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Institutions et démocratie 10 min de lecture

Plutôt promoteur qu’avocat

Depuis près de trois ans, Pierre Reding est commissaire à la langue luxembourgeoise. Un portrait

Article paru dans Édition novembre 2025
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Plutôt promoteur qu’avocat
Pierre Reding dans la ville haute de Luxembourg © Photo : Sven Becker

Au bout d’une trentaine de minutes de conversation dans son bureau au ministère de la Culture, Pierre Reding doit se rectifier. Il s’était qualifié d’« avocat » de la langue luxembourgeoise. Faut-il défendre notre langue ? « Non, ce n’était pas le bon terme. Je suis plutôt un promoteur », dit-il. Depuis janvier 2023, il est commissaire à la langue luxembourgeoise. Ce que le titre pourrait laisser penser, à savoir un travail d’enquête à la manière de la police, est en réalité une sorte de pivot pour la promotion de la langue. « Je suis là pour veiller à ce que le luxembourgeois trouve sa place. »

Pierre Reding a grandi à Wormeldange, sur la Moselle, et aime parler du dialecte de Wormeldange, qu’il illustre aussitôt par des exemples : « Körrech » signifie « Kierch », tandis qu’une « Kierch » désigne une « Kiischt » traditionnelle. Ses parents tenaient le Café Wormer Stuff, ouvert en 1975 et réputé pour ses « grouss Hameschmieren, Pâté, Zoossiis a Kachkéis », comme on peut le lire dans les archives du journal *Das Wort*. C’est là qu’il a grandi, en tant que « Wiirtschaftsjong ». Le café marchait bien, ses parents étaient très occupés. Dans les années 90, la section Wormer-Canach du DP organisait des bals au Wormer Stuff. (Pierre Reding n’a aucun lien de parenté avec Henri, Viviane, Roy ou Jean-Claude Reding.) Après l’examen d’entrée, le fils unique est entré à l’internat d’Echternach. C’étaient les années 70 et 80 ; les 160 autres garçons étaient un mélange de « fils d’agriculteurs, d’enfants d’hommes d’affaires et de fils de pères qui avaient eux-mêmes déjà fréquenté l’internat d’Echternach ». À l’occasion de la première journée consacrée à la langue luxembourgeoise, Reding se souvient, dans un article paru dans la « Warte », des après-midis où il se rendait en ville avec son père, où il achetait chez « Gilbert » et buvait ensuite une limonade jaune au Lentzen Eck.

Dès son adolescence, Pierre Reding entretenait une bonne relation avec la langue luxembourgeoise. À l’approche de la cérémonie de remise des diplômes, on lui a demandé de prononcer le discours ; ses professeurs de français voulaient l’aider dans cette tâche. Mais en 1984, il a prononcé son discours en luxembourgeois. « Je n’avais même pas envisagé de le faire en français. » Le luxembourgeois figurait certes au programme scolaire depuis 1912, mais il n’était alors pratiquement pas parlé au lycée. Pierre Reding explique d’ailleurs qu’il n’a en réalité jamais écrit de carte postale dans sa langue maternelle : selon le contexte, les messages de vacances étaient rédigés soit en allemand, soit en français. Cela s’explique par le caractère oral du luxembourgeois, dont l’orthographe n’a été fixée que récemment. Ces dernières années, l’usage de la langue s’est de plus en plus écrit, notamment grâce aux applications de messagerie et aux réseaux sociaux, explique M. Reding.

Après son baccalauréat, il a suivi une formation d’enseignant à l’Iserp. Il a travaillé huit ans dans l’enseignement primaire avant de devenir
inspecteur scolaire. Sa carrière dans la fonction publique l’a conduit au Script, où il élabore du matériel didactique linguistique destiné aux écoles maternelles, et l’a amené à s’engager dans le domaine de l’intégration. Il gravit les échelons jusqu’au poste de premier conseiller d’État au ministère de l’Éducation, où il occupe en 2022 le poste de chef de la Direction générale de l’intégration. Entre-temps, il a présidé le jury du concours national de littérature. Il cite la natation et le chant parmi ses loisirs.

Pierre Reding a tendance à s’égarer de temps à autre, racontant des anecdotes qui lui passent par la tête. Il donne l’impression d’être jovial – et d’un naturel conciliant. Luc Marteling, ancien directeur du Centre pour la langue luxembourgeoise (ZLS), affirme que Reding est perspicace et qu’il a le sens de l’humour, qu’il n’est « pas un fonctionnaire typique ». De temps à autre, il doit apaiser les esprits. Il reçoit régulièrement des plaintes de personnes qui estiment que le luxembourgeois n’est pas suffisamment parlé. Dernièrement, c’était quelqu’un qui trouvait la politique linguistique de l’examen d’État insatisfaisante. Parfois, ce sont des personnes qui se plaignent du manque de compétences linguistiques des enseignants.

La langue a parcouru un long chemin. En 1984, elle a été reconnue comme troisième langue officielle sous Pierre Werner. Les inscriptions aux cours de luxembourgeois ont triplé au cours des vingt dernières années et s’élèvent aujourd’hui à plus de 5 000 à l’INL. Une nouvelle étape d’institutionnalisation a été franchie en 2017, avec la création du Conseil de la langue luxembourgeoise (CPLL). En 2018, une loi est entrée en vigueur, jetant les bases du ZLS et définissant le rôle du commissaire (Mme Reding parle d’un « bond en avant »). Le ZLS fonctionne en complément de l’activité de Reding en tant que homologue technique. Alexandre Ecker, qui collabore depuis plus de 20 ans au Lëtzebuerger Online Dictionnaire (LOD), en est le directeur depuis environ un an. Il décrit Reding comme « dynamique », « quelqu’un qui aime que les choses avancent ». Reding est le deuxième commissaire ; avant lui, le poste était occupé par Marc Barthelemy, ancien professeur de mathématiques.

Ce sujet est politiquement sensible. Dans certains milieux de la société et de la vie politique, l’identité et la langue ont fini par se confondre. C’est aussi pour cette raison qu’Eric Thill, qui s’est fait le défenseur du luxembourgeois depuis son entrée en fonction au ministère de la Culture, tient à mettre constamment l’accent sur le multilinguisme. « La place que nous accordons au luxembourgeois est une question sociopolitique », déclare Reding. Il se félicite que cette langue ait trouvé sa place dans la Constitution, mais estime qu’elle ne devrait pas figurer aux côtés du drapeau et de l’hymne national
, mais qu’elle aurait mérité un article qui lui soit propre. Il justifie cela en expliquant que ces symboles nationaux sont statiques, tandis qu’une langue est quelque chose de vivant. De plus, Reding plaide pour que le multilinguisme soit également inscrit dans la Constitution.

On observe une politisation accrue de la langue à partir des années 80. La société civile et les ONG considèrent la langue comme un pont pour une population scolaire de plus en plus hétérogène. Jean-Claude Juncker la présente comme indispensable à la cohésion sociale. Plus récemment, c’est l’ADR qui, depuis le référendum de 2015 sur le droit de vote des étrangers, n’a cessé de lancer des piques à grand retentissement médiatique et a contribué à forger un discours défensif autour de la langue. Les questions parlementaires posées par son groupe reflètent l’affirmation selon laquelle la langue serait en train de disparaître : Le personnel de Luxair parle-t-il le luxembourgeois ? Pourquoi le panneau « Moien » a-t-il été retiré de l’aéroport ? Pourquoi l’INL ne porte-t-il pas de nom luxembourgeois ? (« Les gens doivent pouvoir le trouver », fait remarquer Pierre Reding dans ce contexte.) Fernand Kartheiser a même tenté de prononcer un discours en luxembourgeois au Parlement européen – et a été aussitôt interrompu. Ce sujet n’est pas nouveau pour l’ADR. Dès la fin des années 90, le député Gast Gibé-
ryen s’était enquis de l’état de santé de la langue, puis à plusieurs reprises par la suite. La secrétaire d’État à la Culture de l’époque, Octavie Modert (CSV), lui avait répondu en 2008, dans une réponse à une question parlementaire, qu’il n’avait pas à s’inquiéter, car on travaillait à trouver des équivalents luxembourgeois aux anglicismes : « On peut citer quelques exemples, comme « Handziedel » pour « flyer », « Verknëppung » pour « lien », « Problemléisung » pour « troubleshooting » et « Stippi » pour « wildcard », pour n’en citer que quelques-uns. »

Les Luxembourgeois entretiennent une relation ambivalente avec leur dialecte. « C’est sans doute un petit complexe d’infériorité », déclarait Claudine Muno à ce sujet il y a plus de vingt ans dans l’ouvrage *Lëtzebuergesch : Quo Vadis ?* Elle l’attribuait également au fait qu’il y ait peu de « bagage » culturel auquel on puisse s’identifier. Cette ambivalence conduit, dans les situations de conversation, à ce que les locuteurs natifs « changent rapidement de langue », même lorsque leurs interlocuteurs souhaitent apprendre et pratiquer le luxembourgeois. « On pourrait déjà communiquer davantage entre nous », affirme Pierre Reding. Le système scolaire laisse des traces : le luxembourgeois est perçu comme une langue « de chez nous » et « entre nous ». « Je n’ai jamais lu de poème d’Anise Koltz à l’école. » Sa mission consiste également à donner plus de visibilité à la littérature.

Il observe également un phénomène : celui des étrangers qui se soucient davantage de la langue que les locuteurs natifs les plus fervents. Ils viennent le voir avec des questions telles que : « Pourquoi le nom luxembourgeois de la localité n’apparaît-il pas au-dessus du nom français dans les gares ? » Ils auraient une conception différente de leur propre langue, issue de leur pays d’origine, et ne parviennent pas toujours à saisir pleinement notre conception du multilinguisme, explique Mme Reding. D’un côté, les expatriés qui envoient leurs enfants dans des écoles internationales s’inquiètent de savoir s’ils apprennent suffisamment le luxembourgeois pour pouvoir acquérir la nationalité plus tard ; de l’autre, certains se demandent pourquoi leur enfant devrait se donner tant de mal avec cette langue, alors qu’ils ne resteront probablement que deux ou trois ans dans le pays.

Reding affirme ne pas être affilié à un parti et vouloir rester neutre. Il reprend ensuite la phrase fétiche des personnalités luxembourgeoises : il fait la distinction entre ses opinions personnelles et sa fonction publique. Ce n’est pas du tout incongru pour un haut fonctionnaire. En tout cas, il n’éprouve aucune aversion envers les libéraux, puisque tant le ministère de l’Éducation que celui de la Culture sont dirigés par des ministres bleus. « Je me considère comme un chrétien non conformiste, à la fois social et libéral », explique Reding pour décrire son orientation politique. François d’Assise est pour lui un grand modèle, tout comme Jürgen Habermas. « Je suis éclectique dans ma démarche. »

Il doit déjà répondre à de nombreuses demandes de l’ADR. Tout ce qu’elle critique n’est d’ailleurs pas toujours « complètement faux », commente Mme Reding. Mais l’évaluation de la situation linguistique dépend de la façon dont on voit le verre : « à moitié plein ou à moitié vide ». Il constate que cette crainte s’est accentuée notamment depuis que l’anglais est plus présent au Luxembourg, c’est-à-dire depuis une dizaine d’années – car il s’agit d’une langue étrangère qui n’est pas parlée par les personnes socialement défavorisées, ce qui attise d’autres inquiétudes. Il va encore plus loin, qualifiant la fonction publique de « forteresse ».

Mme Reding qualifie le plan d’action pour la langue, qui prévoit 40 mesures, de « cahier de devoirs ». On y trouve des mesures ponctuelles, comme une étude sur le langage des jeunes, mais aussi des mesures continues, telles que la promotion de la littérature et de la culture locales dans les programmes scolaires ou l’apprentissage de la langue dans les secteurs social et de la santé. Actuellement, les soignants travaillant dans des maisons de retraite doivent justifier d’un certificat de niveau B1.

Le nombre de personnes parlant le luxembourgeois devrait être déterminé d’ici 2027 par le Statec. Les derniers chiffres datent de 2021 : à l’époque, 275 400 personnes avaient déclaré que le luxembourgeois était leur langue principale, soit 10 000 de plus qu’il y a dix ans, mais proportionnellement moins compte tenu de l’évolution démographique. L’Unesco classe le luxembourgeois parmi les langues minoritaires. Cela déplaît à Pierre Reding : « Nous ne sommes plus une langue vulnérable. »