Le LSAP est réticent à l’égard de l’accord tripartite, mais doit tenir compte de la coalition et de la campagne électorale. Il lui reste tout de même le débat sur la fiscalité pour se démarquer.
Luttes entre factions « La S.A.P. n’est-elle plus qu’un organisme de complaisance pour des groupes de supporters méritants, un simple bureau de médiation pour les demandes spéciales, les privilèges et les postes préférentiels ? Ou bien le Parti socialiste peut-il redevenir ce mouvement national progressiste qui aspirait à l’égalité des chances et à l’équité pour tous dans un esprit de progrès national ? », s’interrogeait Leo Kinsch le 6 juin 1969 dans le journal *Land*. Après la crise gouvernementale de 1968, des luttes idéologiques entre les différentes ailes ont fait rage au sein du LSAP. Antoine Weiss et Matthias Hinterscheid, du LAV – qui venait tout juste de fusionner avec le FLA communiste –, réclamaient un impôt sur les successions en ligne directe et la nationalisation des logements locatifs. Pour l’aile modérée, ou « de droite », regroupée autour du président du parti Henry Cravatte et d’Albert Bousser, qui prônait un rapprochement avec le CSV, ces revendications allaient trop loin. Il s’agissait également d’un conflit entre la section d’Esch, proche des syndicats, et la direction du parti, composée principalement de politiciens réformistes du Nord, de l’Est et du Centre
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Il y a toujours eu des luttes entre factions au sein du LSAP. La dernière remonte à dix ans. Après la crise économique et financière de 2008, les syndicats étaient descendus ensemble dans la rue. Après l’échec de la Tripartite en 2010, le LSAP avait convoqué un congrès extraordinaire au cours duquel les délégués d’Esch, menés par Vera Spautz, Nando Pasqualoni et Dan Kersch, avaient vivement critiqué la direction du parti et avaient ainsi réussi à imposer des modifications au plan d’austérité du gouvernement. La tripartite de 2011 a également échoué, mais cette fois-ci, le plan d’austérité a été adopté à huis clos par les ministres du CSV et du LSAP. Lors des élections législatives de 2013, les socialistes ont chuté à 20 %, et lors des élections européennes de 2014, ils ont perdu près de 8 %.
Gauche unie. Par la suite, Ben Fayot et son fils Franz, deux intellectuels du parti, Marc Limpach et Christophe Schiltz, de la Fondation Robert Krieps, ont publié leur prise de position intitulée « Crise et renouveau du LSAP », qui devait jeter les bases d’une réorientation politique du parti et lui permettre de retrouver sa puissance d’antan (comme en 1964 et 1984). Les auteurs étaient parvenus à la conclusion que les forces progressistes ne pourraient recueillir un large soutien au sein de la société « si le LSAP les fédère autour d’une vision sociale progressiste cohérente et intégrée, dans le cadre d’un dialogue et d’une coopération avec la société civile, les syndicats et toutes les forces de gauche, progressistes, socio-écologiques et de gauche libérale. »
Après avoir perdu les élections municipales de 2017 et atteint un nouveau creux historique lors des élections législatives de 2018, les socialistes ont connu un regain de popularité pendant la pandémie de coronavirus. Aujourd’hui, le LSAP occupe la deuxième place dans les sondages, juste derrière le CSV. Il a été épargné ces derniers temps par les grands scandales politiques (si l’on fait abstraction des liens entre Jeannot Krecké et Étienne Schneider avec la Russie). Elle doit toutefois cette forte popularité moins à sa vision progressiste de la société qu’à l’extraordinaire popularité de la ministre de la Santé, Paulette Lenert, qu’elle a nommée vice-Première ministre en janvier pour des raisons de relations publiques et qu’elle compte présenter comme tête de liste aux élections de l’année prochaine. L’éternel partenaire junior souhaite enfin redevenir le premier parti et, pour la première fois de son histoire, nommer la Première ministre. C’est pourquoi les socialistes ont pris grand soin, ces derniers mois, de régler leurs querelles internes et de présenter un front uni à l’extérieur. La direction du parti a exhorté les voix critiques à ne pas rendre leurs préoccupations publiques.
« Solidaritéitspak » : depuis l’échec des négociations tripartites à l’OGBL il y a deux semaines, l’unité menace à nouveau de s’effriter. Il apparaît de plus en plus clairement que le « Solidaritéitspak » n’est en réalité qu’un compromis boiteux. Certes, ce crédit d’impôt financé par les contribuables accorde aux classes à faibles revenus un peu plus d’argent que ce à quoi elles auraient eu droit avec la tranche d’indexation reportée, mais contrairement à une augmentation de salaire, il n’est pas imposable et n’est donc pas pris en compte dans le calcul des retraites. De plus, la baisse du prix du carburant profite avant tout aux classes à revenus élevés. Enfin, le discours du gouvernement selon lequel le report préventif de la tranche d’indexation prévue pour août 2022 permettrait d’éviter une vague de fermetures d’entreprises et de chômage repose sur des bases fragiles, car peu après la conclusion du « paquet de solidarité », la CSSF a annoncé que les bénéfices des banques luxembourgeoises avaient augmenté de 30 % en 2021, alors même que l’UEL s’était encore plainte, lors de la réunion tripartite, de la mauvaise santé de l’économie. Cela a même incité le président de la CGFP, Romain Wolff, à se demander ce week-end, dans un message Facebook, où passait donc la solidarité. Avant même que la question ne se pose de savoir si la CGFP souhaitait dénoncer l’accord tripartite, il a supprimé son message.
Le LSAP, qui continue de se considérer comme une « force politique progressiste », s’est donné beaucoup de mal la semaine dernière pour faire passer cet accord auprès de ses membres comme un « acte de solidarité des plus aisés envers les personnes à faibles revenus ». Le député Mars Di Bartolomeo a évoqué sur RTL Radio un « accord solidaire », ce qui se reconnaîtrait déjà au simple fait que le CSV le soutienne. Le coprésident Dan Biancalana défend lui aussi, dans un entretien accordé au journal « Der Land », le « Solidaritéitspak », qui a obtenu l’aval de la direction du parti et du groupe parlementaire malgré des discussions internes. Même les Jeunes socialistes n’y voient que des avantages, car après tout, les salariés et les entreprises sont dans le même bateau, comme l’explique leur coprésident Amir Vesali au journal *Der Land*. Et Max Leners, membre de la direction du parti, a conseillé à l’OGBL, dans une tribune publiée dans le *Tageblatt*, qu’« au lieu de se disputer pendant des jours sur une tranche d’indexation, il vaudrait mieux, en tant que forces progressistes de ce pays, se concentrer sur des objectifs concrets » : « la préservation de notre environnement, un monde du travail humaniste, un système fiscal plus juste et une fin rapide de la crise du logement ». Le 20 avril, les ministres responsables de ce « compromis », Paulette Lenert, Franz Fayot et Georges Engel, répondront aux questions concernant cet accord lors d’un live sur Facebook.
On peut supposer que des membres de l’OGBL participeront également à cet événement, que la direction du parti, faisant preuve d’une sage prévoyance, organise dans l’espace virtuel, plus impersonnel et plus facile à contrôler. Il y a certes des détracteurs au sein du LSAP, mais contrairement à 2010, ceux-ci ne s’expriment plus publiquement. Dan Kersch avait certes brièvement laissé entendre qu’il comptait prendre au sérieux son nouveau rôle de député de gauche au sein du LSAP (d’Land du 01/04/22), mais il s’est finalement soumis à la discipline de groupe. Tina Koch, vice-présidente du LSAP et présidente de la section féminine de l’OGBL Equality, a dû annuler mardi un entretien téléphonique prévu avec le journal « d’Land » en raison d’un cas de Covid. Tom Jungen, secrétaire général du LSAP et responsable de la section de l’OGBL à Dudelange, n’a pas répondu à notre demande. Une fois de plus, ce sont les milieux plutôt de gauche, mais désormais sans influence, de la section d’Esch qui critiquent l’accord et prennent parti pour l’OGBL, mais cette fois-ci principalement en coulisses. Certains d’entre eux ont distribué cette semaine des tracts avec l’OGBL, et le secrétaire central adjoint de l’OGBL, Stefan Osorio, avait rendu publique sa démission du LSAP après la signature (selon les sources, cinq à dix membres au total auraient quitté le parti). Seuls deux has-beens se sont livrés à un échange de coups ouvert : la lettre de lecteur de Robert Goebbels, publiée par RTL et adressée à la présidente de l’OGBL Nora Back, a reçu un accueil très favorable au sein du Patronat, tandis que René Kollwelter l’a descendue en flammes dans le Tageblatt.
Calcul électoral : le LSAP n’a pas atteint l’objectif énoncé dans sa prise de position de 2014, à savoir rassembler les forces progressistes. L’accord tripartite n’a eu pour seul effet que de rapprocher encore davantage l’OGBL, la Gauche et le KPL. La direction du parti en est également consciente. Mais dans l’ensemble, cet accord n’est pas si mauvais pour le LSAP et l’ensemble du gouvernement, pour des raisons de stratégie électorale. Si les dernières prévisions du Statec s’avèrent exactes, aucune tranche d’indexation ne serait supprimée l’année prochaine. En avril 2023, la tranche reportée d’août 2022 sera toutefois versée. Pour les entreprises, cela ne fait sans doute pas une grande différence qu’elle soit versée huit mois plus tôt ou plus tard. Pour les responsables politiques, en revanche, cela fait une différence. En effet, les élections communales auront lieu en juin et les élections législatives en octobre ; une tranche d’indexation tombe donc à point nommé en pleine campagne électorale. C’est sans doute aussi pour cette raison que le CSV a soutenu l’accord, bien qu’aucune de ses revendications n’ait été satisfaite.
Et même si les prévisions de Statec s’avéraient inexactes : la tranche reportée à avril 2023 sera dans tous les cas supprimée, que l’inflation soit faible ou élevée. Et afin d’éviter toute agitation majeure en cette année électorale cruciale, la tripartite a d’ores et déjà convenu, à titre préventif, de reporter toute tranche potentielle (supplémentaire) de 2023 à 2024.
Les super-riches L’OGBL, qui, après deux ans de manifestations contre le coronavirus, a hâte de descendre enfin à nouveau dans la rue (le 1er mai, un cortège de protestation partira de la gare pour se rendre au Neimënster), a désormais mis un frein aux projets du gouvernement et notamment du LSAP. Il reste toutefois une chance aux socialistes de se présenter comme une force progressiste avant les élections. Il s’agit du « grand débat fiscal » au Parlement, qu’ils ont demandé après l’échec de la « grande réforme fiscale » et qui aurait dû avoir lieu dès le début de cette année. Mais, « en raison de l’actualité », il a été reporté sine die. Selon Biancalana, il devrait encore avoir lieu « avant la fin de l’année » ; « avant les élections », affirment d’autres. On ignore encore quelles revendications le LSAP compte formuler lors de ce débat. Les Jeunes socialistes souhaitent une imposition plus élevée des revenus du capital et des super-riches (Vesali) ou des grandes fortunes, en particulier immobilières (Leners). Le coprésident Biancalana parle de manière générale d’un « paquet global » pour une redistribution plus équitable. Avec le DP, rien de tout cela ne devrait pouvoir être mis en œuvre. Avec le CSV et les Verts, probablement très peu de choses non plus.