Il a fallu longtemps rêver avant que « Dreamer » ne devienne réalité. Les recherches pour ce solo ont débuté en 2019. À l’origine, la première devait avoir lieu en décembre 2020, mais la pandémie est survenue et la fermeture des salles de spectacle a brusquement interrompu le processus de création. Un an plus tard, Dreamer a enfin été présenté en première au Neimënster.
L’idée derrière cette pièce était de créer un personnage féminin, la rêveuse, qui entraîne le public dans un monde surréaliste et dans cette zone crépusculaire entre le réel et l’imaginaire, entre ce qui est ressenti et ce qui est fantasmé, explique la danseuse Anne-Mareike Hess dans le livret d’accompagnement *Dreamer – Sketches of an Artistic Process. À la lecture de ces esquisses, il apparaît clairement que ce solo de danse est né d’une remise en question permanente. C’est précisément l’ouverture d’esprit avec laquelle la chorégraphe a abordé son sujet qui a permis à quelque chose de nouveau de voir le jour à maintes reprises.
Quiconque aborde les constructions de genre et le rôle du corps dans les théories culturelles se retrouve confronté à une ambiguïté, car le corps est appréhendé de deux manières au moins dans le discours philosophique comme dans le discours anthropologique : d’une part, comme espace physique porteur d’expérience, comme « gisement et vecteur des sensations » (Emmanuel Lévinas) ; d’autre part, comme corps observé et représenté d’un point de vue anatomique, ethnologique et artistique, comme image parmi les images. Le corps appartient simultanément à deux ordres distincts : d’une part, à l’ordre du symbolique – car il est depuis toujours revêtu de langage et historiquement construit par des concepts linguistiques –, d’autre part, à l’ordre du réel, situé en dehors des signes, puisque s’y dessinent le désir, le plaisir, la douleur, les traumatismes et la temporalité. Le fait que la féminité, tout comme la masculinité, relève d’attributions est reconnu, au plus tard depuis Simone de Beauvoir.
La performance de danse *Dreamer* s’inscrit dans cette lignée. Anne-Mareike Hess explore la frontière ténue entre le ressenti et l’imaginaire ; sa « rêveuse » est à la fois l’incarnation sensuelle d’une féminité éveillée et une mystérieuse surface de projection pour les spectatrices. Avec son apparence en constante évolution, elle attire le public dans un espace surréaliste qui dévoile peu à peu les inscriptions patriarcales du corps féminin…
Après son solo *Warrior* (2018), *Dreamer* est la deuxième pièce de danse dans laquelle l’artiste tente de se frayer un chemin à travers la jungle des stéréotypes liés à la condition féminine. Le rêve sert ici de vecteur de visualisation. Afin de démasquer les rôles de genre sur scène, Hess s’appuie sur des figures de l’identité féminine issues tant de la mythologie que de la culture populaire.
D’une immense montagne de tulle – un paysage onirique transparent – une créature émerge peu à peu du sol ; coincée, elle se libère de ce fardeau en se tortillant, se dégage et se débarrasse de ce poids. D’abord, une main surgit, puis apparaissent les membres de la danseuse. À un moment donné, elle se débarrassera de ce fardeau, crachera un morceau de tissu et, en se secouant, se libérera de cet enchevêtrement étouffant. Dès le début, Dreamer déclenche un flot d’associations : l’être comme un embryon qui émerge du ventre maternel ; une larve qui s’échappe de son cocon et s’envole dans le monde en déployant ses ailes, telle un papillon…
En se dégageant de son voile, la danseuse se blottit dans le tulle, y virevolte avec coquetterie et mime avec délectation la masturbation. D’un air charmant et semblable à celui d’une sirène, elle s’élancera et s’éprouvera dans cette féminité mise en avant.
Sa silhouette en constante évolution oscille entre l’accessible et l’inaccessible, révélant contraintes et aspirations. Elle trottine, se montre coquette, se tape les fesses dans un geste de conditionnement ou se torture en faisant le grand écart. « Even in my dreams you’re watching me… », murmure-t-elle avant de se mettre à bouger de manière mécanique, telle une poupée à remonter, et de se dépasser. Ce sont des changements d’humeur radicaux et contradictoires : tantôt elle rit d’un rire provocateur et ironique, paraissant forte et sûre d’elle, tantôt elle s’affaisse comme une jeune fille en quête de protection : une évasion et un renouveau tumultueux.
Dans cette chorégraphie d’environ une heure, Anne-Mareike Hess parodie avec beaucoup d’art les idéaux de féminité
, met en scène des stéréotypes sexualisés et les brise systématiquement afin de révéler le corps féminin comme une surface de projection. Une danse
fascinante, poétique et sensuelle autour de l’image que l’on a de soi, tissée dans un rêve à travers lequel les autres la perçoivent.
Chorégraphie et interprétation : Anne-Mareike Hess ; Dramaturgie : Thomas Schaupp ; Son : Marc Lohr ; Costumes et scénographie : Mélanie Planchard ; Éclairage : Brice Durand ; Production : utopic productions ; Coproduction : Neimënster, Weld (SE), Skogen (SE) ; avec le soutien de : TROIS C-L, Ministère de la Culture, Fonds culturel Focuna. La première a eu lieu le 17 décembre 2021 au Neimënster.