Queer Space : Le petit local commercial situé rue du Saint-Esprit, à deux pas du Gudde Wëllen, est toujours inoccupé. Au début des années 80, il abritait un milk-bar, puis un magasin de disques, et enfin une escape room. Il y a une semaine, Rosa Lëtzebuerg a repris les locaux. En mars, l’association prévoit d’y ouvrir son Rainbow-Center. Au cours des prochaines années, celui-ci est appelé à devenir le point de ralliement de la communauté LGBTQI+ au Luxembourg, un lieu culturel et éducatif arborant des drapeaux arc-en-ciel ou « Progress Pride » dans sa vitrine. Pour 2023, la ministre de la Famille, Corinne Cahen (DP), a débloqué, via une convention, 294 000 euros pour la location des locaux et le fonctionnement du Rainbow-Center, ce qui permettra de financer deux postes à temps plein. Outre un bureau, il s’agira dans un premier temps avant tout d’un lieu destiné aux groupes souhaitant organiser des réunions, des lectures, des projections et des expositions, ainsi qu’un centre de conseil pour les membres de la communauté à la recherche d’informations et de conseils, explique Andy Maar, membre du comité directeur et porte-parole de Rosa Lëtzebuerg, dans un entretien accordé au journal « Land ».
Maar souligne que le Rainbow-Center n’a pas vocation à concurrencer le Centre des communautés lesbiennes, gays, bisexuelles, trans, intersexuées, queer+ (Cigale), qui est à l’abri du grand public. Il vise plutôt à compléter son offre thérapeutique et d’activisme social par des événements culturels et conviviaux. Le besoin est bel et bien là : au Luxembourg, contrairement à d’autres grandes villes et pays, il n’y a pratiquement plus, depuis quelques années, d’espaces queer ou de bars queer où la communauté puisse se retrouver « entre elle » en toute tranquillité.
Depuis que la Cigale, fondée en 2003 par Rosa Lëtzebuerg sous le nom de « Centre d’information gay et lesbien », est devenue indépendante en 2018 à la suite de divergences internes et d’un conflit d’orientation, et s’est davantage orientée vers les domaines de la sensibilisation et de la recherche, Rosa Lëtzebuerg ne disposait plus ni de locaux propres, ni d’une convention avec l’État. La Cigale venait tout juste d’emménager l’année dernière dans un nouveau bâtiment situé dans la ville haute et bénéficie cette année d’une aide de 470 000 euros du ministère de la Famille. À l’avenir, ces deux institutions seront situées à seulement quelques centaines de mètres l’une de l’autre.
Soigner son image : le Rainbow-Center permet désormais à Rosa Lëtzebuerg de renouer avec une présence publique. Avec ce nouveau centre, l’association entend soigner son image. Ces dernières années, elle avait la réputation, au sein de la communauté, d’avoir une orientation trop homonormative, si bien que de nombreuses personnes se définissant comme trans, genderqueer et/ou non binaires ne pouvaient plus s’identifier à Rosa Lëtzebuerg. Les mêmes reproches ont également été formulés à l’encontre de la Luxembourg Pride (anciennement Gaymat), dont l’organisation fait partie des principales missions de Rosa Lëtzebuerg. Le collectif d’artistes Richtung 22 et d’autres représentants de la communauté queer ont critiqué à plusieurs reprises le fait que la Marche pour l’égalité soit devenue un événement de « pinkwashing » au service des partis politiques et des entreprises du secteur bancaire et financier. Rosa Lëtzebuerg se considère comme une organisation faîtière, mais n’est pas reconnue comme telle par de nombreuses personnes queer, selon des sources issues des milieux LGBTQI+.
Rosa Lëtzebuerg s’efforce donc désormais de placer la « queerness » au cœur de sa communication et de représenter de manière adéquate et « inclusive » l’ensemble des intérêts des personnes LGBTQI+. « L’accent est mis sur l’autodétermination », souligne Andy Maar. Dans le cadre de la gestion de son image, l’association a également nommé à la direction de son centre culturel Sandra Laborier, une femme cisgenre hétérosexuelle qui se définit elle-même comme « queer-féministe », au poste de responsable de la direction de son centre culturel. Du point de vue de l’autodétermination, cette décision n’est peut-être pas tout à fait cohérente, mais Sandra Laborier est une « alliée de poids » qui, grâce à son expérience, est exactement la personne qu’il faut pour diriger le centre culturel, affirme Maar. Elle jouit d’une grande reconnaissance au sein de la communauté, notamment grâce à son engagement à Radio Ara, où elle a cofondé le podcast « Méi wéi Sex », récemment récompensé par un prix décerné par RTL.
En 1979, dix ans après Stonewall, le premier groupe de travail homosexuel a vu le jour au Luxembourg au sein du Collectif Spackelter, fondé par quelques jeunes après la fermeture de la maison des jeunes Hesper. En 1981, Jacques Drescher, Marc Grond et Fernand Wolter se sont regroupés au sein de l’Initiativgrupp Homosexualitéit Lëtzebuerg (IGHL). En 1982, l’initiative « Info-Lesbiennes » a vu le jour au sein du Mouvement de la libération de la Femme (MLF), un mouvement socio-révolutionnaire, et a mis en place un point d’accueil pour les femmes lesbiennes. Alors que les gays et les lesbiennes souffraient tous deux du patriarcat et de la morale sexuelle stricte de l’Église catholique, et que l’homosexualité était un tabou dans l’espace public, il existait au moins quelques bars où les hommes pouvaient se retrouver. Pour les femmes, cela n’existait pas.
Une véritable aberration. Dès mai 1981, le ministre de la Justice de l’époque, Robert Krieps (LSAP), avait déposé un projet de loi visant à supprimer l’article 372 bis, introduit en 1971 dans la loi sur la protection de la jeunesse et inscrit dans le code pénal. Sous prétexte de protection de la jeunesse, cet article réprimait les « actes homosexuels » en fixant l’âge de la responsabilité pénale à 14 ans pour les relations hétérosexuelles, mais à 18 ans pour les relations entre personnes du même sexe. Pendant longtemps, le CSV s’est opposé à la suppression de l’article 372 bis et le Conseil d’État s’est appuyé, dans son avis, sur le Collège médical, qui affirmait en 1984 : « Les pratiques homosexuelles sont loin d’être une simple variante normale de la sexualité. Elles en constituent de toute évidence une aberration franche, anormale d’un point de vue physiologique aussi bien que du point de vue médical.» Ce n’est qu’en 1992 que la loi a été adoptée par le Parlement et que l’âge légal minimum pour les relations sexuelles a été fixé à 16 ans.
Cela a permis de répondre à une revendication de longue date des associations homosexuelles, mais ce n’était qu’un premier pas sur le chemin semé d’embûches menant à l’acceptation par la société. Dans ce « royaume des apparences », les homosexuels ne seraient acceptés par le grand public que tant qu’ils ne revendiqueraient pas publiquement leur identité sexuelle, rapportait le journal *Der Land* en 1996, citant le gérant d’un établissement branché. Et un certain Etienne Schneider ajoutait qu’au Luxembourg, la plupart des homosexuels se voyaient contraints de mener une double vie, de se construire des « forteresses d’anonymat ». À l’époque, celui qui allait devenir ministre de l’Économie et vice-Premier ministre du LSAP était secrétaire de Rosa Lëtzebuerg, une association fondée il y a 27 ans pour défendre les droits civils des homosexuels et des hétérosexuels de manière égale.
Après l’échec d’initiatives antérieures telles que l’IGHL, en raison de querelles internes et d’un « désintérêt général » pour l’engagement sociopolitique, Rosa Lëtzebuerg devait insuffler un nouvel élan au mouvement homosexuel. En effet, au cours des 20 dernières années, la situation juridique s’est considérablement améliorée au Luxembourg : en 2004, sous l’égide du ministre de la Justice du CSV, Luc Frieden, le partenariat entre personnes du même sexe a été adopté par le Parlement ; en 2006, la directive européenne sur l’égalité de traitement dans l’emploi a été transposée ; le DP, le LSAP et les Verts ont introduit le mariage entre personnes du même sexe en 2015 ; dans le cadre de la ratification de la Convention d’Istanbul, l’identité de genre a été inscrite dans le droit pénal comme motif de discrimination et la procédure de changement de nom et de sexe dans le registre de l’état civil a été simplifiée.
Hétéro-patriarcat. On observe toutefois une stagnation depuis trois ans. Cela se reflète également dans le Rainbow Index de l’Association internationale des organisations lesbiennes, gays, bisexuelles, trans et intersexuées (ILGA), auquel Rosa Lëtzebuerg fournit les données relatives au Luxembourg. Dans le classement européen, le Luxembourg était passé en 2020 de la mi-table à la deuxième place, mais il est depuis retombé à la cinquième place.
« Pourquoi ne pourrions-nous pas être aussi queer que nous le voulons ? », a demandé Richtung 22 en juillet dans un podcast, avant d’apporter aussitôt cette réponse qui donne à réfléchir : Jamais et nulle part, « parce que nous ne pouvons jamais échapper à l’hétéro-patriarcat ; parce qu’il n’est pas seulement à l’extérieur, mais aussi en nous ; parce que nous n’osons pas, parce qu’on nous a déjà interdit de le faire partout ». Erik Schneider, président de l’association Intersex and Transgender Luxembourg (ITGL), fondée il y a dix ans, constate lui aussi aujourd’hui une détérioration de la situation des personnes LGBTQI+ au Luxembourg. Selon son évaluation personnelle, l’homophobie serait à nouveau en hausse dans la société, ce qui serait particulièrement observable dans les écoles, explique M. Schneider au journal « Le Land ». Si l’éducation et la sensibilisation sont certes importantes, l’homophobie doit également être abordée sur le plan structurel et émotionnel, et pas seulement sur le plan cognitif. Cette attitude homophobe fait également obstacle à l’accès aux questions trans et intersexuées.
Ces dernières années, les progrès sociaux ont surtout concerné les hommes homosexuels issus des classes sociales supérieures, qui adoptent un mode de vie homonormatif reproduisant le modèle familial hétéro-normatif de la (petite) bourgeoisie. Les femmes (lesbiennes) sont, de par leur sexe, fondamentalement défavorisées sur le plan structurel. Afin de prendre également en compte les facteurs intersectionnels tels que le handicap, l’âge, l’appartenance à une classe ou à un milieu social et l’origine ethnique, qui, combinés à l’orientation sexuelle et à l’identité de genre, peuvent entraîner des discriminations multiples, des concepts tels que « queer » et « nonbinaire, qui expriment la diversité sexuelle et de genre ainsi que le rejet des classifications, des conventions et des normes. Depuis sa séparation d’avec Rosa Lëtzebuerg, la Cigale poursuit une approche inclusive et pédagogique qui tient davantage compte de l’intersectionnalité. En 2020, Enrica Pianaro, ancienne collaboratrice de la Cigale et sociologue, a fondé, en collaboration avec les philosophes Sandy Artuso et Josée Thill, le Laboratoire d’études queer, sur le genre et les féminismes (LEQGF), qui mène des recherches sur des thèmes queer-féministes. Cette approche ne fait toutefois pas l’unanimité au sein de la communauté.
Querelen ITGL, par exemple, qualifie explicitement son orientation de « transbinaire » et souligne que les personnes trans et intersexuées ont des besoins différents et plus profonds que, par exemple, les gays et les lesbiennes. Selon Erik Schneider, président de l’ITGL, tant Cigale que Rosa Lëtzebuerg ne feraient qu’effleurer la question de l’identité de genre, car elles ne s’engagent pas activement sur le plan politique pour défendre les besoins de ces personnes. Erik Schneider déplore que les personnes trans doivent encore consulter un psychiatre pour bénéficier de soins médicaux adaptés et que le CHL se montre toujours réticent à prescrire des bloqueurs de puberté aux adolescents. Du côté de la Cigale, on reproche en revanche à l’ITGL de revendiquer le monopole de la défense des droits des personnes trans.
Les querelles internes au sein de la communauté LGBTIQ+ persistent encore 27 ans après la création de Rosa Lëtzebuerg. Chacune des trois principales organisations poursuit ses propres approches, objectifs et intérêts, et craint de perdre de son importance face aux autres. Enfin, elles se font également concurrence pour l’attribution des fonds publics. Alors que Cigale et Rosa Lëtzebuerg bénéficient désormais toutes deux d’un soutien, l’ITGL refuse jusqu’à présent de signer une convention avec le ministère de la Famille, car celle-ci serait assortie de conditions qu’elle ne peut remplir faute de ressources, explique Erik Schneider. Malgré tout, l’association prévoit d’ouvrir un « centre » fin mai, non pas dans ses propres locaux, mais dans ceux d’organisations alliées du secteur social. La ville d’Esch-sur-Alzette prévoit également de mettre à disposition, dès 2024, des locaux pour les associations LGBTQI+ au sein de sa nouvelle Maison de la diversité, située sur la place Brill. L’accord avec Rosa Lëtzebuerg, qui organise la Pride à Esch depuis 2010, serait sur le point d’être conclu. Les négociations se poursuivent avec d’autres organisations, confirme Pim Knaff (DP), échevin chargé de l’égalité des chances.
Stagnation des réformes : La nouvelle directrice du Rainbow-Center, Sandra Laborier, s’est fixé pour objectif de resserrer les liens au sein de cette « petite communauté », comme elle l’explique au journal *Der Land*. Cette tâche ne sera certainement pas facile. Il règne toutefois un large consensus au sein de la communauté sur le fait que la volonté de réforme de la coalition bleu-rouge-vert est au point mort. Andy Maar déplore qu’aucune loi n’ait été adoptée au cours des trois dernières années. La loi sur la filiation, qui vise à réglementer la gestation pour autrui et à faciliter l’accès à la parentalité, en particulier pour les hommes homosexuels, est certes déposée depuis dix ans à la Chambre des députés, mais sa mise en œuvre se fait attendre. D’une part, le Conseil d’État aurait formellement rejeté le projet de loi ; d’autre part, la question d’une réglementation en matière de bioéthique, sur laquelle les travaux interministériels se poursuivent, se pose, a fait savoir la ministre verte de la Justice, Sam Tanson, en réponse à une demande de Land. Quant à l’interdiction des mutilations génitales chez les enfants intersexués, réclamée depuis des années par l’ITGL, le ministère de la Santé n’a même pas encore présenté de projet de loi. Il en va de même pour l’ajout d’une troisième mention dans le registre de l’état civil : selon le ministère de la Justice, une telle mesure aurait des répercussions considérables sur le droit national et nécessiterait des modifications législatives coordonnées. Un groupe de travail interministériel examine actuellement les différents aspects d’une éventuelle modification du modèle binaire des sexes dans l’état civil ; Sam Tanson prévoit de présenter un avant-projet de loi dès les prochains mois. La ministre de l’Égalité et de l’Intérieur, Taine Bofferding (LSAP), a laissé entrevoir au journal « Land » que la catégorie « sexe » pourrait à l’avenir être supprimée de la carte d’identité, comme c’est le cas en Allemagne. Cette mesure ne pourrait toutefois pas s’appliquer au passeport. Rosa Lëtzebuerg déplore également que la ministre de la Famille, Corinne Cahen (DP), ne considère pas comme justifiée sa demande d’interdiction des pratiques de conversion, au motif qu’elles n’existeraient pas encore au Luxembourg.
C’est sans doute pour des raisons « historiques » que c’est le ministère de la Famille, et non le ministère de l’Égalité (qui reste ancré dans une vision binaire), qui est chargé des questions LGBTQI+ au sein du gouvernement. En 2013, le LSAP s’est apparemment opposé à l’intégration de ces questions dans le ministère de l’Égalité des chances, et en 2018, cette répartition a été maintenue, car Corinne Cahen souhaitait mettre en œuvre le « Plan d’action national pour la promotion des droits des personnes LGBTI », qu’elle avait présenté avant les dernières élections. En juin 2022, Mme Cahen a déclaré dans une interview accordée au Woxx qu’elle menait un premier état des lieux avec l’Université du Luxembourg afin de déterminer lesquelles des 93 revendications du plan d’action avaient été mises en œuvre et où des mesures devaient encore être prises. Parallèlement, elle souhaitait définir de nouveaux objectifs et de nouvelles priorités. Les résultats de cet état des lieux devaient être disponibles au printemps 2023. Cette semaine, Corinne Cahen n’a pas été en mesure de répondre au Land à la question de savoir si elle pourrait effectivement respecter cette échéance.