Depuis 2020, la « foi en Dieu » figure dans la Constitution comme un héritage millénaire de la Russie. Poutine croit-il en Dieu ? La question lui a été posée en 2007 lors d’une interview accordée au magazine Time, après que celui-ci l’eut élu « personnalité de l’année ». Poutine reste discret : il y a des choses auxquelles il croit, mais qui ne doivent pas être révélées au grand public, car elles pourraient être interprétées à tort comme de l’autopromotion. Dans le livre *First Person*, un autoportrait de Vladimir Poutine rédigé par des journalistes, il n’évoque sa foi qu’à une seule occasion. En 1993, alors qu’il était conseiller municipal de Leningrad, il s’est rendu en Israël : « Ma mère m’a donné ma croix de baptême afin que je puisse la faire bénir sur le tombeau du Seigneur. J’ai fait ce qu’elle m’avait dit, puis j’ai passé la croix autour de mon cou. Je la porte depuis lors », mentionne Poutine.
Le sociologue russe Nikolaï Mitrokhine estime que l’affichage de la foi orthodoxe revêt avant tout un caractère performatif. Selon certaines sources ecclésiastiques, le président russe « ne serait pas particulièrement orthodoxe », comme l’a affirmé le sociologue au journal Le Monde. Il est probable que cet ancien officier du KGB recoure à différents récits et symboles selon le contexte. Néanmoins, une conception messianique marquée de la Russie est inhérente aux cadres du Kremlin.
S’adressant au journal *Der Land*, Reinhard Schulze, professeur émérite d’études islamiques à l’université de Berne, explique que les actions belliqueuses actuelles sont sous-tendues par un « ultranationalisme » qu’il qualifie de « se situant au-delà de l’ordre d’une démocratie libérale ». La nation serait ainsi « idéalisée en tant que corps populaire issu d’une évolution naturelle », qu’il faudrait « libérer d’un monde considéré comme amoral et décadent ». L’ultranationalisme transformerait la nation en mythe et pourrait donc être considéré comme une « religion politique ».
Poutine lit des ouvrages dans lesquels les conceptions nationales et historiques se mêlent à une mission spirituelle. Ainsi, le président russe recommande notamment aux cadres du parti la lecture de Vladimir Soloviev (1853-1900), un philosophe qui défendait l’idée d’un État chrétien. Le philosophe Michel Eltchaninoff, auteur de *Dans la tête de Vladimir Poutine* (2015), estime que, d’une certaine manière, Poutine se considère comme un rempart contre une brutalité occidentale, notamment en valorisant le christianisme orthodoxe.
Le politologue Alexandre Douguine est considéré comme une autre référence idéologique et spirituelle – bien qu’officieuse – du Kremlin. Poutine ne se réclame pas publiquement de cet extrémiste de droite. Pourtant, les discours et les visions de Poutine et de Dugin se recoupent souvent. Dès les années 1990, Dugin décrivait l’Ukraine comme un État insignifiant, constituant un obstacle majeur au projet d’empire eurasien ; il rêve d’un grand empire eurasien s’étendant de Dublin à Vladivostok, au cœur duquel régnerait la Russie. Dans de brefs commentaires partagés début avril dans des groupes Telegram, Medvedev partage cette même vision, comme l’a constaté Reinhard Schulze, qui suit actuellement les événements au quotidien. Benjamin Teitelbaum, de l’université du Colorado et spécialiste de la scène néofasciste, décrit Dugin comme une personne défendant une vision du monde ésotérique et antimoderne. Il s’inspire notamment du fasciste italien Julius Evola, qui défendait des théories du complot occultes et antisémites ainsi que des positions antidémocratiques.
Dugin, figure de l’extrême droite, décrit le Nord comme « le berceau de peuples et de cultures éminents », comme l’écrit le sociologue Samuel Salzborn, qui a analysé les catégories mythologiques à travers lesquelles Dugin conçoit la géopolitique. L’Occident serait le berceau de la « décadence et de l’illusion », tandis que l’Orient représenterait la « source de la sagesse éternelle ». La Russie serait une « nation aux dimensions cosmiques », engagée dans un combat final contre « l’empire des Antéchrists ». Il intègre la minorité musulmane de Russie dans son modèle en la décrivant comme proche des Russes orthodoxes – contrairement aux Européens qui défendent le libéralisme. Ses alliés sont toutefois, selon lui, les partis eurosceptiques en Europe qui s’opposent (soi-disant) à la domination des États-Unis et à l’élite mondialisée, à l’instar de la candidate actuelle à la présidentielle, Marine Le Pen. Elle a récemment pris position en faveur de la Russie cette semaine, en défendant l’annexion de la Crimée par la Russie.
La question de savoir dans quelle mesure Poutine envisage lui aussi la guerre sous un angle mytho-religieux fait débat. Certes, le président russe justifie l’invasion de l’Ukraine notamment en affirmant que ce pays fait partie de l’espace spirituel de la Russie. Mais la notion de spiritualité (doukhovnost), telle que l’utilise Vladimir Poutine, englobe des conceptions morales et culturelles et pas nécessairement religieuses, comme l’estime la chercheuse Kathy Rousselet dans un essai sur les changements socio-religieux dans la Russie post-soviétique. Son objectif premier est de consolider l’identité de la Russie. Cela s’inscrit également dans le fait que Poutine aime se présenter comme un historien initié, qui comprend les origines du peuple russe tout en entrevoyant l’avenir tel un prophète. Depuis des années, il fait part à Emmanuel Macron de documents d’archives prétendument existants, dont lui seul aurait connaissance.
Lorsque l’Église orthodoxe ukrainienne est devenue autocéphale il y a quatre ans et s’est détachée de la Russie, cela a par ailleurs entraîné un rapprochement entre le Kremlin et l’Église orthodoxe. Jusqu’en 2018, le patriarche russe Kirill ne soutenait pas publiquement Poutine, car la branche ukrainienne de l’Église orthodoxe était placée sous son égide ; il mettait plutôt en avant la vocation pacificatrice de son Église. Désormais, le patriarche défend volontiers une interprétation spirituelle de l’ invasion de l’ Ukraine : il a évoqué une guerre métaphysique entre l’Occident décadent et la Russie, culturellement supérieure. Kirill partage notamment avec Poutine une phobie marquée à l’égard de l’homosexualité. Pour Poutine, celle-ci est un signe ambigu de décadence morale ; Kirill, quant à lui, affirme qu’il n’y a pas de dialogue possible avec ceux qui organisent des Gay Prides. C’est notamment pour cette raison que, selon Michel Eltchaninoff, il faut avant tout considérer cette guerre comme un conflit de valeurs culturelles.
Pour la chercheuse Inna Ganschow, de l’Université du Luxembourg, il va de soi que Poutine « est peut-être tourmenté par la question de sa propre légitimité », car il « n’a jamais eu à se battre pour son pouvoir dans le cadre d’un débat ouvert ni à mener une véritable campagne électorale ». C’est pourquoi le recours à l’Église est séduisant : l’Église orthodoxe russe lui permet, selon la Bible (Romains 13, 1-2), de conférer à son pouvoir une dimension divine. Il obtient ainsi « une vocation supérieure » ; il est l’Élu, comme l’explique Ganschow. Mais pas nécessairement pour s’attaquer à la croissance économique ou à la lutte contre la pauvreté, mais pour atteindre des objectifs plus ambitieux, comme redéfinir l’ordre mondial.
Radio 100,7 rapporte à la mi-mars que l’Église orthodoxe russe de Limpertsberg souhaite rester en dehors des affaires politiques. Le pasteur Georges Machtalère souhaite offrir un espace où sa paroisse puisse prier pour la paix ; ses offices sont fréquentés par des Ukrainiens, des Biélorusses, des Géorgiens, des Moldaves et des Éthiopiens. Interrogée à ce sujet, une personne proche de la paroisse confirme que l’Église est apolitique et ne se rallie pas à l’ultranationalisme russe. Lundi dernier, la communauté s’est rassemblée lors de l’office devant l’icône miraculeuse itinérante de la « Théotokos de Koursk » afin de rendre hommage aux « peuples souffrants d’Ukraine et de Russie ». La semaine dernière, le rabbin d’Esch, Alexander Grodensky, a affirmé dans une interview accordée au journal *Land* qu’il ne connaissait personne au sein de la communauté juive du Luxembourg qui regarderait la télévision russe sans esprit critique. Les émigrés et émigrées russophones (au Luxembourg, le rapport hommes-femmes est de 1 pour 3) originaires de l’espace post-soviétique ont par ailleurs quitté leur pays d’origine de leur plein gré et, à 75 %, ne sont pas mariés à des personnes de leur pays d’origine, ce qui les rend plutôt immunisés contre l’ultranationalisme, explique Inna Ganschow.
Il en va autrement pour le Centre russe pour la science et la culture (Russki dom). Le Russki dom est une structure du ministère russe des Affaires étrangères, dont le programme est prédéfini par Moscou : les expositions, les artistes et les projections de films s’inscrivent dans la ligne officielle de l’État et s’adressent uniquement aux compatriotes à l’étranger et aux personnes s’intéressant à la Russie, comme l’explique Inna Ganschow, chercheuse spécialisée dans les questions migratoires. Parmi les autres sympathisants de la direction du Kremlin et de ses schémas de diabolisation, il convient de citer le journal « vum Lëtzebuerger Vollek ». Il publie actuellement chaque jour des articles dans lesquels il déplore la « vague russophobe » qui s’est abattue sur l’Europe et qualifie les sanctions de campagne de dénigrement. Lavrov y est cité, affirmant que l’Occident aurait fait de l’Ukraine une « tête de pont pour l’écrasement définitif de la Russie et pour la soumission de celle-ci au système mondial mis en place par l’Occident ». Dans un autre article, il est affirmé que les actes de torture commis à Boutcha auraient été perpétrés par des Anglais.
Il semble exister un fossé entre les Russes proches du Kremlin, réceptifs aux discours idéologiques de Moscou, et les russophones, qui n’adhèrent guère à ces mythes politiques. Il en va probablement de même pour les soldats en Ukraine. La journaliste de la BBC Olga Ivshina a passé en revue les profils de plus de 1 000 soldats russes : la plupart d’entre eux sont originaires de régions négligées par Moscou et connaissant un taux de chômage élevé, comme la Bouriatie. Il est possible que ces jeunes hommes se soient engagés dans l’armée davantage pour le salaire que pour la vision eschatologique que les cadres du Kremlin en donnent.
Cependant, l’ultranationalisme russe ne cesse de prendre de l’ampleur et risque, dans le sillage de la guerre, de s’infiltrer dans l’ensemble de la société russe. Comme en témoigne, par exemple, le manuel récemment publié sur le génocide contre l’Ukraine. Ce document qualifie de « nazis » les Ukrainiens qui manifestent une affinité avec la culture ukrainienne ou l’Union européenne et qui doivent en payer le prix : ces Ukrainiens doivent être tués ou « rééduqués » dans des camps de travail. L’historien Timothy Snyder écrit dans la NZZ : « Ce manuel russe est l’un des documents génocidaires les plus explicites qui m’aient jamais été présentés. »
La question se pose de savoir où se situe réellement la frontière entre les actes terroristes à motivation religieuse et les attaques militaires menées par des ultranationalistes. Selon Reinhard Schulze, on peut observer des schémas similaires : les premiers se caractérisent par le fait que « des individus se considèrent comme les acteurs et les exécutants d’une volonté divine et définissent ainsi une opposition qu’ils perçoivent comme l’ennemi de Dieu ». Les terroristes motivés par la religion se sentiraient légitimés à exercer des représailles, car ils verraient « notamment dans un mode de vie amoral et dans des cultures laïques décadentes » un crime contre l’ordre divin. Dans le cas de l’ultranationalisme russe, il s’agirait toutefois moins d’un ordre divin que, avant tout, d’un ordre national et historique. Et tout comme pour les groupes ultra-religieux, il est déterminant « qu’il s’agisse d’un mode de pensée et d’un système de connaissances dans lesquels le symbolisme, le sentiment collectif d’appartenance, le langage et les images communes de l’ennemi jouent un rôle extrêmement important, à caractère quasi religieux ».
L’ouvrage Relire le relié (2019) du philosophe Michel Serres a été publié à titre posthume ; il y explore l’étymologie du mot « religion », qu’il définit comme « ce qui lie ». Il décrit la religion comme un opérateur au sein d’un système métaphysique, qui rend possibles différentes configurations de la vie sociale. Celles-ci peuvent être bienveillantes (le « sacré ») ou violentes (le « sacré »). L’ultranationalisme russe révèle une certaine configuration de la vie sociale.