Politiciens, éditorialistes, lobbyistes et experts en finances publiques tirent la sonnette d’alarme : année après année, les dépenses publiques dépasseraient les recettes, et les finances publiques se retrouveraient confrontées à un déficit chronique. Le Grand-Duché, autrefois vertueux, ressemblerait de plus en plus à ses voisins débauchés : déficitaire et endetté. L’enfant prodige noté AAA serait en train de se normaliser.
Pendant des années, le déficit de l’État central s’élevait à quelques centaines de millions d’euros. Dans les comptes des administrations publiques, il était compensé par l’excédent de la sécurité sociale et des communes. L’année dernière, le déficit de l’État central s’élevait à plus d’un milliard d’euros. Cette année et dans les années à venir, il pourrait atteindre un milliard et demi. C’est ce que prévoit le plan budgétaire pluriannuel. L’État dans son ensemble deviendrait ainsi déficitaire année après année.
Au cours des « années dorées » des années 30, les revenus, les horaires de travail et les droits des classes populaires se sont améliorés. Dans les années 80 a débuté la contre-offensive des classes possédantes, qui se poursuit encore aujourd’hui. Entre 1980 et 1984, les manipulations des indices ont réduit les revenus réels de 1,6 % par an (Statec, Statistiques historiques, p. 389).
C’est alors qu’en 1985, le CSV, le LSAP et le DP ont commencé à réduire le taux de l’impôt sur les sociétés (IRC) applicable aux bénéfices des entreprises. De 40 % à 16 % aujourd’hui. Cette mesure a profité aux grandes banques et aux gestionnaires de fonds. En effet, « 0,81 % des contribuables assujettis à l’IRC ont payé 75 % des recettes totales de l’IRC ». C’est ce qu’indique le Conseil économique et social (Analyse des données fiscales au Luxembourg 2021, p. 22).
Dans le même temps, le CSV, le LSAP et le DP ont commencé à réduire le taux d’imposition maximal sur les revenus du travail salarié et indépendant. De 57 % en 1985 à 38 %, puis à 42 % aujourd’hui. En 1987, les ministres du CSV Jacques Santer et Jean-Claude Juncker ont expliqué au Parlement les conséquences de leurs baisses d’impôts : « Ce sont les bénéficiaires de gros et de moyens revenus qui enregistrent des augmentations de revenu réel souvent sensibles. Quant aux bas revenus, l’augmentation réelle est minime, voire nulle » (SIP, Bulletin de documentation 5/1987, p. 8).
Comme dans la plupart des pays, on a assisté à une redistribution massive des richesses du bas vers le haut. Les dirigeants parlent de « compétitivité », les plus modestes de « néolibéralisme ». La promesse du progrès social a disparu des programmes électoraux.
Les critères de Maastricht imposaient l’équilibre budgétaire. Ainsi, parallèlement aux baisses d’impôts, une contrainte artificielle s’est installée, faisant apparaître les coupes dans les dépenses sociales comme la seule issue possible. Sous la surveillance stricte de l’UE, du FMI, de l’OCDE et des agences de notation.
Chez nous, tout arrive toujours avec un peu de retard. Tant que la masse des revenus imposables augmentait, cela compensait la baisse de leur imposition. À mesure que le nombre de frontaliers augmentait, les bénéfices de la place financière progressaient.
Mais depuis le début de la décennie, l’économie stagne. Après 40 ans de baisses d’impôts, l’État enregistre un manque à gagner fiscal. Dans le même temps, les dépenses augmentent : « Entre 2023 et 2025 », a déclaré la ministre de la Défense Yuriko Backes, « nous avons doublé nos investissements dans la défense » (Radio 100,7, 22 mai 2026). Aujourd’hui, le gouvernement dépense bien plus d’un milliard d’euros par an en matériel de guerre. Cela correspond au montant du déficit public. Les politiciens, les éditorialistes, les lobbyistes et les comptables de l’État sont unanimes : les travailleurs, les retraités et les malades vivaient au-dessus de leurs moyens. Il faut faire des économies.
En 2027, l’impôt sur les sociétés devrait encore être réduit. En 2028, la réforme de l’impôt sur le revenu, qui coûte des milliards, accélérera la progression de l’impôt sur les bas revenus.
Luc Frieden rassure les classes défavorisées : « Notre modèle repose donc sur le principe selon lequel une baisse des impôts stimule l’activité économique. Cela profite aux entrepreneurs, cela profite aux emplois, et cela permet ainsi de générer davantage de recettes fiscales » (Radio 100,7, 20 juin 2023). À l’origine, on appelait cela la « Voodoo Economics ». Le déficit public, qui pourrait bientôt devenir chronique, le montre : la magie vaudou était un tour de passe-passe.