Conseil d’administration, direction, salariés, délégation du personnel… tous marchent sur des œufs, en ce moment, dans la plus grande association environnementale du pays. La plupart de nos interlocuteurs ont refusé d’être nommés, bien qu’ils aient tenu à préciser leurs points de vue sur la préoccupante situation de natur&ëmwelt.
Globalement, les comptes sont dans le rouge. Des trois entités regroupées sous l’égide de natur&ëmwelt (l’asbl natur&ëmwelt, la fondation Hëllef fir d’Natur et le Centre de soin pour la faune sauvage de Dudelange), seuls les comptes de la fondation sont dans le vert. Plus visible car plus concret, son travail reçoit davantage de soutien de l’Europe, de l’État, des communes, des entreprises (sponsoring) et des particuliers (dons et legs).
Depuis 2012, les salariés des trois parties sont regroupés au sein d’une seule convention collective. Mais cette unité est remise en question par les différents conseils d’administration. Au mois de mars dernier, ils ont fait part à la délégation du personnel de leur volonté d’accélérer le processus. C’est-à-dire de résilier la convention collective pour la remplacer par trois accords-cadres, un premier pour l’asbl, un deuxième pour la fondation et un troisième pour la Pfleegestation.
Si les trois CA ont pris cette initiative d’un commun accord, c’est parce qu’ils ont été convaincus par un conseiller bien connu : l’ancien ministre du Travail, Dan Kersch (LSAP). Comme l’avait révélé le Land en juin, celui-ci a créé en novembre 2024 Strategos Insight, une société de conseil à travers laquelle il avait déjà aiguillé la direction de Luxair lors des négociations de la convention collective.
Membre de la section locale Bettembourg-Mondercange-Réiserbann de natur&ëmwelt, Dan Kersch a cette fois livré son expertise à titre gratuit, assure le président de l’association, Roby Biwer. « Mais si nous avons encore besoin de lui, son travail sera facturé », indique-t-il ajoutant n’y voir « aucun problème ». Lors des élections communales de 2023, Biwer, ancien bourgmestre socialiste de Bettembourg, est celui qui avait reçu le plus de voix à Bettembourg (devant le bourgmestre chrétien-social Laurent Zeimet).
Le changement d’organisation est motivé par les finances de l’association aux neuf mille membres. « Nous le faisons dans l’intérêt d’au moins un tiers du personnel », assure Roby Biwer. « Avec ces accords-cadres, nous aurons par exemple la possibilité d’augmenter les salariés d’une structure qui pourraient se le permettre. Actuellement, c’est impossible parce qu’il faudrait augmenter tout le monde et nous n’en avons pas les moyens. » Sous-entendu, les salariés de la fondation seraient mieux servis que ceux de l’asbl et du centre de soin. « Nous garantissons qu’il n’y aura pas de perdant, personne n’aura moins que ce qu’il a aujourd’hui. Les grilles salariales seront les mêmes pour tout le monde. Seulement, à terme, l’avancement de certaines carrières pourrait être plus rapide. »
Les salariés contactés par le Land sont inquiets. Ils craignent l’instauration d’un déséquilibre des rémunérations entre les différentes entités. Cette volonté de briser l’unité interroge. L’un d’eux dit que « même si nous dépendons de trois structures, nous défendons tous un même combat : la protection de la nature. Nos missions sont similaires ».
La démarche les interpelle aussi parce qu’elle est portée par des socialistes. « Normalement, le LSAP est censé soutenir les conventions collectives : ils ont même manifesté pour ça », nous ont confié plusieurs employés. Le timing les a étonnés. Les dirigeants ont annoncé leur intention en avril, lors de la réunion annuelle avec la délégation du personnel, soit quelques semaines avant la grande manifestation syndicale du 28 juin à laquelle ils ont participé.
Dans les instances dirigeantes, les politiques encartés les plus représentés sont effectivement ceux du LSAP. Outre le conseiller externe Dan Kersch et le président Roby Biwer, José Machado (candidat non élu à Bettembourg) et René Manderscheid (échevin à Dudelange) sont membres du conseil d’administration de la Pfleegestation, la structure la plus déshéritée de natur&ëmwelt.
On retrouve également dans les CA les écologistes Jessie Thill et Guy Urbany (première échevine et conseiller communal de Walferdange), ainsi que le chrétien-social Jim Schmitz, ex-échevin de Contern. Il faisait partie de l’équipe qui vient de perdre la commune au profit de la coalition de tous les autres. Dernier représentant de l’ancien collège échevinal à démissionner, il avait retardé l’inéluctable transition causée par la défiance suscitée par l’ancienne bourgmestre dans l’agglomération.
Les difficultés financières de natur&ëmwelt sont bien réelles. En 2024, le bilan de l’asbl natur&ëmwelt accusait un déficit de 274 158 euros. Il était encore plus important en 2023 : 348 177 euros. Ces découverts ont été comblés par ses réserves, d’un peu plus de trois millions d’euros tout de même. Avec 1,5 million de dépenses et 548 029 euros de recettes en 2024, le déséquilibre financier du centre de soins de Dudelange est évident. Quant à la fondation Hëllef fir d’Natur, elle a profité de financements de 6,7 millions d’euros en 2024 et de 7,9 millions d’euros en 2023 (frais de personnel de 1,9 et 1,6 million sur les mêmes périodes). Cela peut sembler beaucoup, mais avec ses ambitions foncières, ces sommes ne sont finalement pas énormes. Elles permettent toutefois de créer et agrandir des réserves naturelles dans lesquelles on peut organiser des visites corporate, ce qui est plus rémunérateur qu’animer des ateliers de sensibilisation pour les enfants ou monter des campagnes.
L’actuelle convention collective n’est d’ailleurs pas mirobolante. Elle transforme même souvent natur&ëmwelt en plateforme de transit. Les jeunes diplômés compétents et qualifiés qui y signent leurs premiers contrats (tous les salariés sont en CDI) sont régulièrement débauchés par les syndicats de communes ou les administrations, nettement plus généreuses. Une étude interne a calculé que les salaires qui leur sont proposés représentent en moyenne soixante à 80 pour cent des traitements en vigueur dans la fonction publique, selon le profil et l’ancienneté. Natur&ëmwelt ne peut pas lutter, « d’autant que dans ces classes d’âge, ils et elles sont beaucoup à acheter un premier logement et fonder une famille », nous glisse un témoin.
La quête de financement est donc impérieuse. Les dons ont progressé depuis que l’association a été reconnue d’utilité publique en 2022 et que les donateurs peuvent en déduire vingt pour cent sur leur fiche d’impôts. Mais l’affaire Caritas a causé beaucoup de tort à cet élan.
Un employé a également été embauché pour coordonner le fundraising. Natur&ëmwelt ne veut pas, très logiquement, être accusé de greenwashing et refuse les candidats qui ne répondent pas aux critères de sa charte d’éthique. Il y a quelques années, un pétrolier s’est ainsi vu opposer un refus catégorique.
Les projets lancés permettent également d’obtenir des subventions européennes ou nationales, mais ils nécessitent aussi beaucoup de personnel, tant pour les volets administratifs qu’opérationnels.
Le ministère de l’Environnement est le plus généreux contributeur, mais la dotation de fonctionnement qu’il octroie n’a pas été augmentée depuis une vingtaine d’années. Le montant n’a jamais pris en compte ni l’inflation ni les index. « Mais des discussions sont en cours et j’ai bon espoir que le montant soit réévalué dans les prochains mois, le ministère comprend nos demandes », se convainc Roby Biwer.
Après une extension à 8,3 millions d’euros financée par l’État et inaugurée le 12 novembre dernier, une réévaluation du soutien au centre de soin de Dudelange est également en cours. Le mécanisme est complexe puisque le financement des soins pour la faune locale est subventionné par le ministère de l’Environnement, tandis que celui pour les espèces exotiques revient au ministère de l’Agriculture, les deux répondant à des obligations nationales. Le ministère du Travail, lui, soutient l’embauche de chômeurs de longue durée qui aident les équipes de vétérinaires et de soigneurs. « Nous sommes en train, tous ensemble, de recalculer le coût des soins pour les animaux locaux et exotiques pour déterminer de nouveaux critères de subventions », indique Roby Biwer.
Mais le passage d’une convention collective à des accords-cadres permettra-t-il d’arranger les finances de natur&ëmwelt ? Les salariés y voient surtout un moyen de créer des inégalités de traitement. La délégation du personnel, au sein de laquelle seule l’OGBL est présente, a lancé une phase de consultation qui devrait aboutir fin janvier ou début février. Elle a déjà eu l’occasion de témoigner son inquiétude à la direction. « Nous ne voulons aucun mal au personnel, nous ne sommes pas de méchants patrons », promet Roby Biwer qui rappelle que tous les membres des conseils d’administration sont bénévoles. Les discussions ne font que commencer.