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Environnement 11 min de lecture

Alerte rouge

Lors des vagues de chaleur, les paysages urbains se transforment en véritables saunas de pierre. Comment la ville de Luxembourg peut-elle rester agréable à vivre à l'heure du changement climatique ?

Article paru dans Édition juillet 2022
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Mercredi dernier, une alerte jaune a été déclenchée dans le sud du pays, et ce n’est pas la première fois cet été : à la mi-juin, l’alerte canicule était rouge – et cela se reproduira très probablement encore plus souvent au cours des prochaines semaines. Les températures supérieures à 30 degrés deviennent la norme : les enfants nés en 2020 connaîtront quatre à sept fois plus de vagues de chaleur extrêmes que la génération des baby-boomers. Des études récentes montrent que l’Europe occidentale est devenue, au cours des quatre dernières décennies, un foyer de telles vagues de chaleur, qui sont désormais plus fréquentes et plus intenses. Parallèlement, en 2021, environ 57 % de la population mondiale vivait dans des villes et des zones urbaines ; d’ici 2050, ce chiffre devrait atteindre 66 %. La question des zones urbaines vivables se pose donc avec plus d’urgence que jamais.

La carte climatique du Luxembourg, établie dans le cadre du rapport d’analyse climatique de l’Administration de l’environnement en collaboration avec le LIST, en dit long. Elle met en évidence ce que l’on appelle les « îlots de chaleur », qui indiquent la différence de température entre la ville et ses environs. Les îlots de couleur rouge foncé indiquent une température de l’air supérieure à 20 degrés à deux mètres de hauteur et une « situation bioclimatique très défavorable ». Le tiers supérieur du pays est pratiquement exempt d’îlots de chaleur, les régions rouges et rouge foncé se limitant à une poignée de localités.

À Luxembourg-Ville, il s’agit de la place Guillaume, du quartier du Garer, du Bonneweg, de l’avenue Pasteur et de la zone autour de l’aéroport. Ces lieux présentent une « sensibilité élevée à très élevée à l’intensification de l’utilisation » et la recommandation est d’améliorer la situation en priorité et à long terme. Au sud, c’est à Esch-sur-Alzette, à Differdange et à son aciérie ArcelorMittal, ainsi que dans la zone industrielle située entre Bettembourg et Dudelange, que l’on observe la plus forte concentration d’îlots de chaleur. À Mersch, Diekirch et Ettelbruck, ainsi que dans la zone frontalière autour de Mertert, la situation s’aggrave encore un peu. « Plus la densité de population est élevée, plus il y a d’îlots de chaleur », explique Jürgen Junk, chercheur au LIST. Sur le Kaltreis, ainsi qu’à Belair et à Nord-Limpertsberg, il fait relativement frais. On y trouve davantage de jardins, et les forêts et espaces verts sont à deux pas.

Toutes les personnes interrogées sont d’accord : il faut davantage de verdure et d’eau pour s’adapter au changement climatique. Plus de verdure signifie davantage de renouvellement de l’air frais et davantage de vent. Les arbres et les espaces verts absorbent le CO₂, ils contribuent activement à rafraîchir la ville la nuit – dont les matériaux de construction minéraux emmagasinent la chaleur – et permettent de réduire les besoins en climatisation jusqu’à 30 %, car la température sous les arbres peut être inférieure de 10 à 20 degrés. Les mesures de désimperméabilisation, telles que la végétalisation des toits et des cours intérieures, permettent également de contrer cette tendance. Les espaces verts situés à proximité des zones résidentielles jouent un rôle particulièrement important dans la régulation de la température en milieu urbain.

Pas de souci. La ville de Luxembourg, bordée par le Gréngewald et le Bambësch, et dotée en son centre du Stater Park et de la forêt de la Péitruss, est relativement verte. L’assesseur Serge Wilmes (CSV) en est bien conscient, et il ne manque pas de le répéter avec enthousiasme. À l’entendre, on pourrait presque croire qu’il n’y a pas de problèmes de canicule liés au changement climatique dans la ville. Il évoque le projet d’écoquartier de la Porte de Hollerich, qui sera neutre en CO₂, ainsi que les lignes directrices en matière d’urbanisme écologique sur lesquelles travaille l’administration communale. Les nouveaux plans d’aménagement (PAP) devraient par exemple prévoir au moins 10 % d’espaces verts pour être approuvés ; on travaille également à la création de « tiny forests » en ville. La responsabilité du manque d’espaces verts sur le prolongement du tramway en direction de Bonneweg, où ni les voies de tramway ne sont végétalisées à ce jour, ni d’ombre n’est disponible, incomberait à Luxtram et au ministre des Transports François Bausch (déi gréng). En ce qui concerne la Place de Paris, certes lumineuse mais trop minérale, « il faut nuancer et replacer les choses dans leur contexte ». À l’issue de la consultation citoyenne, il a été décidé, à la demande de la population, que cette place devait rester un lieu pouvant accueillir un marché ou une kermesse, car il n’y en aurait sinon aucun d’autre dans le quartier de Garer, qui compte 11 000 habitants, capable de remplir cette fonction. De plus, les platanes plantés développeront au fil du temps des couronnes encore plus grandes et offriront davantage d’ombre ; il faut laisser du temps à la nature. Et de toute façon, on est ici à cinq minutes de la Péitruss, « c’est le poumon de la ville ». Bien sûr, on pourrait installer davantage de bacs à fleurs sur la place de Paris, « ça ne pose aucun problème », mais la fonction de la place resterait la même. Il en va de même pour la place Guillaume.

L’herbe est plus verte. Les conditions sur place ne permettent de toute façon qu’une végétalisation limitée, car il n’y a que 60 centimètres de terre au-dessus du parking souterrain Knuedler. Or, pour pouvoir y planter quoi que ce soit, il faut une profondeur de sol d’un mètre lorsqu’une structure souterraine se trouve en dessous. « Nous avons oublié que le sol est un support naturel, car depuis la révolution industrielle, nous ne l’avons utilisé qu’à des fins utilitaires », explique Nico Steinmetz, architecte et urbaniste. On en ressent aujourd’hui les conséquences dans les villes imperméabilisées. La prise de conscience s’accroît, mais trouver le juste équilibre dans l’espace public n’est pas chose aisée. « Mais on peut aussi manger des saucisses et des beignets aux pommes de terre sous de grands arbres. » Les broussailles et la végétation sauvage devraient elles aussi retrouver leur place dans l’urbanité afin de lutter contre l’imperméabilisation des sols. Il faudrait créer cet espace au sol, estime-t-il.

En matière de construction à l’ère du changement climatique, les surfaces vitrées des façades ne devraient pas être trop grandes, explique Axel Volvert, ingénieur en thermodynamique. Les matériaux devraient être aussi perméables à l’air que possible ; il serait également judicieux d’installer de petites structures en forme de auvent au-dessus des portes et des entrées afin de réduire le rayonnement solaire. Les volets roulants fixés à l’extérieur, tout comme les couleurs claires des façades, contribueraient à maintenir une certaine fraîcheur dans les maisons dépourvues de climatisation. La laine de cellulose et l’isolant en fibres de bois constituent les meilleurs matériaux isolants pour éviter de suffoquer à l’intérieur en été.

« Il faut avoir le courage de ne plus vouloir tout concilier », déclare François Benoy (déi gréng), candidat à la mairie. Tous les bus qui circulent, par exemple, sur l’Al Avenue ne devraient pas nécessairement continuer à le faire, afin de libérer davantage d’espace pour la mobilité douce et les espaces verts. Les plans d’urbanisme devraient eux aussi être tous « massivement » revus, car ils ne sont pratiquement plus adaptés aux enjeux de la protection du climat et de l’adaptation au changement climatique. Il estime qu’il est important de créer des zones à circulation apaisée dans chaque quartier, notamment autour des écoles. Il reproche au conseil communal actuel de ne pas aller assez loin dans ses actions, lui reprochant un manque de « vision ».

Il ne faut pas oublier que les Verts ont soutenu le projet Hamilius, d’un montant de 14 millions et plutôt peu écologique, lorsque Carlo Back siégeait au conseil communal en 2013 et que François Bausch et Viviane Loschetter étaient échevins. La société de construction responsable, Codic, vante son projet sur son site Internet en le qualifiant de « verdoyant ». Mis à part la végétalisation prévue du toit du « Sky Garden » – qui n’est pas encore accessible, le restaurant ouvrant en août –, il n’y a toutefois pratiquement pas de verdure, à l’exception des quatre petits arbres devant la BGL Paribas. Ici, seuls les bâtiments projettent de l’ombre. On pourrait certes objecter que la problématique des îlots de chaleur est devenue plus urgente ces dernières années et que la prise de conscience n’était pas encore aussi marquée à l’époque. Mais il y a dix ans déjà, on connaissait le réchauffement climatique et les vagues de chaleur, ainsi que l’importance de la biodiversité urbaine et de la végétalisation. La planification du réaménagement de la place de Paris avait quant à elle été achevée en 2020.

En ce qui concerne la végétalisation des terrains privés, le règlement d’urbanisme municipal interdit désormais les jardins de rocaille. Serge Wilmes précise que toute la surface, à l’exception de l’allée d’accès et de la terrasse, doit être végétalisée. Selon l’administration municipale, la sensibilisation et la pression exercées par le Service de l’urbanisme sur les propriétaires ont jusqu’à présent suffi à endiguer ce problème ; aucune poursuite judiciaire n’a été engagée. La maire Lydie Polfer (DP) se rend d’ailleurs volontiers sur place dans ces cas-là pour faire appel à la bonne volonté des gens, selon l’administration. Aucun permis n’est nécessaire pour une simple végétalisation de façade à l’aide de lierre ou d’autres plantes, contrairement aux jardins verticaux.

Dans les arbres À Paris, la maire Anne Hidalgo s’engage, dans le cadre de son deuxième mandat qui s’étend jusqu’en 2026, à planter 170 000 arbres. D’autres projets innovants sont également en cours dans la capitale française pour adapter la ville au changement climatique ; l’un d’entre eux s’intitule « Paname 2022 ». Des ballons mesurent les températures dans l’air, et l’influence de la Seine et de son effet rafraîchissant sont également étudiées afin d’optimiser l’urbanisme. À un an des élections à Luxembourg-Ville, personne ne souhaite s’engager sur le nombre d’arbres qui seront plantés dans les années à venir.

Le nombre d’arbres de la capitale se maintient depuis des années à un niveau plus ou moins constant, compris entre 20 600 et 20 900. Ce chiffre n’inclut ni les arbres des forêts, ni ceux qui se trouvent dans les cimetières, ni ceux qui appartiennent à l’État. Avec le parc du Ban de Gasperich, ce chiffre dépassera les 21 000 cette année. Partout où cela est possible, comme par exemple le long de la nouvelle piste cyclable du Rollingergrund, des arbres seront plantés, explique Serge Wilmes. Ni lui ni François Benoy n’hésiteraient à sacrifier des places de parking au profit de la plantation d’arbres et de la mobilité douce. C’est ce qu’ils affirment.

L’urgence de la situation peut également être mesurée autrement. Lors de la canicule de 2003, la France a dénombré 15 000 décès liés à la chaleur. Le ministère de la Santé luxembourgeois indique que, depuis 2003, huit personnes sont décédées des suites de la canicule au Grand-Duché. Toutefois, le registre des causes de décès ne constituerait qu’une source partiellement fiable, ce qui laisse supposer que le nombre réel pourrait être bien plus élevé. Selon Santé, il n’existe pas de données sur les cas de déshydratation.

Il faut une vision urbaine pour relever tous ces défis complexes. On ne la trouve pas au sein de la classe politique luxembourgeoise. Mercredi matin, l’ONG Mouvéco a organisé une conférence de presse intitulée « Méi Gréngs vir eis Stied an Dierfer ». Le président de l’Oekozenter Pafendall, Théid Faber, y a appelé à faire preuve de vision et a évoqué l’importance de la nature pour notre bien-être psychologique. La présidente de Mouvéco, Blanche Weber, a souligné que la végétalisation s’accompagnait toujours d’un gain en qualité de vie, mais qu’une stratégie nationale était nécessaire pour y parvenir. La vision créative de l’organisation environnementale a finalement été présentée à travers trois clips vidéo : À la Porte de Hollerich, sur la place Stalingrad à Esch-sur-Alzette et sur la Stäreplaz à Mersch, les voitures et les panneaux de signalisation s’élèvent du sol et s’envolent vers le ciel dans un nuage de gaz d’échappement, pour laisser place à des plantes et des pistes cyclables. À Hollerich, devant l’église, se dresserait une fontaine, tandis que des étals de marché, à l’ombre des arbres, inviteraient à la flânerie – ces projets ne sont pas réels, mais visent à ouvrir les esprits et à « laisser rêver ».