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Sociétal 11 min de lecture

Les « indésirables » d’outre-mer

Les migrants au Luxembourg au début du XXe siècle

Article paru dans Édition avril 2023
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En parcourant les documents de la police des étrangers datant de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1940, je suis tombé sur plusieurs étrangers et étrangères qui ne venaient pas seulement d’Europe, mais aussi d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie. Cela a immédiatement éveillé mon intérêt. Il n’y avait donc pas seulement des Italiens et d’autres Européens qui immigraient au Luxembourg, mais aussi des personnes venues d’outre-mer. Mais que faisaient-ils ici ? Quel métier exerçaient-ils ? Pourquoi étaient-ils venus ici ? Et à quels problèmes ont-ils été confrontés ici ?

Les dossiers de la police des étrangers donnent parfois très peu, parfois un peu plus d’informations sur la vie de ces migrant·e·s non européens. Ils contiennent parfois des procès-verbaux d’interrogatoire, parfois des lettres de leurs avocats, mais ils reflètent toujours la logique de l’État. La plupart des migrant·e·s que j’ai retrouvés sont accusés d’une infraction ou d’un délit, ce qui explique d’ailleurs pourquoi les dossiers de la police des étrangers contiennent des informations plus détaillées. En tant qu’historienne, je sais qu’il faut se méfier de ces accusations : que elles soient vraies ou non, nous n’en savons tout simplement rien. Mais comment écrire l’histoire de ces personnes dont les voix n’ont pas été conservées ?

Pour remédier à ce problème de partialité des sources, j’ai essayé de les lire « à contre-courant ». C’est ainsi que sont nées de petites histoires qui tentent de présenter un point de vue possible des migrant·e·s. Elles s’appuient d’une part sur les dossiers de la police des étrangers que j’ai trouvés, sur d’autres sources ainsi que sur des recherches complémentaires concernant cette époque et les difficultés auxquelles les migrant·e·s non européens étaient confronté·e·s, et bien sûr, en partie, sur mon imagination personnelle.

Commençons par la première histoire. Elle se déroule au Splendide, l’un des « établissements de divertissement » de Luxembourg-Gare, qui proposait très certainement des spectacles orientaux et autres numéros exotiques mettant en scène des danseuses.

Artiste I – « Femmes exotiques » : Messauda Judith Sibon (née à Oran en 1890, décédée au Luxembourg en 1925)

Je suis venue au Luxembourg parce que j’ai été engagée ici comme danseuse, d’abord au Varieté Madrid, puis au Splendide. On y organise régulièrement des spectacles exotiques. Je sais danser la danse du ventre et je maîtrise également la danse du voile. De plus, je sais chanter, ce que tout le monde ne sait pas faire. Et comme je suis algérienne, on me présente comme une « vraie Orientale ». Les hommes apprécient cela, à Paris comme au Luxembourg. Je vis plutôt bien ici, dans un hôtel près du Splendide, et je gagne assez bien ma vie tant que j’ai des représentations. Ce n’est que lorsque je ne suis pas engagée pendant un certain temps que ça devient difficile.

Hier, j’ai reçu une lettre de la police. Elle disait que je devais quitter le pays parce que je suis prostituée, alors que je ne suis ici que depuis un mois. « Les prestations artistiques auxquelles elle est appelée ont tendance à troubler l’ordre public », peut-on y lire. Mais à quoi pensent-ils donc ? On m’invite à exhiber mon corps parce que ça plaît aux hommes, et ensuite on m’expulse aussitôt ? Quand j’en ai parlé aux autres filles du Splendide, elles m’ont dit que c’était normal et que la prostitution était interdite au Luxembourg. D’ailleurs, tout ce mode de vie libre, tel que je le connais à Paris, serait interdit ici. Mais je ne devrais pas m’énerver, après tout, je me porte bien. Les femmes exotiques sont très appréciées, surtout dans notre milieu, et pourtant, il y aurait d’autres solutions… Et puis elles m’ont raconté l’histoire d’une pauvre Brésilienne, il y a environ 40 ans.

Marie Innocenzia Mentz (née en 1867) a été emmenée en Allemagne par son oncle à l’âge de onze ans. Là-bas, il l’a abandonnée et la jeune fille s’est retrouvée seule dans un pays qu’elle ne connaissait pas. Par la suite, elle a sans doute très vite travaillé comme domestique à Metz. Il va sans dire qu’elle a commencé très tôt à se confier à des hommes qui lui facilitaient un peu la vie. Car c’est bien ainsi qu’on apprend les choses : un homme nous fait les yeux doux, nous offre pendant un certain temps une vie plus agréable, avec des vêtements, des bijoux, du champagne, etc., et nous voulons profiter de tout cela avec plaisir, alors nous nous laissons séduire. Chacune a ses propres limites. Et bien sûr, l’admiration, ça nous plaît aussi ! Mais parfois, ça ne nous plaît pas. En tout cas, je sais comment réagir quand quelqu’un me fait des avances indésirables. Comme l’autre jour, par exemple, quand un type a bondi sur scène et a voulu me toucher… Je l’ai tout de suite fait descendre de la scène. Après tout, il y a aussi des hommes forts qui travaillent ici. Pour une jeune fille qui travaille dans un ménage, c’est certainement différent, car à cela s’ajoutent la pression et la vie en commun, comme le disent mes collègues, et certaines en ont elles-mêmes fait l’expérience.

Marie Innocenzia est tombée enceinte à 14 ans, alors qu’elle travaillait comme employée de maison. « Illahi ! Pauvre fille ! », m’écriai-je. Il a dû y avoir un autre incident, et j’en ai encore des frissons dans le dos quand j’y repense. Peu après, elle a quitté son emploi, a quitté Metz et a tenté sa chance à Esch-sur-Alzette. Là-bas, elle était serveuse, mais elle a rapidement été renvoyée, car le terme « serveuse » est souvent utilisé au Luxembourg pour désigner une fille de petite vertu, m’ont expliqué les autres danseuses. Elle partit donc pour Nancy où elle travailla d’abord comme femme de ménage. À sa majorité, elle était déjà mère d’un deuxième enfant et offrait désormais officiellement ses services amoureux. Marie Innocenzia n’a sans doute jamais eu beaucoup d’argent et elle devait parfois voler pour avoir de quoi manger. C’est pour cette raison, ainsi que pour atteinte aux bonnes mœurs, qu’elle s’est retrouvée plusieurs fois en prison. Elle ne semblait pas avoir été particulièrement prudente, car elle souffrait régulièrement de maladies vénériennes.

Au tournant du siècle, elle retourna – sans ses enfants – à Esch, la ville ouvrière. « On y vivrait moins élégamment qu’ici, à Luxembourg-Ville », racontaient les filles. Là-bas, Marie Innocenzia travailla pour un humoriste italien, mais fut rapidement renvoyée parce qu’elle aurait passé quelques nuits avec un homme… À Paris, cela n’aurait posé aucun problème, ni à l’époque, ni aujourd’hui !

Je pense que je vais retourner à Paris. La vie y est tout simplement plus riche, et ici, je ne suis sans doute la bienvenue que le soir, car c’est à ce moment-là que mes admirateurs m’emmènent en balade et que je peux profiter de la vie nocturne animée du quartier de la gare. Mais pendant la journée, je dois me méfier de la police des étrangers, surtout dans les environs de la gare et parfois même à mon hôtel. De plus, si je pars maintenant sans attendre, je pourrai probablement revenir plus tard, au moins pour un court moment, sans me faire remarquer, pour donner quelques spectacles, et ce malgré l’interdiction d’entrée sur le territoire…

Une odalisque au Luxembourg ?

Et en effet, Sibon revint au Luxembourg en mai 1926 pour se produire en tant que danseuse.

Dans les années 1920, les migrantes non mariées, y compris celles originaires d’Europe, étaient souvent soupçonnées d’être des travailleuses du sexe, en particulier lorsqu’elles étaient employées comme serveuses, femmes de ménage ou danseuses, ou lorsqu’elles vivaient en concubinage. Dans la plupart des cas, il est impossible de prouver lesquelles d’entre elles exerçaient effectivement le commerce du sexe, car la prostitution était interdite au Luxembourg. En France, elle était certes autorisée, mais elle faisait l’objet de contrôles et d’une surveillance arbitraires de la part de la police des mœurs.1 Marie Innocenzia Mentz était inscrite en tant que prostituée officielle dans un registre de la police des mœurs. Nous ne savons pas si Sibon proposait des services sexuels en plus de la danse, ou si elle se situait dans l’une de ces zones grises et était, par exemple, entretenue par un client. Il est toutefois probable que le Splendide combinait spectacles de danse et prostitution, car c’était souvent le cas dans ce type d’établissements et surtout parce que le quartier des divertissements autour de la gare de Luxembourg, tout comme celui d’Esch-sur-Alzette, était régulièrement mentionné dans les débats de l’époque sur la prostitution.2

Dans le quartier de la gare à Luxembourg, la vie nocturne battait son plein dans les années 1920 et 1930, avec des dancings et des cabarets qui proposaient notamment des spectacles intitulés par exemple « La belle Brésilienne » ou une « scène de temple indien avec danse du feu », dont on ne sait rien d’autre que le titre. On dispose de très peu d’informations sur le Splendide. Il est toutefois très probable que ce « lieu de divertissement » ait justement mis en scène des danses exotiques, car j’ai trouvé trois femmes venues d’outre-mer qui s’y produisaient en tant que danseuses : outre Sibon, une Marocaine et une Congolaise.

En Europe, les fantasmes érotiques sur l’Orient remontent au moins au XVIIIe siècle. Le harem en était généralement au cœur. Les harems n’avaient jamais été accessibles aux voyageurs européens de sexe masculin et, en tant que lieu de vie exclusivement féminin, ils constituaient un support idéal pour les fantasmes sexuels masculins.3 La danse orientale, ainsi que les bijoux précieux, les friandises et les vêtements, y jouaient un rôle important, tout comme la sensualité, la lascivité et la nudité. La poitrine, en particulier, est presque toujours mise en valeur dans les représentations de l’Orient. Tous ces éléments se prêtent parfaitement à la mise en scène de spectacles à caractère sexuel d’inspiration orientale.4

Ces fantasmes sexuels masculins reposent sur l’idée que les hommes européens pourraient simplement s’approprier les femmes, tout comme le pays. C’est là que se mêlent des conceptions coloniales sexistes et eurocentriques.⁵ Et bien sûr, pour une Algérienne vivant à Paris, son histoire migratoire est également liée à l’Algérie en tant que colonie française. Là aussi, des représentations érotiques de femmes ont été produites, notamment sous forme de cartes postales. Elles portaient souvent le titre « Types d’Algérie », ce qui visait à associer le caractère érotique à une dimension ethnographique. Il en allait sans doute autrement lors des spectacles en Europe. Comme sur les images typiques d’odalisques et de harems, on choisissait probablement ici des femmes aux traits aussi européens que possible, qu’on représentait dans des tenues orientales.⁶ Enfin, dès le tournant du siècle, la Néerlandaise Margaretha Geertruida Zelle, connue sous le nom de Mata Hari, tentait déjà de se faire passer pour une Orientale. Et Sibon aussi, à en juger par la photo figurant sur sa déclaration d’inscription, s’inscrit dans ce schéma. Or, c’est précisément à Paris, dans ses cabarets célèbres et méconnus, que des corps « exotiques » étaient mis en scène, et les maisons closes reflétaient elles aussi un certain culte de l’Orient, avec par exemple des pièces décorées dans un style orientaliste.⁷

Au Luxembourg des années 1920 également, les fantasmes orientaux semblent avoir été en vogue. Ainsi, par exemple, en 1925, le film de danse allemand Sumurun, dont l’action se déroule dans un harem, fut projeté dans les cinémas luxembourgeois ; en 1924, l’Oriental Palace, à la Schobermesse, était placé sous le signe de l’Égypte ; et l’on se déguisait et dansait également lors de bals masqués orientaux. Bien sûr, la vie nocturne du quartier de la gare de Luxembourg n’était pas comparable à celle de Paris, alors capitale de la libération sexuelle, où l’homosexualité, la polygamie et même la prostitution étaient en partie détabouisées.⁸

Bien que Judith Sibon Messauda et Marie Innocenzia Mentz aient toutes deux été accusées de prostitution par les autorités luxembourgeoises, leurs situations étaient très différentes. Sibon était danseuse professionnelle ; Mentz avait été abandonnée à l’âge de 14 ans. Sibon résidait dans un hôtel de luxe, l’hôtel Molitor ; Mentz avait trouvé refuge en travaillant comme femme de ménage. Mentz est tombée enceinte à 14 ans alors qu’elle travaillait dans un foyer – on ne peut guère exclure que cela soit lié à une relation marquée par la violence. Les danseuses « exotiques » reproduisaient certes, à travers leurs spectacles, des stéréotypes sur le comportement et la sexualité des « femmes exotiques » et étaient elles aussi exposées à des relations de violence, elles pouvaient néanmoins se défendre tant contre les avances des clients que contre leurs supérieurs, comme le montrent des témoignages individuels provenant d’autres pays européens.⁹ Ni Sibon ni Mentz n’ont laissé de témoignages personnels, ce qui n’est pas un hasard. Car celles qui laissent de tels témoignages sont elles-mêmes confrontées aux rapports de force et à la marginalisation, ce qui rend d’autant plus important de se pencher sur leurs histoires.

Julia Harnoncourt mène des recherches en histoire contemporaine au C2DH
1 Yolande Cohen, De parias à victimes. Mobilisations féministes sur la prostitution en France et au
Canada (1880-1920), Genre, sexualité & société,
11, 2014, 1.
2 Mauer, Heike (2018) : Intersectionnalité et gouvernementalité. La gestion de la prostitution au Luxembourg. Thèse de doctorat. Leverkusen-Opladen : Burdich (Politik und Geschlecht, tome 30).
3 Hörner (2001) : Corps cachés – trésors interdits. Les femmes des harems aux XVIIIe et XIXe siècles. Dans : Kerstin Gering (éd.) : Corps étrangers. Sur la construction de l’Autre dans les discours européens. Berlin : dahlem univ. press, p. 176–207 ; Ferrié, Jean-Noël ; Boetsch, Gilles (2019) : La lente fabrication du stéréotype de l’Orientale et de l’Orientale. Dans : Tiffany Roux (dir.) : Sexualités, identités
& corps colonisés. XVe siècle – XXIe siècle. Paris : CNRS, p. 215–225.
4 Dumas, Juliette (2019) : Le voile des Ottomanes.
Dans : Tiffany Roux (dir.) : Sexualités, identités & corps colonisés. XVe siècle – XXIe siècle. Paris : CNRS, p. 57–65 ; Yahi, Naima (2019) : Les danseuses du ventre en France au XXe siècle.
Dans : Tiffany Roux (dir.) : Sexualités, identités & corps colonisés. XVe siècle – XXIe siècle. Paris : CNRS, p. 77–84 ; Hörner 2001.
5 Petit, Antoine (2019) : Avant-propos. Dans : Tiffany Roux (dir.) : Sexualités, identités & corps colonisés. XVe siècle –
XXIe siècle. Paris : CNRS, p. 9–10.
6 Boetsch 2019.
7 Dupouy, Alexandre (2019) : Capitale du plaisir. Paris entre deux guerres. Paris : La Manufacture de livres.
8 Dupouy 2019.
9 Robles, Fanny (2019) : Spectacles ethnographiques et sexualité. Dans : Tiffany Roux (dir.) : Sexualités, identités
& corps colonisés. XVe siècle – XXIe siècle.
Paris : CNRS, p. 419–429, p. 425.