Un grand caniche noir est debout sur une table en tôle ; des tresses ornent sa tête, ses cuisses sont tondues, de sorte que des boules de poils ressemblant à d’épaisses chaussettes ressortent sur ses pattes arrière. « Il m’a fallu cinq heures pour le coiffer », raconte son propriétaire, un Flamand. Les caniches sont sa passion. Une passion qui lui coûte beaucoup de temps et d’argent : rien que pour participer à l’exposition canine internationale d’aujourd’hui, il a déboursé environ 150 euros, auxquels s’ajoutent les frais d’hôtel et de séjour. Au bord d’une arène où se déroulent les évaluations canines, un jeune homme au torse musclé et aux dents d’un blanc éclatant se réjouit : « Je viens de remporter le premier prix ». Et quel était l’enjeu de ce concours ? « Only about beauty », répond le dresseur de chiens croate. Son caniche brun possède une excellente anatomie, une belle texture de pelage, de belles dents et un comportement irréprochable. Le premier prix n’est pas doté d’une récompense financière, mais l’éleveur allemand pour lequel il a concouru ce week-end pourra désormais vendre ses chiots à un prix plus élevé. Les juges lui ont en effet confirmé que son chien répondait au standard de la race. À côté de lui, une femme d’un certain âge entraîne son dalmatien à marcher à reculons. « J’adore cette race. Les dalmatiens sont très déterminés, mais pas agressifs. De plus, on peut établir une véritable complicité avec eux », s’enthousiasme-t-elle. En tant que femme au foyer, elle a le temps d’élever et de dresser occasionnellement des chiots. « Mais ceux qui s’y consacrent consciencieusement ne gagnent finalement pas d’argent avec ça », dit-elle. Elle participe à des concours comme celui-ci pour « faire la promotion des dalmatiens » et entrer en contact avec des personnes partageant les mêmes passions.
Ce week-end, 4 100 chiens étaient présents dans les halls d’exposition de Kirchberg. Les propriétaires de chiens sont venus de 27 pays différents. Les concours ont été organisés par la Fédération cynologique luxembourgeoise (FCL), qui veille au respect des standards de race depuis 1911 et organise l’exposition canine internationale depuis 50 ans. Selon l’inspection vétérinaire, environ 50 000 chiens vivent actuellement officiellement au Grand-Duché (les professionnels du secteur de la vente d’aliments pour chiens estiment toutefois que ce chiffre pourrait être deux fois plus élevé). La loi de 2008 sur les chiens prévoit que les chiens soient munis d’une puce électronique au moins quatre mois après leur naissance, qu’ils soient vaccinés contre diverses maladies et qu’ils soient enregistrés auprès de la commune. Il faut également s’acquitter d’un peu plus de dix euros de taxes auprès de l’administration communale, et les propriétaires d’un « chien de combat », tel que le mastiff ou le pitbull, doivent passer le « permis canin ». Environ 500 chiens de ce type sont actuellement enregistrés au Luxembourg.
Dans une salle annexe, l’association Sichhënn asbl a aménagé un jardin olfactif. De l’origan, de la menthe et de la sauge poussent dans des pots ; de la toison de mouton et de la fourrure de lapin sont disposées dans des caisses ; on peut humer des crottins de cheval et des excréments de lapin à travers un tube. « Si vous voulez voir vos chiens heureux, laissez-les renifler cette fourrure », explique Tanja Forette, qui a fondé l’association il y a cinq ans. Un petit cocker brun tourne en rond, tout excité. « Il vient de renifler un mélange à base de saucisse que nous utilisons comme appât pour les chiens effrayés », précise la dresseuse canine. Il y a douze ans, elle a adopté un chien errant grec dont l’esprit était agité. « Pour le stimuler sur le plan cognitif, j’ai décidé de lui faire suivre un entraînement olfactif, ce qui l’a rendu plus confiant. » Aujourd’hui, douze bénévoles s’investissent dans l’association ; parmi leurs chiens de recherche, on trouve notamment des labradors et des bouledogues. Dans le jardin olfactif, un panneau informe sur la taille du bulbe olfactif dans le cerveau : chez le chien, il représente dix pour cent du volume total du cerveau, contre seulement un pour cent chez l’être humain.
Qu’est-ce que cela signifie donc, qu’un chien puisse distinguer dix fois plus de substances, ou qu’il perçoive les odeurs à une distance dix fois plus grande ? Ou qu’il soit capable de mieux mémoriser les odeurs ? Cela signifie avant tout que les odeurs jouent un rôle bien plus important dans la vie d’un chien que chez les humains. Pour les chiens, les promenades constituent un voyage de découverte olfactif riche en variations, alors que pour leurs maîtres, elles se résument souvent à une simple activité physique. En milieu urbain notamment, la recherche d’odeurs, qui est un élément essentiel de la vie canine, est souvent étouffée ; il est impossible pour les chiens tenus en laisse au milieu de la circulation de suivre des pistes. Or, les odeurs ne sont pas simplement des objets de perception, mais des histoires invisibles : elles renvoient au passé ou à ce qui est caché à la vue. Et bien des choses que les humains identifient grâce à leur vue, les chiens les déterminent grâce à leur nez. Lorsqu’ils rencontrent par exemple des congénères, ils détectent l’âge, le sexe et l’état de santé de leur interlocuteur.
Carole Pleimling est également présente dans le jardin olfactif. Éleveuse de teckels, elle passe demain son examen de juge pour le standard de la race. Le Luxembourg compte actuellement douze juges. Comme dans la plupart des associations, on recherche désespérément de la relève. « Pour l’examen, je me suis notamment penchée sur la morphologie des teckels, leur état de santé et les traits de caractère de la race », explique cette blonde sportive. Exercer la fonction de juge reste une activité bénévole ; on ne perçoit qu’une indemnité de frais. Selon elle, l’élevage de race a quelque peu perdu en réputation. Cependant, la fédération faîtière FCL applique des normes sanitaires élevées grâce à ses directives spécifiques à chaque race, et les éleveurs membres de la fédération font l’objet de contrôles. Au Luxembourg, on élève principalement des lévriers, des malamutes, des teckels ainsi que les toujours très populaires labradors et golden retrievers.
Pourtant, certaines pratiques d’élevage restent controversées. Des études estiment que 20 % des bergers allemands souffrent de problèmes de hanches, tout comme 30 % des bouledogues français. De plus, en raison de la tête courte issue de la sélection, ces bouledogues présentent un rétrécissement chronique des voies respiratoires. Dans les couloirs du salon, une rumeur circulait selon laquelle l’élevage illégal de chiens aurait considérablement augmenté en Europe de l’Est. Les règles de protection des animaux sont ainsi ignorées ; l’essentiel est que les affaires marchent. Ces chiens, plus sujets aux maladies, franchiraient la frontière grâce à de faux papiers. Une certaine agitation a également régné lorsqu’une rumeur a circulé selon laquelle un trafic illégal de chiens aurait lieu sur le parking devant les halls d’exposition.
À côté du jardin olfactif, on trouve des stands proposant des friandises pour chiens : des oreilles de lapin avec leur fourrure – quatre pièces pour 20 euros – et des biscuits au poulet composés à 40 % d’amidon gonflant. Ceux qui ont plus de temps peuvent acheter des mélanges pour glaces « Pet-Gelato » à préparer soi-même ou des friandises à cuire soi-même. Ils se retrouvent alors face à un mur entier de jouets : des canards, des méduses, des cochons et des licornes en peluche. À quelques pas de là, assise sur une chaise de campagne, une femme vêtue d’un haut à paillettes tient sur ses genoux un épagneul beige, dont la fourrure laisse entrevoir ses ongles roses. À côté d’elle passe une quinquagénaire vêtue de vêtements imperméables, accompagnée d’un border collie.
Les analyses statistiques menées par les sociologues Nicolas Herpin et Daniel Verger ont montré que les chiens sont présents en France avec la même fréquence dans toutes les classes socio-économiques. La thèse liée au taux de natalité ne s’est toutefois pas confirmée : les chiens sont principalement détenus par des familles. Déjà en 1947, George Orwell, qui possédait un caniche nommé Marx, émettait l’hypothèse que l’amour des Anglais pour les animaux pourrait s’expliquer par un taux de natalité en baisse. Toutefois, lorsque les femmes sans partenaire possèdent des animaux de compagnie, elles optent plutôt pour des chiens, tandis que les hommes célibataires préfèrent les chats (selon une étude de l’université d’État du Colorado, les hommes possédant des chats sont toutefois plus souvent considérés comme névrosés). De manière générale, la proportion de propriétaires de chats augmente, tandis que celle des propriétaires de chiens diminue – ce phénomène est lié à la mobilité croissante, à l’urbanisation et à la multiplication des logements en appartement. La catégorie professionnelle comptant le plus grand nombre de chiens reste celle des agriculteurs, à laquelle s’ajoutent depuis quelques années les titulaires d’un doctorat, qui travaillent de plus en plus souvent à domicile. Parallèlement, les attentes vis-à-vis des chiens ont évolué depuis la dernière étude menée à l’échelle nationale en France à la fin des années 1980 : alors qu’on leur attribuait autrefois souvent une fonction spécifique (chiens de chasse, de garde, de sauvetage ou de berger), ils sont aujourd’hui de plus en plus considérés comme des membres de la famille, source de divertissement et d’affection. On leur consacre de l’énergie émotionnelle, on joue avec eux, on les emmène en randonnée, on publie des photos et des vidéos d’eux sur Instagram et on leur fait suivre une chimiothérapie lorsqu’on ne parvient pas à accepter leur cancer.
De plus, la tendance des « chiens au bureau » semble prendre de l’ampleur. Au Luxembourg, il n’existe pas de réglementation officielle ; c’est à l’entreprise elle-même de décider si elle autorise ou non la présence d’animaux sur le lieu de travail. Suite à un appel lancé par RTL en janvier 2023, diverses personnes ont déclaré que leur compagnon à quatre pattes était le bienvenu sur leur lieu de travail : opticiens, avocats, employés d’assurances, travailleurs sociaux, chercheurs, employés de salles de sport. La Silicon Valley est à l’avant-garde de cette culture du « chien au bureau » ; Google a qualifié l’amour des chiens de « partie intégrante » de sa culture d’entreprise. Les pays qui comptent le plus grand nombre de chiens sont le Brésil, les États-Unis et l’Afrique du Sud : on y trouve un chien pour cinq habitants. Les chiens sont nettement moins courants dans les pays à culture islamique, ce qui s’explique par le fait que, selon le Coran, cet animal est considéré comme impur.
Avec la nouvelle place qu’occupe désormais le chien, le marché a lui aussi évolué : alors qu’autrefois, les animaux de compagnie se nourrissaient principalement de restes, on privilégie aujourd’hui les aliments haut de gamme vendus dans les magasins spécialisés. Selon Statista, le chiffre d’affaires de l’alimentation canine en Allemagne est passé de 1,1 milliard d’euros en 2011 à 1,6 milliard en 2021. Les chiens ne sont plus obligés de vivre dehors dans un enclos, mais se prélassent sur leur canapé pour chien dans le salon. Les personnes aisées qui manquent de temps pour promener leur animal font appel à Dogwalker ou à Walkies-Walkies. Cette dernière entreprise se vante d’avoir déjà huit ans d’expérience dans ce secteur, tandis que Dogwalker met en avant sa large gamme de services : outre les promenades, l’entreprise gère une pension pour chiens et propose des livraisons de nourriture ainsi que des services de toilettage. Ceux qui réservent la promenade de leur chien pour les cinq jours ouvrés paient 21 euros par semaine. 5 000 personnes suivent Dogwalker sur Facebook ; l’intérêt pour ce type de services semble croître.
Mais tous les chiens ne vont pas bien. Sacha André, de l’association de protection des animaux de Schifflingen, a expliqué l’été dernier au journaliste du Land Luc Laboulle que, pendant le confinement lié au coronavirus, des familles et des personnes seules avaient adopté un chien ou un chat. Lorsqu’ils ont dû quitter leur bureau à domicile ou qu’ils ont voulu partir en vacances, ils n’avaient plus le temps de s’occuper de leur animal et l’ont confié à un refuge. Là-bas, ces animaux prennent beaucoup de place, car ils doivent parfois être isolés les uns des autres dans des cages. « La situation est tendue depuis un an, nous sommes à pleine capacité », a confirmé cette semaine Pascale Sax, responsable du refuge de Gasperich.
À Kirchberg aussi, certains toutous sont tendus. Un Tevuren, un berger belge, tremble des pattes arrière. Pourquoi tremble-t-il ? « Il en a marre, et moi aussi, d’ailleurs », répond la Wallonne vêtue d’une veste de jogging violette et d’un jean. Elle n’a pas fermé l’œil de la nuit parce que ses chiots faisaient du bruit. La chienne berger de neuf ans et elle ont certes remporté un premier prix ce matin, mais cela ne valait peut-être pas tout ce remue-ménage, dit-elle en riant.