Chez Arendt & Medernach la célébration de l’art de la photographie, débutée en 2003, se poursuit sans faillir avec l’exposition actuelle (EF)FACE Hidden Feature. Paul di Felice qui s’occupait déjà de collection du bureau d’avocats, du choix des artistes et des thématiques des expositions, est désormais rejoint par sa fille Claire dans ce travail de curation qu’ils mènent au sein du duo Mai contemporary.
(EF)FACE Hidden Features, montre à quel point le thème du portrait et de l’autoportrait, est tout sauf dépassé. Si le titre le résume en trois mots directs comme un coup de poing, les approches, sensibles sont aussi variées qu’il y a de situations personnelles. Les origines culturelles et identitaires par Nouf Aljowaysir, l’héritage politique par Bruno Balzer et Leonora Bisagno, l’identité par la naissance de Katinka Goldberg et Alba Zari et une sorte de jeu de rôles aux masques à la fois pleins d’humour et effrayants, concocté par Andrés Lejona.
Chez Aida Silvestri, le portrait est à la fois politique, social et identitaire, invisible mais inscrit à jamais dans la chair et le cerveau, comme le fil du voyage depuis le départ d’Érythrée jusqu’à l’arrivée à Londres. Ce fil est littéralement cousu sur l’image. La série Even This Will Pass, floute le visage de migrants anonymes qui réussissent ou échouent à atteindre leur but. Ils ont tous un destin et un vécu personnel, rendu par les mots d’un poème, quand le visage ne peut être montré pour cause d’illégalité. Autre portrait transformé, celui vu et revu de Mao Zedong sur la Place Tiananmen à Pékin, dont l’évolution historique est vertigineuse. Quand Mao parlait au nom de tous, le portrait était obligatoire avec le grand Timonier. C’était dans les années 1970. Tout le monde parle de soi-même aujourd’hui en se photographiant avec Mao en guise de décor de fond. Ce double sens est donné par la pixélisation à l’extrême, résultat de l’observation de l’évolution sociétale du communautarisme à l’individualisme par Bruno Balzer et Leonora Bisagno lors d’une résidence d’artiste en Chine.
Le temps passe, mais il est des personnes qui portent en eux l’héritage d’un déplacement, que les souvenirs familiaux soient évoqués ou tus. Cela joue dans le vécu présent de Katinka Goldberg, dont on voit le profil de trois quarts, avec son abondante chevelure brune. Cet autoportrait est accroché sur un double fond : visage dont on ne voit que la joue rebondie tournée vers un drapé de satin rose, disposé pour la photo comme une danse tourbillonnante et sensuelle. Mais à gauche, la lumière fragmente la silhouette d’un arbre qui semble tirer vers l’arrière les cheveux emmêlés de la tresse.
Ce tiraillement entre futur et passé est au centre d’une série de quatre images, dont la lecture énigmatique, sinon difficile pour le spectateur, dénote la difficulté de Katinka Goldberg à montrer son identité dans la chaîne de sa filiation. Pourquoi peut-on penser, exposer la photo qui jouxte l’autoportrait à droite ? Il est un retour en arrière mais l’aboutissement de ce qui a fait de Katinka Goldberg, la petite-fille de deux grand-mères qui ont fui l’Allemagne dans une longue marche à pied à travers champs pour rejoindre la Scandinavie. Une photo d’identité des archives familiales, soit un document à l’époque nazie éminemment politique, devient prétexte à remplacer les visages des juives à exterminer par la vision imprimée à jamais dans leur souvenir de leur fuite parsemée de fleurs des champs.
Un travail aussi complexe, est l’occasion pour le visiteur de (EF)FACE Hidden Features, de voir, derrière l’esthétique photographique, le travail de recherche d’expressions plastiques ainsi que techniques. Pour aller plus loin dans la visite, un QR code accompagne chaque série de photos. On télécharge un texte explicatif approfondi des curateurs. L’exploration la plus poignante, est sans doute la recherche personnelle de l’identité individuelle et paternelle de d’Alba Zari. Sa grand-mère et sa mère avaient rejoint une secte en Asie dans les années 1970. En réussissant à se libérer mentalement de cette emprise, Alba Zari s’est mise à la recherche d’un maillon manquant dans son existence : son géniteur. À côté donc des photos de souvenirs d’enfance, où la physionomie des protagonistes pourrait être celle de tout un chacun, voici le portrait-robot d’Alba Zari d’elle-même. Il est issu d’un travail d’enquête long, y compris de tests ADN, où les traits du visage – yeux, nez, bouche – sont issus potentiellement des gènes de son père. C’est une sorte de jeu du hasard qui pour elle a été celui d’une nécessité.
Andrés Lejona gratifie les visiteurs d’une sorte d’interlude à la fois ludique et effrayant : le masque – qu’il a déjà plusieurs fois abordé dans son travail, est à la fois une manière de se cacher et de se révéler, selon la manière et la matière dont il est fait et porté. Pour clore (EF)FACE Hidden Features, le travail de Nouf Aljowaysir porte sur ce qui fut longtemps le stéréotype de l’orientalisme par les Occidentaux. Derrière l’effacement de la personne (visage et corps sur des photos anciennes de sa propre famille saoudienne), ne subsiste que le costume, ce style typique, attribut culturel et outil de domination de classe. L’intérêt de l’utilisation par Nouf Aljowaysir de l’IA comme outil technique d’effacement et non de création de nouveaux traits artificiels, est une utilisation à rebours habile de la technologie la plus avancée pour résister à l’imagination d’un nouveau stéréotype.
L’exposition (EF)FACE Hidden Features est à voir à la Arendt House, jusqu’au 6 septembre