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Institutions et démocratie 5 min de lecture

Pour l’honneur

Monica Semedo

Article paru dans Édition octobre 2024
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Mardi matin, Monica Semedo, vêtue d’un sidecut et de bottes léopard, fait son entrée dans la salle Themis de la Cour de justice de l’Union européenne à Kirchberg. Accompagnée de sa mère et de deux avocats, elle se prend en photo ainsi que la salle et filme des Reels pour ses comptes sur les réseaux sociaux. À ses côtés, cinq représentants du Parlement européen ont pris place. Monica Semedo, ancienne députée européenne, attaque cette institution européenne en justice. Pour elle, il s’agit manifestement de rien de moins que de défendre son honneur.

Au cours des trois dernières années, Monica Semedo a été sanctionnée à deux reprises par le Parlement européen pour harcèlement moral à l’encontre de ses collaborateurs. Dernièrement, en avril 2023, la présidente Roberta Metsola lui a retiré dix indemnités journalières de 350 euros chacune. Devant la Cour de justice de l’Union européenne, elle demande l’annulation de ces deux sanctions. Son éloquent avocat, Thierry Bontinck, expose d’emblée les deux arguments invoqués par la plaignante : d’une part, Monica Semedo n’aurait pas été entendue par un avocat dans le cadre de la procédure, ce qui porterait atteinte au droit à la défense et au droit d’être « entendue ». (La présence d’un avocat n’est pas prévue dans les procédures du Parlement européen.) D’autre part, pour des raisons de protection des données, l’intégralité des déclarations des collaborateurs lui aurait été refusée, ce qui l’aurait également empêchée de se défendre de manière adéquate. L’avocat de Monica Semedo considère que les reproches formulés par les anciens collaborateurs concernant les messages et les disponibilités en dehors des heures de travail normales font partie du quotidien professionnel au Parlement européen. De plus, elle ne s’est jamais fait remarquer par des commentaires « vulgaires ou désobligeants » : « Peut-être des sautes d’humeur, mais jamais de comportements abusifs. » Il s’agirait ici d’une « erreur d’appréciation manifeste » de la part du Parlement. Monica Semedo écoute attentivement et prend des notes sur son iPad.

Lors de l’audience, les représentants du Parlement européen n’ont guère abordé les accusations portées par l’ancienne collaboratrice. Ils ont surtout contesté le principe selon lequel Monica Semedo aurait dû être accompagnée d’un avocat. L’ancienne députée européenne s’était exprimée par écrit par l’intermédiaire de son avocat, car elle ne s’était pas présentée aux audiences, aucun avocat ne lui ayant été autorisé. Les représentants du Parlement ne voient pas en quoi la présence d’un avocat aurait changé la donne. Il s’agit notamment de deux auditions qui ont eu lieu en avril 2022 et en mars 2023 dans le cadre de la deuxième procédure. Mardi, cinq juges ont interrogé les deux parties pendant plusieurs heures, mettant surtout le Parlement sous pression. La représentante de ce dernier a rappelé à plusieurs reprises que ces auditions ne relevaient pas d’une procédure pénale, mais d’une procédure administrative. L’objectif des séances devant la commission était de faire la lumière sur les faits « en toute honnêteté » et « sereinement » avec les victimes et les auteurs.

Monica Semedo, qui a rendu sa carte du parti après la première sanction, avant que le Parti démocrate n’ait pu l’exclure, avait connu une ascension apparemment parfaite. Enfant de parents capverdiens, elle a grandi à Grevenmacher. Elle est d’abord devenue chanteuse, puis présentatrice sur RTL, avant de réaliser en 2019 un résultat fulgurant aux élections européennes : quatrième au niveau national pour le DP avec 50 890 voix. Sa chute, suite aux accusations de harcèlement, a été tout aussi brutale : après avoir rejoint Fokus, elle n’a recueilli que 4 856 voix en mai. (Il faut noter que le DP avait bien sûr obtenu en 2019 nettement plus de voix de liste que Fokus cette année.) Les interviews qu’elle a accordées avant les élections européennes témoignent d’un manque de recul. Aux côtés de Frank Engel, elle a « vigoureusement nié toutes les accusations » sur la radio 100,7 en mars, y compris celles pour lesquelles elle s’était déjà excusée. Deux mois plus tard, sur RTL Radio, elle a déclaré avoir « connu des hauts et des bas, des problèmes avec des collaborateurs, ce qui n’était agréable pour personne ». On est loin d’une prise de responsabilité sincère.

Au cours de la dernière législature, deux autres députés européens ont fait l’objet de sanctions. C’est le cas notamment de la députée socialiste Mónica Silvana Gonzalez, qui a harcelé moralement ses assistants ; le député espagnol de Renew, José Ramon Bauzá, a également été sanctionné pour harcèlement moral. Au cours des dix années précédentes, les cas ayant donné lieu à des sanctions se comptent sur les doigts d’une main. Or, rien qu’entre 2019 et 2021, 34 nouveaux cas de harcèlement moral ou de violences sexuelles ont été signalés au Parlement européen. L’année dernière, Politico a fait état de problèmes systémiques : les procédures seraient parfois fastidieuses et conçues de telle manière que les victimes de harcèlement sexuel ou de harcèlement moral hésiteraient plutôt à rendre leurs plaintes publiques. Depuis avril, une formation obligatoire contre le harcèlement et le harcèlement moral est désormais obligatoire pour tous les députés européens. Un jugement dans l’affaire Semedo contre le Parlement européen est attendu d’ici trois à quatre mois.