Quoique remarquable, le travail historique est largement passé inaperçu auprès du grand public. Le Mémorial Digital de la Shoah raconte la vie d’une partie des quelque 4 000 résidents luxembourgeois persécutés par l’occupant nazi, parce que considérés comme « juifs » selon les lois de Nuremberg. La moitié d’entre eux fuit le Grand-Duché au lendemain de l’invasion, le piège se referme sur ceux qui restent, parmi lesquels plus de 1 200 personnes meurent dans les ghettos et les camps d’extermination. Jusqu’ici, 187 biographies familiales sont parues (en trois langues) sur le site memorialshoah.lu. La Fondation Lydie Schmit (proche du LSAP) en publie maintenant 64 sous forme de livre (Parcours de vie – Les Juifs de Luxembourg et la Shoah), dans l’espoir de donner plus de visibilité à ce grand projet de microhistoire. « Le livre garde une autre fonction », écrivent Ben Fayot et Jérôme Courtoy dans leur préface, « il est un témoin solide et visible dans la longue durée ».
Co-dirigé par Denis Scuto et Laurent Moyse, le projet du mémorial numérique est porté par une trentaine d’historiens aux profils très variés, des vétérans aux jeunes chercheurs du C2DH et du Musée de la Résistance. Le défi, écrit Denis Scuto en introduction, serait de dépasser « le regard méfiant de l’administration » qui s’exprime « de façon pathologique » à travers les archives de la Police des étrangers. L’innovation du projet, c’est son approche participative. Les historiens ont tenté d’établir des contacts avec les descendants aux quatre coins du monde. Cela leur a permis de trouver des documents et images jusque-là inédits. Il est impossible de résumer la mosaïque hétéroclite des parcours présentés sur les 334 pages. On aurait d’ailleurs aimé lire une analyse transversale plus poussée ; celle à la fin du livre tient en sept pages qui ne font qu’esquisser les futures pistes de recherche, sans les approfondir. Certaines biographies gagneraient à être étoffées, notamment celle du survivant Paul Cerf qui deviendra, dans les années 1980, le pionnier de la recherche sur la Shoah au Luxembourg : « Les attaques violentes dont il fait parfois l’objet l’amènent ensuite à ralentir ses publications sur le sujet », lit-on dans la courte notice.
Un des points saillants du livre sont les liens avec la résistance, que certains persécutés juifs rejoignent une fois la frontière passée : Le bonnetier Walter Hamber fonde le réseau de renseignement « Famille Martin » en France ; le lycéen Léon Grossvogel, expulsé à l’âge de seize ans de l’Athénée, prend le maquis en Belgique ; Max Brahms rejoint l’OSS en Angleterre. Kurt Henius, ancien médecin personnel du Kronprinz, soigne clandestinement des réfractaires et des résistants (notamment l’abbé Bernard) dans le Luxembourg occupé. Après la guerre, il faudra une pétition pour empêcher son expulsion. Car, à côté des vies partagées et des actes de solidarité, la persistance de l’antisémitisme au sein de l’appareil d’État est l’autre point saillant de Parcours de vie. Les survivants de la Shoah ne rencontrent guère d’empathie de la part des administrations luxembourgeoises, qui continuent à les traiter comme « indésirables ». L’ancien entraîneur de la Jeunesse Esch, Max Gold, et sa famille reçoivent leur ordre d’expulsion en septembre 1946. Au même moment, Brandla Reiss et ses deux enfants, dont le père vient d’être assassiné à Sobibor, se voient refuser un titre de séjour. Le commissaire de police d’Esch note dans son rapport : « Ils veulent s’installer ici comme des mauvaises herbes et, au premier revers, ils partiront. Ceux qui souffrent le plus sont et seront toujours les propriétaires luxembourgeois. »
Denis Scuto pointe en particulier la responsabilité « des agents antisémites » : « Les nazis avaient eu besoin des agents de la Sûreté pendant la guerre et les avaient intégrés dans leur Kripo. Le ministre de la Justice Bodson avait besoin d’eux après la guerre et les laissa plus ou moins faire. » Il retrace l’histoire de Bronia Gelber et de sa fille Lily, rescapées de l’enfer d’Auschwitz, dont elles portaient encore les uniformes à leur retour au Luxembourg. En 1996, à New York, Lily Gelber se souvient de l’accueil que lui a réservé le pays qui l’avait vue grandir : « And the person that took our [information] wrote down ‘Jew’ and ‘Polish’. [...] And they refused us any help whatsoever. They didn’t offer us lodging for the night. They didn’t offer us any food. And my mother cried. [...] That person was a big antisemite. » Denis Scuto commente : « Elle avait devant elle le brigadier antisémite de la Sûreté publique, Jean-Pierre Alfred Schott, qui commençait tous ses rapports, généralement défavorables, sur les demandes de permis de séjour des rapatriés juifs polonais par cette phrase : ‘Les intéressés sont des Polonais. Ils sont juifs.’ » Le même brigadier de la Sûreté avait fait emprisonner l’oncle et le cousin de Lily Gelber sur base d’accusations fabriquées, rappelle Scuto. Un « scandale judiciaire d’après-guerre » que les recherches historiques ont enfin rendu public.