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Scènes 5 min de lecture

Un été insouciant

Dans la mise en scène de Sarah Kohm de *Mémoire de fille*, les événements de l'été 1958 deviennent une expérience collective. Les miroirs renvoient l'image de soi-même

Article paru dans Édition janvier 2026
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La polémique autour d’Annie Ernaux semble s’être apaisée. Pourtant, les œuvres de cette lauréate du prix Nobel de littérature, dont l’« écriture plate » a longtemps fait froncer les sourcils dans le milieu littéraire français, restent très présentes – notamment parmi les féministes. Car chez Ernaux, l’écriture est, depuis ses débuts, un acte d’émancipation. On peut se plonger dans ses livres et se retrouver, avec soi-même et avec elle, dans une époque révolue.

*Mémoire de fille* est la quête, menée par Ernaux, alors âgée de 76 ans au moment de la publication du livre, à la recherche de son propre passé. Elle fouille dans sa mémoire à la recherche de la jeune fille qu’elle était autrefois lors d’un camp de vacances et se reconnaît au fil de ce processus. Alors qu’Annie se souvient avec euphorie de cet été 1958 comme d’un moment fort de sa vie, les abus qu’elle a subis se manifestent physiquement : Pendant des années, les troubles menstruels et alimentaires constituent une réaction physique à une blessure psychique enfouie sous des couches de tabous et de ses propres illusions naïves. Des décennies plus tard, en écrivant, Ernaux reconnaît ces événements pour ce qu’ils étaient : des expériences de violence sexuelle et verbale.

La mise en scène de *Mémoire de fille* explore son histoire comme un espace de possibilités, en prenant comme point de départ le regard du public sur le corps d’une comédienne. En collaboration avec l’actrice Veronika Bachfischer, la dramaturge Elisa Leroy et l’actrice Suzanne de Baecque, Sarah Kohm explore, dans la version française, cette expérience qui n’a été surmontée qu’en apparence, à travers un monologue.

Le texte original d’Ernaux a été enrichi de passages écrits par Veronika Bachfischer. Ironie du sort, la mise en scène a été créée pour la première fois en allemand en 2022 pour la Schaubühne de Berlin (où l’on joue depuis des années en boucle les pièces du trio Didier Eribon, Édouard Louis et Ernaux y sont jouées en boucle depuis des années), tandis qu’au Luxembourg, c’est la version traduite ultérieurement en français qui est présentée.

Kohm pose la question suivante aux spectateurs et spectatrices : est-il possible de trouver un langage universel pour exprimer le désir féminin, au-delà des attributs masculins ?

Le décor de Lena Marie Emrich est tout à fait cohérent. Il se compose d’un grand paravent constitué de quatre miroirs rabattables, ce qui permet une réflexion à plusieurs niveaux. Les miroirs reflètent la silhouette du personnage principal, reflètent ses émotions, mais reflètent parfois aussi le public. Sur un manège rose, l’actrice tournera dans le tourbillon de ses émotions.

Une veste en cuir noir est suspendue à un crochet métallique au-dessus de la scène ; elle semble en quelque sorte évoquer le coupable absent. Un symbole du patriarcat ? Lorsque Suzanne de Baecque fait son entrée sur scène, d’abord à pas de loup, en débardeur et pantalon baggy, son allure dégingandée et maladroite, ainsi qu’une (feinte) insécurité qu’elle tente – à l’instar des jeunes de la génération Z – de dissimuler derrière des phrases à la mode, le scepticisme s’installe dans un premier temps.

Étonnamment, ce n’est pas le texte d’Ernaux que l’actrice récite, mais des réflexions sur sa propre prestation. Le quatrième mur est ainsi directement brisé, l’actrice portant un regard sur son propre rôle et son corps sur scène.

L’ancienne photo d’identité d’Annie, qui orne la couverture du livre, est collée sans plus attendre sur le mur recouvert de miroirs. Puis viennent les phrases célèbres tirées de son roman : « Tout en elle n’est que désir et fierté… » La voix de l’actrice de Baecque résonne encore et, au son d’une musique des années 1950, le public est transporté à l’époque de sa jeunesse. Rapidement, les frontières s’estompent et, en effet, Madame se retrouve, l’espace d’un instant, dans le passé.

Il n’est en réalité plus nécessaire de rappeler que Bertolucci a tourné *Le Dernier Tango à Paris* (1972) et la scène de viol à l’époque, sans avoir mis l’actrice concernée (Maria Schneider) au courant de son intention, afin que son jeu paraisse d’autant plus authentique.

À la fin, les portes miroir se replient pour former une cage. L’actrice (dont la performance solo ne cesse de gagner en intensité) s’y retire, se change. Puis elle sort. Les souvenirs continueront de la tourmenter, mais lorsqu’elle y repense aujourd’hui, elle peut porter un regard ironique sur ces expériences et en rire.

Tout comme les spectatrices peuvent s’amuser des souvenirs de l’actrice Suzanne de Baecque sur la scène du Théâtre des Capucins – par exemple, lorsqu’elle raconte avec humour à quel point sa « première fois » s’est déroulée de manière maladroite.

Le fait que cette mise en scène parvienne réellement à éveiller des expériences personnelles chez la spectatrice est sans doute aussi le fruit d’une collaboration réussie entre femmes. C’est également une maigre consolation. Un peu comme le procès ultérieur de Gisèle Pelicot.

Car cela fait prendre conscience à la spectatrice : « Tu es seule face à tes expériences, et pourtant celles-ci relèvent du collectif. » – Des expériences que les femmes ont dû vivre au fil des millénaires.

Ainsi, la mise en scène de *Mémoire de fille* est un petit cri du cœur. Par moments, la performance de Suzanne de Baecques est un peu trop criarde et exagérée. Pour une adaptation du texte en prose d’Ernaux, il s’agit toutefois d’une mise en scène qui vaut le détour, qui ajoute de nouvelles dimensions à la version littéraire et élargit le regard des spectateurs et spectatrices. Les expériences de violence sont universelles. Et pourtant, elles sont individuelles. Chacune est seule face à sa propre histoire.

« Mémoire de fille », d’après Annie Ernaux. Avec des textes de Veronika Bachfischer et des textes ajoutés par Suzanne de Baecque. Avec : Suzanne de Baecque (comédie). Mise en scène : Sarah Kohm. Dramaturgie : Elisa Leroy. Interprétation simultanée : Franziska Baur. Création sonore : Leonardo Mockridge ; directeur technique : Matthieu Bordas ; décors et costumes : Lena Marie Emrich. Assistante à la mise en scène : Yasmine Ghozzi. Costumière et accessoires : Lucie Lizen ; maquillage et coiffure : Coraline Monfort ; conception lumière : Thomas Clément de Givry. Avec les voix de : Lou Chauvain, Mélodie Richard, Elizabeth Mazev, Christine Guerdon. Production : Marko Rankov ; directrice de production : Théa Schmitt ; production : Cité européenne du théâtre Domaine d’O, Montpellier ; coproduction : Théâtre de la Ville Paris, Théâtres de la Ville de Luxembourg