Le 23 juin prochain marquera le dixième anniversaire du vote des Britanniques en faveur de leur sortie de l’UE. Outre-Manche le débat n’a jamais cessé sur le bilan de cette décision, devenue effective le 31 janvier 2020. Dans le reste de l’Europe, on s’est peu préoccupé d’en chiffrer l’impact sur les économies nationales. Avec une exception : les services financiers, domaine dans lequel Londres avait a priori le plus à perdre. Les études montrent que plusieurs centres financiers européens ont profité du Brexit, parfois au-delà de leurs espérances, mais sans pour autant que la City ne perde de sa superbe.
Avant 2016, le Royaume-Uni disposait, en matière financière, d’atouts parfois séculaires qui ne devaient rien à son appartenance à l’UE. Mais son adhésion, par le traité du 22 janvier 1972, à ce qui était alors la Communauté économique européenne (CEE), lui a permis de les exploiter et de les valoriser de sorte que Londres était devenue le centre névralgique de la finance européenne.
Pour les Britanniques le principal avantage de l’appartenance à l’UE aura été l’accès automatique au marché unique européen, via le « passeport financier » créé par une série de directives en 1992 et 1993, qui permettait à la City de fournir ses services sur tout le Vieux Continent, sur place ou à distance, sans avoir à obtenir une autorisation dans chaque pays. Cette « porte d’entrée financière » vers l’Europe continentale a été refermée avec le Brexit, ouvrant la voie à une relocalisation de nombreux métiers et activités : 440 entreprises ont été concernées par un déménagement au moins partiel, qui a impliqué qu’environ 7 500 emplois soient déplacés ou recréés dans d’autres places européennes.
La « migration » ne s’est pas déroulée selon un schéma précis. Si certaines places (Dublin, Amsterdam, Luxembourg) ont pu capitaliser sur leurs avantages spécifiques, d’autres (Paris, Francfort) ont surtout bénéficié de leur poids stratégique dans la finance européenne. Dublin n’a pas attendu le Brexit pour devenir une place financière significative, avec quelque 500 entreprises financières implantées en 2016, occupant près de 35 000 salariés. L’Irlande était déjà une destination majeure pour les fonds d’investissement, notamment les UCITS. Le Brexit lui a surtout permis d’exploiter des atouts structurels tels que sa proximité géographique avec le Royaume-Uni, un système juridique similaire et l’usage de la langue anglaise (seul pays européen dans ce cas avec Malte). Cerise sur le gâteau, le pays disposait d’une fiscalité très attractive pour les sociétés (taux d’imposition de 12,5 pour cent), qui avait déjà séduit les géants américains de la tech Meta, Apple et Google.
La sortie du Royaume-Uni de l’UE a accéléré l’essor de Dublin, devenue la destination la plus populaire pour les déménagements financiers post-Brexit, avec 135 établissements attirés et d’importants transferts d’actifs, le bilan des plus grandes banques irlandaises étant passé de 300 milliards d’euros en 2015 à 500 milliards d’euros en 2021. En 2024, selon la FSI (Financial Services Ireland) le secteur des services financiers employait plus de 103 500 personnes dans toute l’Irlande, auxquelles s’ajoutaient 20 000 personnes travaillant dans les services auxiliaires de soutien. Sa contribution au PIB était évaluée à 21 milliards d’euros, soit environ quatre pour cent.
Paris est la place de l’UE qui espérait le plus de retombées du Brexit. Elle n’a pas tardé à « dérouler le tapis rouge », à coup d’avantages matériels et fiscaux, à certains professionnels fortement implantés à Londres, notamment les grandes banques américaines. Elle est celle qui a attiré le plus de métiers différents, avec un focus particulier sur les activités de marché, consolidant ainsi sa position de centre financier « complet ». Fait significatif, Paris a obtenu, non sans difficultés, le transfert de l’EBA (sigle anglais de l’Autorité bancaire européenne). Sa taille, ses capacités d’accueil et le soutien du pouvoir politique ont joué un rôle-clé. La capitale française a ainsi renforcé son « poids réglementaire » car elle abrite également le siège de l’Esma (Autorité européenne des marchés financiers) depuis ses débuts en 2011.
Selon une étude de Paris Europlace, la place financière de Paris a récupéré depuis juin 2016 une centaine d’implantations et quelque 2 800 emplois directs délocalisés, soit plus de 37 pour cent du total, loin devant Francfort (1 800) et Dublin (1 200). En comptant les postes créés sur place, on dépasse le chiffre de 3 500 emplois issus du Brexit auxquels s’ajoutent plus de 20 000 emplois indirects. Quarante pour cent des nouveaux emplois avaient été créés avant 2020.
Le cas de Francfort est particulier. Avant le Brexit, elle était déjà la principale place financière continentale, grâce à l’influence de l’économie allemande, au rôle de la Deutsche Börse et à la présence d’institutions majeures comme la BCE (depuis 1999) et l’EIOPA (Autorité européenne des assurances et des pensions professionnelles, depuis 2011). Pour autant le Brexit y a d’abord été perçu comme une catastrophe, avec le retrait d’un partenaire économique et financier important et peu porté sur la réglementation. Francfort craignait également de ne pas faire le poids par rapport à Paris pour attirer les relocalisations.
Pourtant, selon le lobby sectoriel Frankfurt Main Finance, la ville est celle qui aura le plus profité du Brexit : une soixantaine d’institutions s’y sont établies ou y ont développé leurs activités depuis juin 2016, créant 15 000 emplois et apportant quelque 1 300 milliards d’euros d’actifs bancaires supplémentaires. Tout en conservant ses atouts d’origine, la place est désormais très orientée vers la banque internationale d’investissement grâce à une forte présence américaine.
Devenue la première place financière de l’UE, Francfort a grandement bénéficié de sa situation géographique au centre de l’Europe, de son aéroport et d’une bonne qualité de la vie (loyers deux fois moins chers qu’à Paris, réputation de sécurité, environnement agréable). Selon le classement OFEX (Open Financial Ecosystem indeX) 2025, publié par l’institut Lous-Bachelier (Paris) et le Center for Financial Studies (Francfort), qui classe 52 places financières selon 53 critères, Francfort arrive en cinquième position juste derrière Londres et Paris. Amsterdam est quatorzième et Dublin 17e, Luxembourg apparaissant à la 23e place.
Pour autant, le Grand-Duché aura aussi été un des grands gagnants dans l’affaire, avec, selon certaines estimations, plus de 90 implantations et la création de 3 000 emplois soit presqu’autant qu’à Paris, dans l’ensemble des métiers de la finance. Mais Luxembourg, comme c’était prévisible, a surtout tiré profit de son positionnement historique en matière de fonds (plus grand centre en Europe et deuxième au monde après les États-Unis). Le Brexit rendant plus complexe la commercialisation de produits de Londres vers l’UE, les sociétés de gestion ayant besoin de conserver un accès au marché européen ont été nombreuses à y transférer au moins partiellement leurs activités.
D’autres acteurs du monde de la finance ont aussi choisi de venir à Luxembourg ou d’y développer une implantation existante, comme dans le secteur de l’assurance et à moindre titre dans la banque, de sorte que, selon l’agence Luxembourg for Finance, le Brexit a « renforcé le statut du Luxembourg comme centre transfrontalier européen ». Mais, parmi les places financières qui ont tiré parti du Brexit, Luxembourg est le seul cas où c’est l’activité-phare, depuis bien avant 2016, qui s’est trouvée confortée, les autres ayant plutôt récupéré des éléments épars et parfois inespérés, suite à la réduction de la voilure dans la City.
Cette dernière, malgré sa perte de substance (évaluée à dix pour cent en termes d’actifs bancaires déplacés vers l’UE) garde de beaux restes. Londres reste leader sur plusieurs segments-clés de la finance mondiale, comme le marché des changes, celui des produits dérivés, l’émission et la négociation d’obligations internationales, l’assurance spécialisée ou encore la gestion d’actifs Le fameux Square Mile contribue toujours à environ treize pour cent du PIB britannique. Finalement après le Brexit la finance européenne s’est davantage fragmentée. Mais l’impact favorable observé à Paris, Francfort, Dublin, Luxembourg et à moindre titre Amsterdam a tout de même permis à ces places financières de creuser l’écart avec celles d’autres pays de l’U.E ou de l’EEE.