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Environnement 4 min de lecture

Fragiles, inefficaces, surannées

Chroniques de l’urgence

Article paru dans Édition août 2026
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Les empires qui ont fondé leur stratégie de domination sur les énergies fossiles apprennent à leur dépens qu’ils ont misé sur le mauvais cheval. En juillet, à 2 500 kilomètres de ses frontières, l’Ukraine a attaqué à coup de drones la raffinerie d’Omsk, la plus grande de Russie, parvenant à la paralyser momentanément. Plus généralement, de Saint-Pétersbourg à Krasnodar en passant par Moscou, les drones ukrainiens infligent des dommages répétés et significatifs aux installations pétrolières et gazières russes, au point que le gouvernement de Vladimir Poutine a dû décréter l’arrêt des exportations d’essence pour ménager son marché intérieur, où des tensions sérieuses se font sentir aux stations-services. Un comble pour un pays dont les revenus tirés des exportations d’hydrocarbures représentent historiquement de l’ordre de 70 à 80 pour cent du budget de l’État.

De même, les États-Unis, dont un des objectifs officiels est, sous l’actuelle administration, d’asseoir leur « dominance énergétique », découvrent aujourd’hui avec stupeur que la gigantesque et complexe chaîne d’approvisionnement mondiale que nécessitent le gaz et le pétrole, en plus d’être inefficace en diable (n’oublions pas que 40 pour cent des produits pétroliers consommés dans le monde servent à les transporter de par les océans et que 70 pour cent de l’énergie produite lors de leur combustion dans les moteurs à explosion est perdue en chaleur), est vulnérable au plus haut point. La paix relative requise pour maintenir en état de fonctionnement cet écheveau, fait de puits, de raffineries, d’usines de liquéfaction, de ports, de routes de navigation océanique, de pipelines, de facilités de stockage et de réseaux de distribution, s’avère bien plus difficile à maintenir et à défendre qu’on ne l’imaginait à la Maison Blanche au moment de lâcher les bombardiers sur l’Iran.

L’Iran lui-même, dont les exportations d’hydrocarbures ont été sérieusement limitées ces dernières années par des sanctions occidentales, semble incapable de se donner une perspective autre que celle de reprendre de plus belle ce négoce et d’asseoir son rôle de puissance régionale en contrôlant le détroit situé entre sa rive sud et l’Oman, critique pour les flux de pétrole et de gaz. Comme si, sur ce point, Téhéran était parfaitement aligné avec Moscou, Washington, Ryad et les autres pétromonarchies, à savoir, déterminé à continuer de faire dépendre ad vitam aeternam son économie de matières organiques déposées dans la croûte terrestre il y a plus de cent millions d’années.

Ainsi, ces puissances pétrogazières, enlisées dans leurs mirages surannés, entraînent-elles le reste du monde dans un tourbillon insensé fait de rapports de force fondés sur l’accès à ces ressources et d’affrontements armés menés pour les contrôler et perpétuer leur règne. Ce ne sont d’ailleurs pas que les drones, mines, bombardiers ou saboteurs (comme dans le cas du gazoduc Nord-Stream) qui mettent à mal les maillons de cette chaîne : les impacts du réchauffement induit par les émissions anthropogènes de gaz à effet de serre commencent eux aussi à entraver leur fonctionnement. Dans les régions les plus septentrionales de Sibérie où se trouvent bon nombre de champs d’extraction, le dégel du permafrost causé par la hausse des températures menace déjà des infrastructures essentielles telles que les puits eux-mêmes, les voies de communication (routes, lignes téléphoniques), les gazoducs et les oléoducs. La côte sud des États-Unis, où se concentrent nombre de raffineries et d’infrastructures américaines d’exportation de gaz liquéfié, est régulièrement affectée par des ouragans qui malmènent ces installations, quand ce ne sont pas des températures extrêmes qui empêchent les producteurs d’énergie de fournir l’électricité nécessaire à leur fonctionnement.

La vulnérabilité extrême du système complexe construit ces 150 dernières années autour de l’exploitation des hydrocarbures tient tant au caractère hautement inflammable de la ressource (du point de vue d’un attaquant, un supertanker est une gigantesque bombe flottante en attente d’une mèche allumée) qu’au caractère centralisé et séquentiel des opérations allant de l’extraction à la combustion des produits. Dans un monde où l’autoritarisme, l’intolérance et le bellicisme sont devenus les horizons ultimes de l’entêtement fossile, on se prend à rêver qu’un concours de circonstances inattendu ne casse ce talon d’Achille et ne mette à genoux la machine à faire bouillir la planète.