L’émergence des séries dites « de haute qualité », menées par la chaîne américaine à péage HBO, a clairement démontré que le cinéma et la télévision ne sont pas nécessairement antinomiques en matière de production de contenus de grande qualité ou de moindre qualité. Michael Mann est un réalisateur qui, depuis les années 80, explore les atouts de ces deux médias et de leurs modes narratifs respectifs, et qui alterne régulièrement entre productions cinématographiques et télévisuelles. Huit ans après son dernier long métrage, Blackhat (2014), il fait d’abord son retour sur le petit écran avec Tokyo Vice, avant que Ferrari ne marque, à la fin de l’année, son retour sur grand écran.
« Tokyo Vice » est tiré du roman éponyme publié en 2009 par le journaliste américain Jake Adelstein – un best-seller qui a désormais été adapté en série sous la direction de production de Michael Mann et J.T. Rogers. On y suit le jeune journaliste Adelstein (Ansel Elgort), qui se rend au Japon à la fin des années 90 pour travailler pour un journal prestigieux, une entreprise en soi assez audacieuse. Avant d’obtenir le poste, il doit d’abord faire ses preuves et démontrer ses connaissances linguistiques et culturelles. Il est d’abord affecté à la rubrique « Police Beat » ; il est censé couvrir les délits mineurs, mais son esprit d’initiative suscite plutôt le mécontentement de ses collègues japonais. Les recherches engagées qu’Adelstein mène de son propre chef lui permettent bientôt de mettre au jour des liens avec une mystérieuse série de meurtres qui remontent jusqu’à la yakuza, la plus grande organisation mafieuse du Japon. Il bénéficie pour cela du soutien de l’enquêteur de police bourru Hiroto Katagiri (Ken Watanabe). Au début, leur relation s’articule, d’un point de vue dramaturgique, autour du motif classique de l’échange d’informations propre aux thrillers. Dans le contexte du travail d’enquête journalistique, cela revêt toutefois une importance encore plus grande : qui sait quoi, quand et de qui ? Mais bientôt, une relation père-fils se noue entre Katagiri et Adelstein, dont le revers se reflète dans la relation entre le chef mafieux Kume et son bras droit Sato (Shô Kasamatsu).
Tokyo Vice touche au cœur de sa dramaturgie avec l’introduction de Samantha (Rachel Keller), la tenancière louche d’une boîte de nuit branchée, dont l’attitude agressive n’est qu’un masque dissimulant une douleur intérieure. Adelstein et Sato tombent amoureux d’elle. Un triangle amoureux se forme, qui, à travers un processus de reflets réciproques, met en évidence le sentiment de désarroi des trois personnages. Refoulement, vulnérabilité et peur tourmentent ces âmes perdues. Elles se rencontrent dans cet ici et maintenant immédiat. Et bien sûr, cette série remarquable ne serait pas signée Michael Mann si elle ne permettait pas d’embrasser une vision d’ensemble : dans ses moments les plus forts, Tokyo Vice laisse entrevoir quelque chose, un aperçu des conséquences du capitalisme tardif qui s’est développé à un rythme effréné dans les années 90 – où les informations, et en fin de compte les êtres humains eux-mêmes, circulent comme des marchandises dans une sphère de pression temporelle constante, placés au gré du hasard, interchangeables à volonté. Tokyo Vice accorde donc une attention particulière à l’expérience du « temps accéléré ». Cela s’exprime à travers un langage formel extrêmement marqué ; une densité de montage élevée, un tapis sonore palpitant composé de rythmes de synthétiseur confirment une forme constante de mort du temps, non pas par son arrêt – comme l’a formulé Gilles Deleuze –, mais par son accélération. D’un point de vue plus optimiste, ce qui prévaut ici, c’est le fait que Tokyo Vice croit à nouveau en la force engagée, investigative, voire libératrice de la presse, alors que le film Insider (1999) de Michael Mann offrait un regard très désabusé sur l’enquête à caractère éclairant. Au final, cependant, il reste là comme ici la prise de conscience désenchantée d’une tension existentielle omniprésente et du prix d’une vie non vécue.