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Scènes 8 min de lecture

Sous-employés et débordés

Les excréments, signe de désespoir : Tout comme dans *Les fossoyeurs* de Victor Castanet, son essai sur les conditions catastrophiques qui règnent dans les maisons de retraite françaises, dans lequel il raconte…

Article paru dans Édition juillet 2025
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Les excréments, signe de désespoir : Tout comme dans *Les fossoyeurs* de Victor Castanet, son essai sur les conditions catastrophiques qui règnent dans les maisons de retraite françaises, dans lequel il raconte l’histoire d’un homme âgé qui recouvrait les murs de sa chambre d’EHPAD hors de prix avec ses propres excréments, de même, dans *Dammriss* d’Eugénie Anselin, les excréments symbolisent le désespoir. Seulement, il ne s’agit pas ici des dernières années de vie, mais des premières : plus précisément, celles d’un jeune couple qui tente de concilier son quotidien professionnel avec le plus épuisant de tous les métiers – celui de parent.

À un moment donné, la fatigue est telle, la situation est si tendue, qu’il lui jette une couche pleine de caca au visage – ce qu’elle ne peut bien sûr pas accepter comme ça. Et c’est ainsi que commence sans doute la toute première bataille de couches de l’histoire du Kasemattentheater.

Et pourtant, tout avait si bien commencé par une soirée pizza à deux – une soirée qui illustre de manière exagérée, mais saisissante, le code de conduite, la hiérarchie au sein du couple et les rapports de force de cette relation : Alors que David, en commandant une pizza, répond à leur envie commune de malbouffe à l’ère du hipster bio-végétalien et finit par commander une pizza « sans rien, mais avec des olives », Maxi est tellement ravie d’une réussite professionnelle qu’elle en oublie complètement le test de grossesse qu’elle vient de faire.

Elle se montre tout aussi étonnée que lui que le test soit positif, alors qu’elle vient tout juste d’arrêter la pilule : « Je suis efficace, c’est tout. Tu devrais commencer à le savoir. » Tellement efficace que, quelques minutes plus tard, un énorme colis est livré devant l’appartement : pour choisir la poussette, elle a passé des nuits entières à comparer toutes les options possibles – et, avec une sage prévoyance, elle a déjà commandé la poussette qui est sortie vainqueur de cette étude quasi scientifique.

« La famille est la plus petite organisation politique qui soit », écrit Blandine Rinkel dans *La faille* – et au sein de cette organisation, qui prend naissance avec sa grossesse, Maxi montre très clairement qui porte la culotte. Après tout, c’est elle qui rapporte l’argent – et, selon David, elle obéit tellement aux ordres de sa patronne qu’elle serait même prête à partir en voyage d’affaires trois jours avant la date prévue de l’accouchement. Alors que lui passe ses journées à ruminer l’« angle d’approche » de sa thèse en études de genre – ou, du point de vue de Maxi, à perdre son temps à ne rien faire.

Et enfin, c’est elle aussi qui, pendant neuf mois, devra supporter toutes sortes de contraintes physiques et psychologiques, raison pour laquelle elle tempère dans un premier temps l’enthousiasme béat de David : « Au début, je vais encore gonfler, je vais souffrir de nausées de grossesse, de diabète, de démence, de vergetures et de brûlures d’estomac, j’aurai des hémorroïdes, des ballonnements, des crampes abdominales, de la constipation, de la diarrhée, des douleurs aux côtes, et pour finir, une déchirure périnéale. Et ensuite, oui, tu deviendras papa. » C’est précisément pour cette raison qu’elle déteste (à juste titre) les gens qui disent « on est enceints ».

Pour surmonter son impuissance, David lance un podcast qui laisse libre cours à sa légère tendance au « mansplaining ». Au début, Maxi trouve cela idiot, mais outre sa fonction dramaturgique – le podcast permet non seulement de présenter les personnages, mais aussi de combler les ellipses entre les différentes scènes et de donner ainsi un cadre chronologique à la pièce –, il remplit également une fonction cathartique, car le podcast devient un porte-voix commun à travers lequel la frustration accumulée face à la répartition inégale des rôles dans la communication avec d’autres futurs parents se dissipe.

De plus, le podcast permet de légitimer ces anecdotes amusantes – pas toujours intégrées avec beaucoup de subtilité – sur la grossesse et la maternité, et de définir de manière programmatique, à un niveau méta, la mission éducative qui doit toujours transparaître d’une manière ou d’une autre dans une production du Kasemattentheater. La pièce *Dammriss* vise donc, tout comme le podcast *Dammriss*, à « aborder de manière tout à fait authentique et sans tabous les thèmes liés à la maternité » – et ce, dans les meilleures scènes de la pièce, avec une bonne dose d’humour.

Comme le laisse déjà entendre le sous-titre inspiré de *Scènes d’un mariage* de Bergmann (Fragments de la vie d’un couple de jeunes mariés), *Dammriss* se compose d’une succession de vignettes qui ne dépeignent pas la lente désagrégation d’un couple, mais explorent avec humour les difficultés liées à l’apprentissage du rôle de parent – tout en déconstruisant le mythe qui entoure la grossesse et la parentalité. Et même si le film de Bergmann constitue ici un hypotext évident – l’avocate est devenue conseillère, le scientifique un spécialiste branché des études de genre, l’histoire familiale un podcast –, le ton de *Dammriss* est nettement plus burlesque.

Entre autofiction et sitcom, c’est ainsi que l’on pourrait le mieux décrire *Dammriss*, une pièce née en 2023 grâce à la bourse Edmond Dune. L’actrice Eugénie Anselin en a écrit le texte et en tient le rôle principal, tandis que son compagnon, Antoine De Saint Phalle, en assure la mise en scène. Comme dans (presque) toute autofiction, ce qui a réellement été vécu, transcendé, exagéré, inventé ou omis n’a toutefois, en fin de compte, aucune importance pour l’expérience esthétique : ce qui compte, c’est le numéro d’équilibriste entre comédie et drame ; ce qui compte, ce sont ces moments où le comique de situation est poussé à l’extrême, au point de basculer presque à nouveau dans le drame – et inversement.

Cela fonctionne toujours mieux lorsque le texte laisse suffisamment de liberté aux deux formidables acteurs principaux, Eugénie Anselin et Jonas Götzinger – comme par exemple lorsque David passe beaucoup trop de temps à essayer de déplier la nouvelle poussette et que Maxi commente laconiquement : « Maintenant, tu as aussi quelque chose à faire pendant ta grossesse. Je m’occupe du bébé et toi, de la poussette. » Ou encore lorsque les deux se parodient mutuellement – et puis, comment aurait-il pu en être autrement, la poche des eaux de Maxi se rompt. Ici, le metteur en scène Antoine De Saint Phalle fait preuve d’un sens du rythme nettement plus sûr et trouve un langage scénique plus captivant que lors de ses débuts peu subtils au Centaure, où il avait mis en scène l’Antigone d’Anouilh.

Cependant, *Dammriss* fonctionne le moins bien lorsque l’humour est trop grossier, que la dramaturgie est trop didactique et que les comédiens ne parviennent pas à compenser les fluctuations dans la qualité du texte (Anselin maîtrise nettement mieux l’humour caustique que les réflexions un peu kitsch sur la banalité miraculeuse de l’accouchement) – c’est-à-dire lorsque la pièce dérive trop vers la sitcom allemande et que certains gags – comme une scène avec un mode d’emploi Ikea – donnent une impression de « déjà-vu-trop-de-fois ». Pourtant, la pièce mise sur une certaine complicité avec le public : tous ceux qui ont emprunté le chemin semé d’embûches vers la parentalité connaissent bien ces querelles, ces peurs et ces questions, si bien que même les moments les moins convaincants sont compensés par le fait que le public se reconnaît dans ces situations.

Sur le plan scénographique, la pièce est résolument minimaliste : sur scène, les cartons de déménagement s’empilent dans un premier temps, avant d’être recyclés de manière très écologique en mobilier d’intérieur. Le décor correspond ainsi parfaitement à ces parents branchés, très conscients des contradictions de leur génération – et qui évaluent constamment leurs choix quotidiens à l’aune des grandes questions éthiques de notre époque.

Au milieu de toutes ces réflexions sur le miracle de la naissance et les aléas de la parentalité, *Dammriss* présente toutefois un angle mort : Aussi marquant que puisse être le décor, le texte d’Anselin n’ose malheureusement à aucun moment aborder la question de savoir pourquoi, en ces temps de troubles profonds, où l’avenir politique et celui de la Terre semblent non seulement plus incertains, mais aussi plus funestes que jamais, on prend encore cette décision, la plus non durable qui soit, c’est-à-dire la question de savoir pourquoi on continue tout simplement à avoir des enfants, le texte d’Anselin n’ose malheureusement jamais s’y attaquer.