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Société 4 min de lecture

La mère éternelle

LA PETITE TÉMOIN DE SON ÉPOQUE

Article paru dans Édition juin 2023
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Une fête du capitalisme de consommation, non, ce n’est pas une obligation ! Un cadeau, selon RTL, dans un esprit ascétique, n’est pas non plus indispensable. De nombreuses mères, comme le souligne RTL avec perspicacité, se réjouissent déjà de passer un moment en famille avec leurs proches. Les mères, comme on continue obstinément à les appeler malgré de nouvelles propositions intéressantes, sont, comme chacun sait, des êtres reconnaissants. Modestes, peu exigeantes, quelques chocolats peut-être, quelques fleurs achetées à la va-vite à la station-service, et déjà les larmes coulent. Et s’il y a en plus un petit bricolage un peu froissé de la maternelle, « pour toi, maman ! », il n’y a plus aucune échappatoire. Plus aucun sarcasme, même les dernières résistantes faiblissent, même les anciennes militantes anti-Fête des Mères fondent comme neige au soleil. C’est toujours aussi beau.

Pourtant, beaucoup ne savent même plus vraiment ce qu’est une mère : c’est un monstre archaïque, non ? Pas étonnant que ce soit une espèce en voie de disparition, elle n’a tout simplement plus sa place dans ce monde, à notre époque ; jamais une IA n’aurait imaginé une telle chose. Avec un trou, et qui produit des êtres hurlants, couverts de bave. Pleines de défauts. Dépressives, en plus : apparemment, ces mères, comme on les appelle encore, sont souvent dépressives. Au lieu de rayonner de bonheur quand un nourrisson tète. Le plus beau moment de la vie ! Elles viennent pourtant de donner la vie ! Pour laquelle il n’y a aucune garantie, toujours pas. Qu’il en ressorte quelque chose, mais une vie ainsi offerte, on ne peut même pas la renvoyer : un cadeau, c’est un cadeau.

Et puis elles regardent d’un air étrange cette étrangère qui les met mal à l’aise ; peut-être sont-elles elles-mêmes le monstre, mais les psychologues répondent que non. Ce sont les hormones. Et elles ne sont pas obligées d’être des mères heureuses, disent les psychologues, elles ont le droit d’être malheureuses, c’est tout à fait acceptable. Et voilà qu’un livre voit le jour, intitulé *Regretting Motherhood*, qui brise les tout derniers tabous, comme on le dit.

Sur quoi pouvons-nous encore compter, nous, les survivants, en sanglotant, si ce n’est même plus sur nos mères ? Sur le fait qu’elles nous aiment, nous ont aimés, nous aimeront jusqu’à leur dernier souffle, peu importe comment nous nous comportons, elles resteront toujours nos fans, c’est le coup de foudre et même avant ? Nos mères faisaient certainement partie de celles qui caressent pensivement leur ventre avec des yeux de biche bienheureux ? Donneuses d’un amour maternel inépuisable et débordant, source de bonté éternelle, la seule chose sur laquelle on peut compter dans une société qui calcule avec précision ses investissements émotionnels. Un amour total, gratuit et éternel, « O Mamm léif Mamm », toujours là pour les enfants. Tout simplement. Parce qu’elles sont ainsi. Des mères.

« Quelle erreur ! », entend-on de plus en plus souvent, et l’image idéalisée de la mère est en train d’être démantelée. De plus en plus d’autrices osent publier des récits d’horreur maternelle dans lesquels elles décrivent leurs tourments. Mais qui a dit « récits d’horreur » ? Ce n’est que du réalisme. Ce ne sont que des descriptions du quotidien de femmes et d’enfants livrés à eux-mêmes. Les autrices ne reculent plus devant le sang, pas même devant le leur ; les menstruations sont un sujet, le sang omniprésent des femmes est un sujet, c’était déjà le cas dans les années 70, mais la critique littéraire, dominée par le patriarcat, a rapidement tourné le dos, s’en est détournée avec dégoût. Des trucs de femmes ! Des trucs de bas-ventre, mais super peu sexy ! Annie Ernaux a brisé le silence, levé le tabou, grâce à la description factuelle et précise d’un avortement. De plus en plus de jeunes autrices s’aventurent sur le champ de bataille du corps féminin, sans reculer devant ce qui se passe dans les profondeurs de l’utérus. Au quotidien, comme ça, entre deux.

Les mères, des monstres d’amour. Ou quoi ? Désormais, ce ne sont plus les mères défaillantes qui doivent aller sur le divan, mais nous tous. Car où trouverons-nous désormais cet amour éternel ? Gratuit, total, sans interruption. C’est aussi terrible que la destitution de Gotti. Aussi terrible qu’un ciel soudainement vide. Cette prise de conscience : les mères sont des êtres humains. Que nous reste-t-il d’autre ? Devenir adultes.