Alors que les autres élèves se traînent, fatigués, jusqu’à l’école, Sandro se lève certes, mais il n’a pas besoin d’enfiler sa veste ni de sortir dans le froid pour être assis à son pupitre à 8 heures pile. Sa mère, Tifenn Eyraud, a décidé, après plusieurs années de difficultés scolaires, de le retirer de l’école afin de donner à cet enfant de onze ans la possibilité, pendant un an, d’organiser son temps comme il l’entend et d’étudier à la maison de manière plus autonome. « Sandro avait développé une sorte de phobie de l’école, il souffrait d’anxiété le matin », raconte l’urbaniste. Il s’ennuyait souvent à l’école parce qu’il avait un peu d’avance sur ses camarades, affirme-t-elle. Son congé parental pour son deuxième fils lui a semblé être le moment idéal pour tenter l’expérience de l’enseignement à domicile pendant un an. Actuellement, une journée type dans leur famille se déroule comme suit : le matin, Sandro s’adonne à ses centres d’intérêt, étudie de manière autonome à l’aide de ses manuels scolaires, regarde parfois un documentaire sur la nature ou les sciences, ou utilise les conversions lors de la préparation des repas comme exercices de calcul. Deux fois par semaine, un tuteur vient lui donner des cours d’allemand ; chaque jour, il pratique le sport et la musique au sein d’un club ; et l’après-midi, des activités sont au programme, comme une visite de musée ou une promenade en forêt. La mère de Sandro raconte qu’il est devenu plus calme et qu’il se réjouit de se lever le matin.
L’enseignement à domicile reste un phénomène marginal pour l’année scolaire en cours, avec 157 enfants d’âge primaire scolarisés à domicile, contre environ 60 000 enfants fréquentant une école primaire privée ou publique. Il est toutefois en hausse : en 2017, on en comptait encore 110. Dans les pays anglo-saxons tels que les États-Unis et le Royaume-Uni, l’enseignement à domicile est plus répandu. Les cadres juridiques varient d’un pays à l’autre ; en Allemagne et en Suède, par exemple, cette pratique est illégale. Au Luxembourg, les parents qui souhaitent scolariser leurs enfants d’âge primaire à domicile doivent simplement envoyer une demande à la direction régionale de l’éducation, dans laquelle ils expliquent leurs motivations, puis s’entretenir avec l’inspecteur compétent. Le ministère de l’Éducation est alors chargé du contrôle : il doit vérifier si les enfants progressent dans leur apprentissage et atteignent les compétences de base définies par le programme scolaire. Si ce n’est pas le cas, l’intérêt supérieur de l’enfant n’est pas respecté et celui-ci peut être contraint de retourner à l’école. Pour les enfants et les adolescents en âge de fréquenter l’enseignement secondaire, la procédure est similaire, mais les demandes sont envoyées directement au ministère de l’Éducation. Selon le ministère de l’Éducation, la qualité de l’enseignement à domicile dont bénéficient actuellement 48 élèves de cette tranche d’âge est contrôlée par le service de l’enseignement secondaire, tout comme « la mise en œuvre de la mission scolaire ».
Depuis la Constitution de 1848, l’école est obligatoire pour tous ; le ministre de l’Éducation, Claude Meisch (DP), a l’intention de repousser l’âge de la scolarité obligatoire de 16 à 18 ans afin de lutter contre le chômage des jeunes. Le droit à l’enseignement à domicile existe depuis 1912 ; c’est pourquoi il faudrait en réalité plutôt parler d’obligation d’éducation, puisque l’apprentissage peut également avoir lieu à la maison. La loi de l’époque prévoyait une restriction selon laquelle les enfants de trois familles au maximum pouvaient être scolarisés ensemble. La loi scolaire révisée de 2009 a réaffirmé ce droit ; actuellement, la nouvelle loi sur la scolarité obligatoire suit son parcours législatif. Une fois cette loi entrée en vigueur, le texte législatif relatif à l’enseignement à domicile devrait être adapté : il ne prévoira plus de lettre de motivation de la part des parents, mais exigera de leur part qu’ils présentent un projet pédagogique dans lequel ils exposent leur démarche en matière d’enseignement à domicile. L’éducation dispensée aux enfants à domicile doit toujours être conforme aux valeurs du système scolaire et de notre société, précise le ministère de l’Éducation. Si ce n’est pas le cas, une demande d’enseignement à domicile serait rejetée.
Les raisons qui poussent à scolariser son enfant à domicile vont des problèmes de santé à une critique fondamentale du système (scolaire), en passant par des convictions religieuses ou morales, ou simplement par la conviction d’avoir une meilleure approche pédagogique. De manière générale, l’accent est davantage mis sur le bien-être de l’enfant, sur son autonomie et sur son rythme. Selon la conception qu’en ont les parents, l’apprentissage vécu et informel, fondé sur l’expérience, est préféré à l’enseignement formel. Certains parents pratiquant l’enseignement à domicile ne se considèrent toutefois pas comme les enseignants de leurs enfants. On peut distinguer ceux qui jouent davantage le rôle d’enseignant à la maison et dispensent des cours à la table de la cuisine, de ceux qui pratiquent ce qu’on appelle l’« unschooling », où l’éducation se fait à travers des activités quotidiennes choisies librement, le jeu libre et les tâches ménagères. « Il y a des enfants pour qui l’école, sous sa forme actuelle avec un emploi du temps prédéfini, ne fonctionne pas », déplore Tifenn Eyraud. Son fils aurait perdu beaucoup de sa passion pour l’apprentissage, de sa curiosité naturelle et de sa créativité. Elle déplore qu’il n’y ait pas suffisamment de modèles scolaires publics alternatifs adaptés au rythme des enfants. Outre l’école Waldorf, qui est payante, il existe « Eis Schoul », un projet qui n’a toutefois pas toujours pu être à la hauteur de ses idéaux. Katy Zago, cofondatrice de l’Association luxembourgeoise pour la liberté de l’instruction (Alli), créée en 2013, avait elle aussi opté pour l’enseignement à domicile faute d’autres options. Au bout de dix ans, sa fille a souhaité intégrer l’école, où elle est désormais scolarisée depuis quatre ans et s’y plaît. Malgré les efforts de ses parents, elle ne parle pas le luxembourgeois. Les expatriés qui s’adressent à l’association Alli et envisagent de scolariser leur enfant à domicile sont informés des difficultés potentielles liées à l’intégration linguistique, explique Katy Zago.
Ce que les parents peuvent offrir à leur enfant en dehors du cadre scolaire dépend en grande partie de leur propre situation socio-économique. En ce sens, l’enseignement à domicile doit être envisagé sous l’angle des privilèges et des ressources, notamment la possibilité d’organiser son travail de manière flexible en télétravail ou à temps partiel, ainsi que le capital financier et culturel dont disposent les familles. D’autre part, on peut également interpréter les réflexions de certains parents pratiquant l’enseignement à domicile comme une réaction contre une société axée sur la pression de la performance, voire comme une réponse à un style éducatif autoritaire qui était encore tout à fait normal il y a deux générations. Ils s’appuient par exemple sur les travaux du psychologue américain Peter Gray, qui a mis en avant ce qu’on appelle l’« apprentissage autodirigé », et estiment que les motivations extrinsèques, telles que celles imposées par le système éducatif à travers les devoirs et les notes – c’est-à-dire le devoir et la contrainte –, ne peuvent pas fonctionner durablement.
« Le fait que tous les enfants doivent apprendre à lire, à écrire et à compter ne fait aucun doute. La question est simplement de savoir quand, de quelle manière et sous quelle pression », déclare Georges Pfeiffenschneider. Il a enseigné pendant trente ans dans des écoles primaires publiques et a cofondé le projet Ludus (Léieruert fir Demokratie, Uechtsamkeet a Selbstbestëmmung). Ce projet existe depuis deux ans et est devenu un lieu d’apprentissage autonome pour les enfants scolarisés à domicile. Actuellement, neuf enfants âgés de cinq à douze ans y sont accompagnés par un adulte dans les activités qu’ils ont choisies. Il y a un jardin et une aire de jeux ; la possibilité de participer à un cours si l’on souhaite apprendre quelque chose en particulier, d’animer soi-même des cours ou des ateliers ; on y fait du bricolage et du théâtre de marionnettes, et – notamment pour des raisons financières – on fait le ménage tous ensemble. Les jeux de rôle sont pour l’instant obligatoires, car ils contribuent à la résolution des conflits. Le Ludus est ouvert pendant les horaires scolaires habituels, fermé pendant les vacances scolaires, et les parents paient un montant mensuel minimum de 450 euros par enfant. L’idée initiale des fondateurs du Ludus est toutefois de créer une école démocratique favorisant l’apprentissage autonome (à l’image, par exemple, de la Summerhill School au Royaume-Uni) pour un plus grand nombre d’enfants. Or, au Luxembourg, le cadre juridique nécessaire à cela fait encore défaut.
Georges Pfeiffenschneider ne considère pas l’enseignement à domicile comme une solution idéale en raison de l’isolement des enfants. C’est là l’un des principaux reproches adressés à cette pratique. Les parents réfutent toutefois cet argument, affirmant que même s’il faut redoubler d’efforts pour établir des contacts sociaux, mais que les enfants passeraient toujours du temps avec des camarades de leur âge et des personnes d’autres tranches d’âge, grâce à des cours de musique, des activités sportives ou des festivals organisés avec d’autres familles pratiquant l’enseignement à domicile, qui peuvent parfois durer jusqu’à trois mois dans des cas exceptionnels. « Les enfants ne se développent pas dans un vide où tout est possible, mais entre adaptation et liberté, et deviennent ainsi des citoyens et citoyennes qui apprennent à composer avec les normes », explique Gilbert Pregno, thérapeute familial et président de la Commission des droits de l’homme, dans un entretien accordé au journal *Der Land*. Le processus consistant à trouver sa place dans la société n’est pas aisé. Mais le détachement de la famille s’avère être une étape importante sur le chemin vers l’autonomie. Selon lui, la plupart des parents pourraient contrebalancer la pression scolaire, même s’il n’exclut pas que certains enfants soient mieux pris en charge dans le cadre de l’enseignement à domicile dans des situations spécifiques.
Outre sa fonction éducative, comme l’ont constaté les familles lors des fermetures d’écoles liées à la pandémie de Covid-19, l’école sert également de lieu d’accueil pour les enfants pendant que leurs parents exercent leur activité professionnelle. Beaucoup ont poussé un soupir de soulagement lorsqu’ils ont pu reléguer à nouveau le rôle de l’enseignant « sur mesure » derrière les murs de l’école. En effet, selon Gilbert Pregno, une certaine distance entre les parents et les enfants, à partir d’un certain âge, est bénéfique pour le développement de tous les acteurs concernés. « À l’école, en tant que structure sociale, les enfants apprennent les uns avec les autres et prennent ainsi une certaine distance par rapport au foyer familial. Le fait qu’ils doivent trouver leur place à l’école, qu’ils comprennent que les règles qui y règnent sont différentes de celles de la maison, est pour moi un atout », explique-t-il. L’école viserait aujourd’hui moins à uniformiser les enfants qu’il y a cinquante ans. L’enseignement se serait enrichi, une richesse à laquelle un environnement familial pourrait difficilement se mesurer.
Ailleurs, par exemple dans l’État indien du Ladakh ou dans les régions montagneuses du Népal, certains enfants parcourent parfois de longs trajets périlleux pour suivre un enseignement formel en classe. Pendant ce temps, ils ne travaillent ni aux champs ni à l’usine, comme c’était encore la norme au Luxembourg il y a deux cents ans. Les premières lois timides sur la scolarité obligatoire ont contribué de manière décisive, au XIXe siècle, à l’abolition du travail des enfants au sein de la famille, comme en témoignent des archives de presse. Lorsque l’institution scolaire est socialement établie comme un acquis, comme c’est le cas en Occident, il est plus facile de la remettre en question. Le fait que le système scolaire présente de nombreux dysfonctionnements fondamentaux, qu’il renforce les injustices, que les enfants disposent en réalité d’un lobby peu influent et que la société dans son ensemble devrait être plus favorable aux enfants est susceptible de renforcer ces tendances et de créer un risque de tomber dans des extrêmes. En fin de compte, la liberté que certaines familles pratiquant l’enseignement à domicile accordent à leurs enfants de sept ans, à savoir celle de décider eux-mêmes s’ils veulent aller à l’école ou non, est problématique à bien des égards, car ces enfants sont eux-mêmes mal à même d’évaluer les conséquences de décisions aussi complexes.
Lorsque l’État et les parents ne parviennent pas à s’entendre sur la notion d’intérêt supérieur de l’enfant, c’est la justice qui tranche. En Allemagne, les recours introduits par des parents pratiquant l’enseignement à domicile devant les hautes juridictions ont généralement pour objet de mettre en garde contre l’émergence de « sociétés parallèles ». La scolarité obligatoire y est assortie d’une obligation stricte de présence ; les réfractaires s’exposent à des amendes et, dans les cas extrêmes, au retrait de l’autorité parentale. En France, le président Macron a strictement restreint les droits des enfants scolarisés à domicile, à quelques exceptions près, par crainte d’une radicalisation islamiste, ce qui a entraîné un vif tollé au sein de la communauté des parents pratiquant l’enseignement à domicile, qui se sent injustement stigmatisée. Au Luxembourg, un père souhaitant rester anonyme raconte l’histoire de son fils de 15 ans, scolarisé à domicile, que le ministère de l’Éducation a décidé de forcer à fréquenter l’école en raison de lacunes dans ses acquis et contre sa volonté. Le père intente désormais une action en justice contre le « monopole de l’État en matière d’éducation ».