Institutions et démocratie 10 min de lecture

« Nous courons tous dans la même roue de hamster »

Paulette Lenert (LSAP) et Joëlle Welfring (Déi Gréng) reviennent sur leur vie en politique

Article paru dans Édition 31 juillet 2026
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« Nous courons tous dans la même roue de hamster »

Les parallèles entre les deux Quereinsteigerinnen sont nombreux. Les deux hautes fonctionnaires ont été parachutées au gouvernement (en décembre 2018 et en mai 2022), avant de se retrouver, en novembre 2023, sur les bancs de l’opposition. Cet été, elles ont pris la même sortie en réintégrant la fonction publique, avec le statut de « première conseillère de gouvernement ». Toutes deux au ministère des Affaires étrangères de Xavier Bettel (DP)

d’Land : Commençons par une petite devinette. Voici deux citations : « Die Rolle des Oppositionspolitiker passt weniger zu meinen Charaktereigenschaften » ; « Ech si jo och net ugetruede fir an eng Oppositioun … » Madame Lenert, laquelle est de vous, et qui a prononcé l’autre ?

Paulette Lenert (PL) : La deuxième phrase, c’est moi qui l’ai prononcée. La première pourrait venir de toi… [se tourne vers Joëlle Welfring]

… Elle provient en fait de Luc Frieden en 2014.

PL : Ah, oui [rires]. J’ai d’ailleurs été joliment malmenée pour ma déclaration sur l’opposition… Alors que c’est une évidence à mes yeux. En 2023, les gens ont voté pour moi en tant que tête de liste pour que le LSAP entre au gouvernement. C’est ce qui me motivait. Prétendre aujourd’hui le contraire, ce serait hypocrite… L’exécutif me correspond mieux. D’abord parce que j’en viens et ensuite parce qu’on peut y avoir beaucoup d’impact, aussi bien sur la conception que sur la mise en œuvre des politiques. Cela n’enlève évidemment rien au rôle essentiel du Parlement. Et puis quand on a mené une équipe aux élections, j’estime qu’on se doit également d’accepter son mandat de députée.

Joëlle Welfring (JW) : Entrer en politique n’a jamais figuré parmi mes objectifs. Si j’ai accepté de devenir ministre, c’est parce que je pensais pouvoir me rendre utile, concrètement, hands-on. Se présenter aux élections faisait logiquement partie du package. En 2023, on sentait l’ambiance, on ne se faisait pas d’illusions. Je savais qu’il y avait une éventualité que je me retrouve au Parlement.

Pourtant vous allez céder votre mandat à la rentrée parlementaire…

JW : Dans ce job de député, on peut donner des impulsions importantes. Cela dit, je ne me vois pas l’assurer encore quinze ans. Enfin, en théorie, car encore faudrait-il être réélue. La représentation et les discours en public me coûtent énormément d’énergie. Mais attention, je ne veux pas dire par là que la Chambre serait un mauvais choix. La fonction de député est une tâche honorable. Mais ce serait malsain de rester à la Chambre faute de mieux. C’est justement l’impression qu’on peut avoir avec certains politiciens professionnels. Cela peut devenir une sorte d’automatisme. On y reste parce qu’on y est entré un jour.

En tant que hautes fonctionnaires, vous étiez toutes les deux familières du jeu politique. Une fois ministres puis députées, y a-t-il des choses qui vous ont quand même surprises ?

PL : Certaines choses, on ne les réalise que lorsqu’on les a éprouvées soi-même. Si on m’avait demandé avant si la politique était dure et parfois injuste, j’aurais répondu : « Oui, bien sûr. » Mais entre observer de l’extérieur et le ressentir soi-même, il y a une grande différence. Il faut l’avoir vécu : Tous ces gens qui se rapprochent quand tu es dans la tendance ; tous ces gens qui se détournent quand le vent change…

Madame Welfring, vous vous êtes souvent plainte de « la malhonnêteté intellectuelle » de certaines critiques. Avez-vous développé un dégoût de la politique, ou de certains aspects de la politique ?

JW : Plutôt un étonnement, que je ressentais en tant que scientifique, ce que je suis à la base. Je n’ai jamais compris qu’on puisse dire des choses qui ne sont pas fondées, voire carrément fausses. Et que cela passe ; encore et encore. Certaines de ces choses, je les percevais évidemment déjà en tant que fonctionnaire. Mais je ne recevais pas les coups directement.

Les hauts fonctionnaires représentent la continuité de l’État. Ils ont traditionnellement beaucoup de pouvoir au Luxembourg.

PL : J’ai quitté la magistrature en 2010 pour travailler avec le ministre Romain Schneider à la création d’un nouveau département (celui de l’économie solidaire, ndlr). Au début, très naïvement, je me disais que la politique avait un plan, que les réflexions étaient assez avancées. Mais certaines idées sont simplement lancées et atterrissent dans le programme de coalition. Ce qui peut être particulièrement stimulant pour le fonctionnaire : Tu te retrouves devant une page blanche, tu peux façonner un contenu concret pour une orientation politique souhaitée. Si tu gagnes la confiance du ministre et que tu la gardes dans la durée, tu disposes d’une énorme marge de manœuvre.

Madame Lenert, vous me disiez en janvier que si vous aviez voulu pratiquer « les arts martiaux mixtes », vous auriez rejoint un club, pas la Chambre. Mais la politique n’est-elle pas un sport de combat ? Les polémiques ne sont-elles pas parfois utiles, voire nécessaires ?

PL : Une démocratie a besoin de débats. Ils peuvent être vifs, même controversés, pour que les idées puissent être testées. Mais il faut mener les discussions de manière factuelle [sachlech] et chercher à les approfondir. Or, souvent, elles restent à la surface, en noir et blanc. Il s’agit alors juste de rabaisser son vis-à-vis, en lui collant des étiquettes. Ce n’est pas ça, la démocratie. Et plus on est populaire, plus on devient une cible. À certains moments, j’ai eu le sentiment d’être devenue la cible de prédilection du CSV. On m’a étiquetée comme une adepte d’une économie planifiée à l’ancienne en matière de santé. Ce qui, honnêtement, était ridicule. Et rappelez-vous le bashing anti-Verts de la dernière campagne…

JW : Ce n’était effectivement pas glorieux de la part du CSV… Je me souviens de posts qui étaient vraiment… lowest level. De quoi se demander si c’était digne d’un grand parti. C’était vraiment anything goes à un moment. Le CSV copiait en fait beaucoup de choses de l’Allemagne…

Vous avez tenté de connoter positivement le terme de « technocrate ». Un terme qui évoque une dépolitisation.

JW : À mes yeux, ce n’est rien d’autre qu’une politique basée sur la science. En matière d’environnement, on doit faire les choses qui doivent être faites. Il faut évidemment essayer de convaincre les gens. Et cela n’est pas très simple…

Quel bilan tirez-vous de vos années à la Chambre ? Vues de l’extérieur, les séances plénières sont souvent soporifiques. La plupart des députés lisent leurs discours, sans réagir à ce que viennent de dire les autres…

PL : Les débats gagneraient parfois à être plus interactifs. Les prises de bec sont l’exception : Les députés se réveillent alors pendant un moment, et il y a de la répartie spontanée, authentique. Mais sur le fond, on débat en silos, les uns à côté des autres, en parallèle. C’est quelque chose qui m’a fatiguée. Les interventions sont souvent préparées minutieusement à l’avance, et chaque député lit son discours. Personnellement, je préfère la spontanéité à la perfection. Souvent, je ne me notais que quelques mots-clefs…

Combien de députés écrivent encore leurs discours ? On a l’impression qu’une grande partie est entretemps générée par ChatGPT ou Claude.ai.

JW : À quelques exceptions près, je me faisais un point d’honneur à les rédiger moi-même. Il m’arrivait ensuite de les faire relire par l’IA, pour les simplifier. J’ai parfois tendance à m’exprimer de manière trop compliquée, et sur ce point-là, un regard extérieur m’est utile. Je me documente beaucoup ; rédiger un discours, dans mon cas, c’est comme une distillation : J’utilise une tonne de fruits pour en faire sortir quelques gouttes. Tout ça pour un discours de cinq minutes. À un moment, il n’y avait plus de proportion avec l’effort investi. Cela me pesait…

Le perfectionnisme est la force du fonctionnaire et la faiblesse du politicien, non ?

PL : Il faut apprendre à vivre avec cette incertitude : accepter qu’on puisse se tromper, qu’on s’expose avec chaque phrase. Tout comme il faut apprendre à tenir sa ligne même si elle ne plaît pas à tout le monde. Cela ne me déstabilise plus quand on me dit : « Ce n’est qu’à cause de la pandémie que tu es devenue connue. » Certes, mais cette pandémie a été une épreuve exceptionnelle que j’ai traversée du début à la fin. Cela m’a appris beaucoup de choses en peu de temps. Quand on prend des décisions, chaque mot est pesé, chaque micro se transforme en peau de banane. Il y a des gens qui réussissent à faire une bourde dès leur première interview. Je ne vais pas citer de noms [rires]…

Madame Welfring, vous êtes biochimiste de formation. Comment avez-vous géré l’incertitude et l’imprécision qui sont le propre de la politique ?

JW : En tant que cheffe d’administration, je préparais les décisions de la ministre [de l’Environnement, ndlr], pesant le pour et contre, présentant différentes options. Il faut donc développer une intuition pour les sensibilités, les failles, les risques. Mais ce qui change au niveau politique, c’est le volet personnel. On est directement exposé aux tentatives de déstabilisation. La question est alors à quel point on les prend à cœur.

Les critiques externes, c’est une chose… Mais les critiques internes sont probablement moins évidentes à gérer ?

PL : Cela fait partie du jeu démocratique. Le LSAP n’est pas une secte. La formation de l’opinion suit les mêmes règles à l’intérieur d’un parti qu’à l’extérieur. Et elle peut parfois être polémique. Mais je trouverais plutôt préoccupant que ce ne soit pas le cas.

Les partis et fractions embauchent souvent des jeunes dès la sortie de l’université. Se forme ainsi une bulle politique relativement hermétique. Comment voyez-vous cette tendance ?

JW : Ce sont des politiciens professionnels qui maîtrisent la rhétorique ; le contenu, peut-être moins. Je trouve que les deux sont importants, même si je sais que la perfection n’existe pas. Mais il serait dommage que la politique devienne une spécialisation destinée aux personnes qui, après des études de sciences politiques, gravissent les échelons, jouant des coudes pour s’imposer. Dans les grands partis, c’est une sorte de survival of the fittest…

Jusqu’ici, l’extrême-droite n’a pas fait de percée au Luxembourg. Comment l’expliquez-vous ? Par la stabilité institutionnelle, le savoir-vivre civique, ou simplement la prospérité ?

PL : Je ne suis pas sûre que ma réponse soit publiable… Je pense que cela est dû au fait qu’une partie non négligeable des gens s’en sortent encore très bien. Pour l’instant, on arrive encore, quelque part, à maintenir le cap. Mais les écarts sociaux s’accentuent, et avec eux, le risque de tensions dans la société. Déjà aujourd’hui, dès que les sujets deviennent plus sensibles, ils sont déclinés selon les mêmes schémas que dans les autres pays.

JW : Selon un scénario, quasiment…

PL : C’est bien là que se situe l’enjeu pour nos démocraties. Nous ne devons pas céder à ce jeu. Nous devons élaborer de nouvelles visions de société. Mais la journée n’a que 24 heures et nos cerveaux leurs limites. Si j’épuise la moitié de ma journée à me mettre en scène sur les réseaux sociaux, ce temps me manque pour la réflexion. J’ai parfois l’impression que nous nous laissons tous entraîner par le même rythme, que nous courons tous dans la même roue de hamster. Tout le monde semble suivre la tendance dictée par les réseaux sociaux. Le raisonnement est toujours le même : « Les gens le demandent. » Et puis on commence à suivre la logique : « Qu’est-ce qui cartonne ? » Mais ce n’est pas pour ça que je fais de la politique !

JW : Il faut être présent sur les réseaux sociaux. D’ailleurs, l’extrême-droite, elle, y est bien implantée. On ne peut pas leur abandonner le terrain. Si le message des vidéos est défini au sein d’une équipe, alors ça peut être un moyen parmi d’autres. Les selfies me posent plus de problèmes. Si j’allais à un événement pour m’y prendre en selfie, je me sentirais totalement ridicule.