la quasi-totalité des élues nationales et communales.
Cette concentration du pouvoir s’explique peut-être par le fait que le parti ne compte au total que 550 membres, dont tous sont loin d’être actifs. Certes, selon ses propres informations, Die Linke a recruté environ 65 nouveaux membres depuis janvier 2022, mais le montant total des cotisations comptabilisées dans le rapport financier était l’année dernière inférieur de 5 000 euros à celui de 2021 et de 1 500 à 2 500 euros à ceux des années 2018 à 2020, ce qui pourrait laisser supposer que Die Linke a perdu des adhérents ces dernières années. Parmi les raisons possibles de ces démissions figurent la position ambivalente du parti sur l’obligation vaccinale contre le Covid-19 ou sur la guerre en Ukraine. Récemment, la déclaration faite en juin par la députée Nathalie Oberweis lors d’un débat à la Chambre, selon laquelle la Russie devait elle aussi bénéficier de « certaines garanties de sécurité » pour qu’un accord de paix soit possible, a suscité des critiques. Il y a un an déjà, elle avait, à la Chambre des députés, mis sur le même plan l’attaque de la Russie contre l’Ukraine et l’occupation des territoires palestiniens par Israël, et avait appelé au boycott des produits israéliens. Ses positions semblent trouver un écho favorable au sein de la Nako. Un autre sujet de critique concerne l’organisation chaotique du parti, qui est également apparue au grand jour samedi. Personne ne s’est senti chargé de présenter les deux points principaux – le programme électoral-cadre et la modification des statuts ; les membres qui ont pris le relais au pied levé ne maîtrisaient pas les détails des textes. Lors du vote sur les motions et les résolutions, beaucoup ont perdu le fil.
Seuls une soixantaine de membres et de sympathisants étaient présents samedi lors du 20e congrès ordinaire. Il y a cinq semaines, lorsque la section d’Esch avait présenté ses candidats et son programme à la Maison du Peuple, près d’une centaine de personnes s’étaient déplacées. À Esch-sur-Alzette, Déi Lénk espère pouvoir former une alliance avec le LSAP et les Verts afin de renverser la « riets Koalitioun » dominée par le CSV et le DP, comme l’a exprimé Marc Baum samedi. À l’instar d’André Hoffmann il y a 23 ans, il souhaite devenir assesseur à Esch en juin. Le fait que la section ait choisi non pas lui, mais son jeune homonyme Samuel Baum (28 ans) comme co-tête de liste aux côtés de la conseillère communale Line Wies (34 ans) l’a certes déçu, mais cela ne devrait pas l’empêcher de devenir le premier élu. La stratégie derrière tout cela : comme Marc Baum (44 ans), fort de son expérience, est de toute façon populaire, la gauche met en avant Samuel Baum, certes connu dans la vie sociale mais totalement inexpérimenté sur le plan politique, afin d’augmenter ses chances de remporter un troisième siège. Reste à voir si ce calcul s’avérera payant.
Un message clair : « Nous ne sommes pas un simple parti d’opposition. Tant que nous n’aurons pas à renoncer à nos convictions, nous serons de la partie lorsque les électeurs, par leur vote aux élections, enverront un signal clair en faveur d’un changement socio-écologique », a également déclaré Gary Diderich samedi. La Gauche dispose pour cela des bons candidats et candidates : « Des personnes qui ont un sens aigu de la politique, qui savent quelles décisions structurelles s’imposent et qui possèdent une longue expérience au sein de la société civile, des associations, ainsi que dans la vie communale et professionnelle ». La Gauche ne compte actuellement que deux candidats ayant une expérience au sein des conseils de justice populaire, et ce à Sanem : Myriam Cecchetti (57 ans), issue des Verts, et son compagnon Jos Piscitelli (64 ans), qui était auparavant au LSAP (et avant cela au CSV). Ils ne font pas l’unanimité au sein de La Gauche, mais comme ils ont remporté le deuxième siège en 2017 et permis au parti de doubler son score à Sanem grâce à eux, ils sont devenus indispensables. À Luxembourg-ville, Déi Lénk présente pas moins de quatre têtes de liste : la députée Nathalie Oberweis (40 ans) et son prédécesseur David Wagner (44 ans), ainsi que la conseillère communale Ana Correia da Veiga (40 ans) et Julien Gannard (45 ans). À Dudelange, Carole Thoma (32 ans) et sa mère Thessy Erpelding (56 ans) sont en tête de liste ; à Pétange, la syndicaliste de l’OGBL Sonia Neves (46 ans) et le coordinateur du parti Ben Muller (26 ans) ; à Differdange, ce sont les conseillers communaux Gary Diderich (40 ans) et Eric Weirich (38 ans) qui se présentent aux côtés de la bibliothécaire Fio Spada (59 ans) et de l’étudiante Jessika Rodrigues (32 ans). À Schifflingen, Andrea Spigarelli (42 ans), conseillère de l’OGBL, espère encore trouver suffisamment de candidats ; à Mersch, Serge Tonnar (53 ans) et le critique littéraire Jérôme Jaminet (43 ans) avaient certes fondé une section l’année dernière, mais cela ne suffit pas pour présenter une liste. Alors que dans la riche capitale, ainsi qu’à Esch-sur-Alzette, Dudelange et Sanem, les candidat·e·s sont majoritairement issus de la bourgeoisie cultivée et de la classe moyenne, les listes de Differdange et surtout de Pétange sont socialement diversifiées. La parité hommes-femmes est atteinte partout. À l’exception d’Esch (38 ans) et de Differdange (40 ans), l’âge moyen sur les autres listes est relativement élevé, se situant entre 45 et 50 ans.
Sur le fond, le parti a transposé la résolution écosocialiste qu’il avait adoptée il y a un an à Colmar-Berg dans un programme électoral-cadre détaillé, destiné à servir de fil conducteur aux différentes sections lors des élections communales. Ce programme couvre les domaines de la protection de l’environnement, de la participation citoyenne et des questions sociales, et se présente comme une version plus cohérente des programmes du LSAP ou des Verts. Au cœur de celui-ci figure l’exigence que les services communaux restent entre les mains des pouvoirs publics. C’est là le fil conducteur politique. Les « trotskistes » ont estimé que cela n’allait pas assez loin ; dans une motion, ils ont exigé en outre le retour sous contrôle public des services déjà externalisés, la titularisation du personnel ainsi que la création de centres de jeunesse autonomes, ce qui a également été adopté par le congrès.
Samedi, le trotskiste Alain Sertic (62 ans) a appelé à l’autocritique. Selon lui, le parti n’est pas destiné à participer au gouvernement ; l’opposition extraparlementaire et l’engagement dans les mouvements sociaux seraient plus importants que le parlementarisme ; le capitalisme ne peut pas être réformé, mais doit être dépassé. L’idée selon laquelle la gauche pourrait transformer les autres partis si elle accédait au pouvoir est une illusion, a déclaré Sertic. Le risque est plus grand que ce soient les autres partis qui transforment la gauche, comme cela s’est déjà produit à l’époque avec le GAP. L’expérience d’André Hoffmann au sein du conseil communal d’Esch l’a également démontré. Lors des élections communales de 2005, la gauche avait perdu un siège malgré sa participation majoritaire ; le LSAP et les Verts avaient ensuite formé une coalition sans elle. Au sein du parti, Sertic est considéré comme un éternel râleur, source de désagréments. Lors du congrès, ses mises en garde semblaient hors du temps. Depuis samedi, il n’est plus membre de la Coordination nationale.