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Cinéma 4 min de lecture

Pour qui sonne le glas

Cinéma

Article paru dans Édition janvier 2022
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La fin est déjà là dès le début : une bataille a été livrée, les armées norvégiennes, alliées au rebelle Macdonwald, ont été vaincues. Le roi d’Écosse Duncan (Brendan Gleeson) confère alors le titre de Macdonwald, « Thane de Cawdor », au chef de guerre victorieux Macbeth (Denzel Washington). Ce dernier a du mal à y croire, car trois sorcières lui avaient prédit ce revirement. Mieux encore : Macbeth deviendra roi. Son ambition est éveillée, et encouragé par son épouse tout aussi ambitieuse, Lady Macbeth (Frances McDormand), le couple élabore un plan : pourquoi ne pas donner un coup de pouce au destin et commettre le régicide ?

La littérature universelle est intemporelle et fait sans cesse l’objet de transpositions cinématographiques. La tragédie de Macbeth de William Shakespeare a été adaptée par des réalisateurs très divers, à différentes époques et dans des contextes culturels très variés : il y a d’une part l’adaptation cinématographique d’Orson Welles de 1941, qui se distingue surtout par son esthétique expressionniste. L’adaptation japonaise *Throne of Blood* (1957) d’Akira Kurosawa transpose l’intrigue dans le Japon féodal et met davantage l’accent sur la dimension politique de l’œuvre. La version de Roman Polanski, datant de 1971, séduit par sa conclusion pessimiste, qui accentue encore davantage le caractère fatal de l’œuvre originale. Un exemple plus récent est l’adaptation du réalisateur australien Justin Kurzel, qui a opté pour une approche poétique et à la fois archaïque et brutaliste. La série américaine Netflix *House of Cards*, qui traite de la conquête du pouvoir politique, s’inspire également largement de l’œuvre originale de Shakespeare.

C’est maintenant au tour de Joel Coen, qui s’est installé pour la première fois dans le fauteuil de réalisateur sans son frère Ethan. Sa version est celle qui se rapproche le plus de celle d’Orson Welles : des contrastes d’ombres marqués et étirés, des formes cubistes inspirées du cinéma de Weimar des années 1920. *The Tragedy of Macbeth* de Coen est avant tout une adaptation théâtrale extrêmement captivante. Elle s’appuie entièrement sur le texte, sur le rythme et la sonorité de la langue, sur l’allitération, sur le caractère imagé des métaphores, bref : sur la virtuosité de l’art poétique de Shakespeare. Roman Polanski, quant à lui, a pris le texte original au sérieux, l’a adapté fidèlement, tout en misant sur une mise en scène haute en couleur, où les costumes occupent une place centrale. Il n’en va pas de même pour Coen : presque tout dans sa mise en scène tend vers la réduction : prises de vue en noir et blanc, décors minimalistes, plateaux exiguës ; les effets visuels générés par ordinateur sont utilisés avec parcimonie et servent tout au plus à représenter le surnaturel.
Coen parvient ainsi à créer un effet extrêmement oppressant, qui traduit de manière saisissante à l’écran le caractère inéluctable du tragique : aucune place n’est laissée au hasard ; l’oppression nie toute possibilité d’action. Le moteur de l’intrigue réside d’ailleurs dans la force du langage, qui suggère une progression incessante, voire mécaniquement inéluctable. Les signes de la gloire nouvellement acquise par Macbeth le précèdent tout autant que ceux de son échec ; un échec qui est anticipé de manière hautement symbolique : par des corbeaux, par des rideaux de brouillard, par des gouttes de sang…

Denzel Washington adapte son interprétation de ce Macbeth à la mise en scène choisie par Coen : comme pris dans un cauchemar fiévreux, son répertoire gestuel et mimique gagne en expressivité à mesure qu’il prend conscience de son impasse, voire de sa propre insignifiance. Il est en conflit avec lui-même et avec la vie lorsqu’il déclare : « It is a tale / Told by an idiot, full of sound and fury / Signifying nothing. » Son homologue, Frances McDormand, choisit la voie opposée : elle s’éloigne des grands gestes pour se diriger vers la rigidité. Cette succession d’images expressionnistes est complétée par la bande sonore. Le tout est survolé par une conception sonore tout aussi minimaliste, mais extrêmement percutante, qui se réduit à un seul battement de basse monotone et répétitif : « Pour qui sonne le glas… »