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Cinéma 9 min de lecture

Trop de déclarations, pas assez de cinéma

Lors de la 74e Berlinale, les films réalisés par des femmes étaient sous-représentés, et les films en compétition se sont révélés assez fades par rapport aux œuvres présentées dans les sections parallèles

Article paru dans Édition mars 2024
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La Barbie de Greta Gerwig a fait beaucoup parler d’elle l’année dernière, mais le monde reste encore bleu clair et non rose. Les films en compétition à la Berlinale reflétaient ce déséquilibre : sur 20 films, seuls quatre avaient été réalisés exclusivement par des femmes. Deux autres avaient été réalisés par une équipe de réalisation composée de femmes. Hollywood, tout comme les grands festivals de cinéma d’art et d’essai, est encore loin d’un équilibre entre les sexes. En revanche, Mati Diop, une Française d’origine sénégalaise, a été la première à remporter l’Ours d’or, et Lupita Nyong’o, la première femme africaine à présider le jury.

Le tollé suscité par le film iranien *My Favourite Cake*, longtemps considéré par les critiques comme un sérieux prétendant à l’Ours d’or, a constitué une lueur d’espoir. Les réalisatrices Maryam Moghaddam et Betash Sanaeeha n’ayant pas été autorisées à quitter le pays, elles ont envoyé une lettre dans laquelle elles dédiaient leur film « aux femmes courageuses d’Iran ». Cette comédie impressionne par ses scènes de la vie quotidienne où les femmes ne portent pas de voile, et aborde de manière rafraîchissante à l’écran le sujet tabou de l’amour chez les personnes âgées. Mahin, une femme de 70 ans issue de la classe moyenne, s’étire d’abord d’un air maussade dans son lit avant de décider, à un moment donné, de partir à la recherche d’un amant. Le fait qu’elle tombe justement sur un chauffeur de taxi n’est bien sûr pas un hasard. Au plus tard depuis *Taxi Téhéran* de Jafar Panahi, qui a remporté l’Ours d’or à la Berlinale 2015, le taxi est considéré en Iran comme un lieu subversif d’où l’on peut filmer les recoins cachés de Téhéran. « Nous sommes tristes et fatigués, mais nous ne sommes pas seuls. Les films nous unissent, c’est là toute la magie du cinéma », peut-on lire dans la lettre du duo de réalisateurs dissidents.

Le court-métrage *City of Poets* de Sara Rajaei s’est révélé plus marquant. Ce film d’une vingtaine de minutes seulement, présenté dans le cadre de la section « Berlinale Shorts », est un collage cinématographique nostalgique et un hommage à l’Iran à une époque où les ayatollahs n’existaient pas encore. Dans une ville semi-utopique, toutes les rues portent les noms de poètes et, à un moment donné, de héros de guerre. Dans ce court-métrage de Rajaei, dominé par des personnages féminins et composé à 80 % d’images issues des archives familiales de cette Iranienne en exil vivant aux Pays-Bas, les joies de la vie disparaissent peu à peu du quotidien.

Certains se sont frotté les yeux en voyant l’attribution de l’Ours. Dans *Dahomey* de Mati Diop, un cargo accoste à l’aéroport du Bénin. D’énormes caisses en bois sont déchargées. Elles renferment des trésors qui avaient emprunté le chemin inverse il y a plus d’un siècle : 26 sculptures en bois et en métal provenant du musée du Quai Branly à Paris. Il s’agit de sculptures représentant les anciens dieux du royaume précolonial du Dahomey, qui appartient aujourd’hui au Bénin – après que les puissances coloniales eurent tracé les frontières à la manière d’un cutter.

Alors que le cortège traverse la capitale, les gens dansent dans les rues…

Ce documentaire expérimental a surpris par ses passages poétiques, notamment en donnant vie à des sculptures et en leur faisant prendre la parole en voix off. Dahomey n’est pas un mauvais film, mais l’attribution du prix a néanmoins surpris de nombreux critiques, car le film impressionne bien davantage par son plaidoyer politique postcolonial, qui s’inscrit dans l’air du temps, que par son caractère d’œuvre esthétiquement convaincante qui explore son thème en profondeur. « Rendre, c’est faire preuve de justice », a déclaré Diop en recevant son prix. Et elle a conclu son discours de remerciement par une profession de foi postcoloniale courante : « I stand with Palestine. » Avec *Dahomey*, c’est la deuxième fois consécutive qu’un documentaire (après *Sur l’Adamant* en 2023) remporte le prix le plus prestigieux de la Berlinale.

Au cours du festival, *Des Teufels Bad* du duo de réalisateurs autrichiens Veronika Franz et Severin Fiala, ainsi que *Zu wem ich gehöre* (Mé el Aïn) de la réalisatrice tunisienne Meryam Joobeur, ont été considérés comme des candidats sérieux au prix.

Le film « Zu wem ich gehöre » aborde la manière dont l’islam radical affecte la vie des simples paysans. Le premier long métrage de Joobeur (dans lequel joue notamment Adam Bessa, qui a remporté en 2022 à Cannes le prix d’interprétation dans la catégorie « Un certain regard » pour le film *Harka*, coproduit par Tarantula) raconte l’histoire d’une famille d’agriculteurs qui perd deux de ses fils au profit de l’État islamique. L’un d’eux se détourne de l’organisation terroriste, retourne dans son village natal et y sème le malheur. Tourné dans le format étouffant 4:3, le film est surchargé de scènes mélodramatiques et d’un symbolisme trop explicite. Tout commence lorsque la mère, qui s’effondre peu à peu sous le poids de la perte de ses fils, s’inflige une profonde entaille à la main – une blessure qui ne guérira jamais ; en lisant le marc de café, elle regarde dans une tasse et y voit du sang… Il s’agit d’un mélange de genres mêlant horreur, thriller et éléments surréalistes.

Avec *Des Teufels Bad*, Veronika Franz et Severin Fiala mettent en scène une communauté villageoise claustrophobe du XVIIIe siècle ; une histoire effrayante autour du désir de mort chez la femme. S’appuyant sur des procès-verbaux judiciaires historiques, le film raconte, à travers des images saisissantes, comment Agnès, après son mariage, sombre dans le désespoir face à la dureté du quotidien et au fait que son mari taciturne ne la touche pas. Les angoisses qu’elle ressent dans ce nouvel environnement se transforment en dépression – une maladie que l’on appelait au XVIIIe siècle « le bain du diable ». Pour ses plans expressifs, qui reflètent la vie intérieure du personnage principal et capturent la dure réalité du travail quotidien, le directeur de la photographie Martin Gschlacht a reçu l’Ours d’argent de la meilleure réalisation artistique – la seule décision compréhensible du jury.

Le drame *Black Tea* d’Abderrahmane Sissako, coproduit par le Luxembourg, à la fois contribution empreinte d’empathie et plaidoyer antiraciste, s’est distingué par la force de son personnage principal. En effet, Aya (Nina Mélo) apparaît dès le début comme une femme autonome (bien qu’elle soit mise en scène comme une beauté exotique), qui suit sa propre voie dès qu’elle dit « non » lors d’un étrange mariage collectif dans la scène d’ouverture. Même si la critique a, à juste titre, reproché au film une certaine artificialité due aux nombreux plans d’intérieur suresthétisés, celui-ci parvient néanmoins à dépeindre la fragilité de la relation amoureuse entre un Chinois et une Africaine, et ce de manière très sensuelle à travers la préparation du thé.

Les films de loin les plus passionnants, notamment ceux abordant une perspective féminine, ont sans aucun doute été présentés cette année dans les sections parallèles du festival, comme le « Forum » et le « Panorama ». Le film géorgien *Mother and Daughter, or the Night is Never Complete* a ainsi particulièrement su convaincre. Accompagnée de sa fille Salome Alexi, la réalisatrice Lana Gogoberidze part sur les traces de sa mère Nutsa. Celle-ci fut l’une des premières réalisatrices de Géorgie et fut déportée dans un goulag dans les années 1930 pour avoir critiqué le régime. À partir de ses œuvres longtemps disparues, *Buba* (1930) et *Uzhmuri* (1934), la fille et la petite-fille ont reconstitué son œuvre cinématographique impressionnante et l’ont assemblée comme un puzzle. À partir d’une photographie jaunie de la jeune Nutsa et de sa fille Lana, la cinéaste, aujourd’hui âgée de 94 ans, se demande si la vie est une question de rencontre ou de séparation. Face à tous les abîmes politiques, elle oppose la poésie française (Eluard), la danse et le cinéma, et célèbre la vie.

Le seul film qui parvient systématiquement à briser le « male gaze » est *Le paradis de Diane* de Carmen Jaquier et Jan Gassmann (section « Panorama »). Le concept de « male gaze », développé par la chercheuse en sciences de la communication Laura Mulvey (
), est devenu, depuis sa conférence « Plaisir visuel et cinéma narratif » (1973), un symbole de la relation entre le cinéma et le patriarcat. Mulvey y analyse l’objectivation systématique des corps féminins dans le cinéma hollywoodien.

Dans *Le paradis de Diane*, l’héroïne, incarnée par Dorothée De Koon, abandonne son bébé peu après l’accouchement pour errer sans but dans une ville côtière baignée de chaleur. Au fil des jours, le retour de Diane à son ancienne vie semble de plus en plus improbable. Avec son film, Carmen Jacquier brise le mythe de la maternité et retrace une odyssée intérieure. La fuite de Diane hors de sa vie bourgeoise est une ode à l’autodétermination et témoigne de la volonté de liberté pleinement vécue par le personnage principal. Ce film vaut absolument le détour, notamment grâce au jeu nuancé de l’actrice principale.

Dans la section « Berlinale Shorts », le court-métrage *Tako Tsubo* de Fanny Sorgo et Eva Pedroza a transporté son public dans un monde onirique. On y voit un homme (M. Ham) en proie au mal de vivre, contraint de faire ses adieux à son cœur. Dix tableaux peints à la main à l’aquarelle s’enchaînent ici pour former une expérience de six minutes qui, malgré sa courte durée, résiste au tumulte du festival de cette année.

Pendant cinq ans, le duo de direction composé de Mariette Rissenbeek et Carlo Chatrian a piloté la Berlinale en pleine pandémie. Aucun renouveau majeur n’a eu lieu dans le monde du cinéma durant cette période. À partir du mois d’avril, Tricia Tuttle, originaire des États-Unis, sera la première femme de l’histoire de la Berlinale à prendre seule la direction du festival. Tuttle a dirigé le British Film Institute et le BFI Flare : London LGBTQIA+ Film Festival. Reste à voir si, outre cette ouverture sur le monde, elle trouvera le courage de réformer la Berlinale sur le plan structurel.