Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Institutions et démocratie 7 min de lecture

S’entretenir avec le Premier ministre

Nora Back et Patrick Dury ont rencontré Luc Frieden. Ce dernier estime qu'ils sont de toute façon opposés à toute réforme et à toute modernisation.

Article paru dans Édition janvier 2025
Partager l'article sur

S’entretenir avec le Premier ministre
Patrick Dury et Nora Back lors du rassemblement organisé par l'OGBL et le LCGB le 3 décembre 2024 © Photo : Sven Becker

Hier, jeudi, au sein de la commission parlementaire de l’économie : le groupe parlementaire du CSV approuve le projet de loi du ministre de l’Économie du DP, Lex Delles, visant à étendre les horaires d’ouverture des commerces de détail. Sa porte-parole, Stéphanie Weydert, félicite M. Delles pour son « excellent texte ». Pourtant, mercredi, le président du groupe parlementaire du CSV, Marc Spautz, avait déclaré à RTL qu’il existait « une meilleure façon que la loi pour traiter cette question ». À savoir la « table des négociations », c’est-à-dire les conventions collectives. M. Spautz n’excluait pas que le texte soit encore modifié. Le lendemain, cette probabilité s’était considérablement réduite. « Nous créons un cadre dont un entrepreneur peut se servir », déclare Stéphanie Weydert au journal *Der Land*. « Ceux qui souhaitent aller plus loin peuvent négocier une convention collective. »

On pourrait ainsi penser que le front social au sein du CSV, autour de Marc Spautz, commence à se fissurer. Il y a une semaine encore, Weydert avait déclaré au Land que les horaires d’ouverture et le travail dominical dans le commerce devaient être considérés comme un « ensemble ». Les deux projets de loi, l’un émanant de Delles, l’autre du ministre du Travail du CSV, Georges Mischo, ont été élaborés sans négociations avec les syndicats. Ils s’inscrivent ainsi dans le cadre des différends opposant le gouvernement à l’OGBL et au LCGB au sujet du modèle social et du rôle des syndicats. Désormais, Stéphanie Weydert ne souhaite plus établir de lien entre ces deux projets de loi.

Mais lorsqu’un gouvernement favorable aux entreprises se présente avec pour credo : « Si les entreprises se portent bien, ce ne sont pas seulement leurs propriétaires qui en bénéficient, mais aussi leurs salariés et la société tout entière », comme l’a déclaré le Premier ministre du CSV, Luc Frieden, dans son discours de politique générale en novembre 2023, cela engendre des tensions. Et ces tensions s’accentuent encore lorsque les syndicats ne sont que consultés, le gouvernement prenant ensuite ses décisions après avoir vérifié ce qui figure dans l’accord de coalition. Il faudrait en effet éviter autant que possible toute tension avec le partenaire de coalition. Ce qui explique peut-être pourquoi le groupe parlementaire du CSV
a accepté le projet de loi du ministre de l’Économie et président du DP concernant les horaires d’ouverture. Le travail dominical est une question qui concerne un ministre du CSV et le groupe parlementaire du CSV, et qui fera encore l’objet de discussions. L’issue du débat sur le travail dominical dépendra fortement de la position du CSV sur les conventions collectives et le corporatisme luxembourgeois.

Après sa rencontre mardi avec la présidente de l’OGBL, Nora Back, et le président du LCGB, Patrick Dury, on ne savait toujours pas si le Premier ministre Luc Frieden pouvait tirer davantage parti du modèle luxembourgeois que ce qui avait été annoncé jusqu’à présent. La télévision a diffusé de belles images de l’accueil au ministère d’État. À l’issue de l’entretien, Mme Back et M. Dury ont déclaré que celui-ci avait été « constructif ». L’OGBL et le LCGB ne renoncent toutefois pas à leur mobilisation, qui va jusqu’à la menace d’une grève générale. « Nous avons besoin de quelque chose de concret au préalable », a expliqué Mme Back. Et M. Dury : « Le gouvernement a une conception du dialogue social différente de la nôtre, celle d’une concertation avec les acteurs concernés. » Autrement dit, pas une approche dans laquelle il s’accorde avec les partenaires sociaux sur les sujets à discuter et dans quel but. On peut comprendre Luc Frieden : un tel tripartisme fait figure de vestige des trente glorieuses d’après-guerre. Il s’inscrit mal dans le cadre néolibéral qui prévaut encore au sein de l’UE. À condition que ce changement de cap n’ait pas de conséquences politiques et électorales en France.

C’est ainsi que le Premier ministre a proposé à l’OGBL et au LCGB une « table ronde sociale » dans un « avenir proche », qui ne devrait toutefois pas prendre la forme d’une table ronde tripartite. Celle-ci étant considérée comme « un instrument de crise », il n’y aurait donc pas de crise. Pour les deux syndicats, la crise est bien réelle. D’autant plus que l’Union des employeurs (UEL) a publié, le lendemain de la table ronde animée par Back et Dury, un catalogue de quatre pages intitulé « Paix », qui va de la « réforme des retraites maintenant » à une modification du « droit du travail vétuste, dépassé et inadapté » et la revendication de conventions collectives sans syndicats, jusqu’à l’accusation d’une « surenchère de congés en tous genres ». Bien entendu, l’OGBL et le LCGB ne peuvent voir là qu’une attaque de grande envergure. Le problème particulier pour eux est que de telles attaques de grande
envergure les dépassent : comment moduler leurs contre-réactions ? D’autant plus lorsqu’un Premier ministre, au ministère d’État, leur fait comprendre qu’ils sont de toute façon opposés à toute forme de réforme et de modernisation.

Luc Frieden se rend sans doute compte qu’il a besoin des syndicats. La situation serait peut-être différente si l’OGBL et le LCGB ne faisaient pas preuve d’une telle unité, comme c’est le cas depuis que Martine Deprez, ministre des Affaires sociales du CSV, a fait ses premières déclarations sur une éventuelle réforme des retraites devant la commission parlementaire des affaires sociales, le jour de la Saint-Nicolas 2023. C’est précisément sur la question des retraites que les syndicats sont indispensables : comme on a pu le comprendre cette semaine dans une interview de Martine Deprez accordée à Radio 100,7, le gouvernement craint que, dès 2026 ou 2027, les dépenses de la caisse de retraite CNAP ne dépassent effectivement ses recettes. Comme cela ne deviendra évident qu’avec un an de retard, il faudrait, en pleine campagne électorale pour les prochaines élections à la Chambre, activer la disposition de la loi de 2012 sur la réforme des retraites qui réduit ou supprime l’indexation des retraites existantes sur l’évolution des salaires réels. Si aucune autre solution n’était trouvée, le CSV et le DP pourraient en payer le prix fort aux urnes, car cela toucherait également les retraites du secteur public et, par conséquent, les électeurs. Ces derniers ne sont d’ailleurs probablement pas si mécontents de la politique de modernisation du gouvernement : les changements dans le commerce les touchent plutôt en tant que clientèle, le personnel de vente résidant de l’autre côté de la frontière. Et l’ajustement du barème de l’impôt sur le revenu à l’inflation est bien sûr bien accueilli, car cela permet de faire ses courses. Nora Back explique à la population que le Premier ministre souhaite mener un « dialogue » sur les retraites. C’est « une nouveauté ». Mais peut-être que Luc Frieden sait simplement quand un dialogue est inévitable.

En tout cas, un dialogue qui a du sens. Il n’est pas partisan de la « Tripartite ». Devenu président de la Chambre de commerce, il a déclaré au journal *d’Land* il y a cinq ans qu’une alternative à la Tripartite pourrait prendre « différentes formes de *Dëscher* », au sein desquelles il serait possible de discuter de manière « informelle, pas nécessairement institutionnelle » ; notamment sur la croissance (*d’Land*, 17 janvier 2020). Vu sous cet angle, sa rencontre avec Back et Dury et la proposition d’une « table sociale » peuvent être considérées comme une tentative d’explorer jusqu’où la modernisation peut aller avant que les syndicats ne descendent dans la rue, parce que leur raison d’être est remise en question et que Jean-Claude Juncker déclare à la radio qu’il avait vu cela venir.