Cuba. C’est un projet de développement mené par l’Escher Jongelycée en collaboration avec Cuba qui l’aurait poussé, il y a 30 ans alors qu’il était encore élève, à adhérer au Parti socialiste, raconte la députée de Dudelange et député et coprésident du LSAP, Dan Biancalana (45 ans), mardi après-midi dans la salle de séance du Conseil des échevins à la mairie. Lorsque les révolutionnaires cubains ont renversé le dictateur Batista en 1959 pour instaurer un État socialiste, le LSAP gouvernait déjà depuis 13 ans avec une majorité absolue à la « Forge du Sud ». À ce jour, rien n’a changé. Dudelange occupe ainsi une place à part, même dans le sud traditionnellement « rouge ».
Mais comment en est-on arrivé à cette domination sans partage du LSAP, qui dure désormais depuis 77 ans ? C’est sans doute Emile Mayrisch, le patron paternaliste de Schmelzherr puis directeur général d’Arbed, qui a posé les jalons de ce régime absolutiste en créant très tôt à Dudelange son propre « New Lanark ». Pour les ouvriers sidérurgistes, il fit construire des logements, un sanatorium et un hôpital, leur assura une protection sociale et mit en place des cantines et des épiceries d’entreprise. « C’était un homme généreux, mais il n’hésitait pas à priver de ces bienfaits ceux qui lui manquaient de reconnaissance, s’opposaient à ses ordres ou adhéraient à un syndicat », écrit l’historien Henri Wehenkel (d’Land ; 11 janvier 2019). Au début du XXe siècle, la classe ouvrière de Dudelange était encore marquée par ses origines paysannes et dominée par la fonderie et l’Église. En 1919, elle n’a pas soutenu les aspirations révolutionnaires d’une partie du bloc de gauche visant à proclamer une république et, lors du référendum de 1919, elle s’est également prononcée – contrairement à Rümelingen et Esch-sur-Alzette –, plus de 70 % des Dudelangeois se sont prononcés en faveur du maintien de la monarchie. La ville comptait certes en la personne de Nic Biever, devenu en 1920 secrétaire à plein temps de la Fédération luxembourgeoise des travailleurs des mines et de la métallurgie – très populaire notamment auprès des ouvriers catholiques –, un syndicaliste de premier plan, élu au conseil communal en 1924 puis à la Chambre des députés un an plus tard. Mais Dudelange a été gouvernée par le parti de droite jusqu’en 1945.
Après la Seconde Guerre mondiale, la situation allait changer. Le règne paternaliste du LSAP débuta en 1946, lorsque Jean Fohrmann, résistant et député, devint le premier maire issu du syndicat LAV et du mouvement socialiste. Fohrmann, qui a dirigé Dudelange pendant près de 20 ans, était non seulement actif sur le plan politique et syndical, mais aussi profondément ancré dans la vie associative de la ville. Il en va de même pour son successeur, le footballeur René Hartmann (1965-1973). Nicolas Birtz (1973–1984) – lui aussi footballeur – fut le premier maire à ne pas avoir de lien direct avec le LAV ou l’OGBL, contrairement à Louis Rech (1985–1993), le premier maire de Dudelange d’origine italienne. Alors que le LSAP enregistrait depuis le début des années 1960 des scores pouvant atteindre 67 %, il a perdu progressivement du terrain dans les années 1980. En 1993, lorsque les Verts ont remporté deux sièges pour la première fois, il est tombé à 46 % et n’a pu conserver sa majorité absolue que grâce à un siège résiduel. Le salut est venu avec Mars Di Bartolomeo, alors considéré comme « l’homme de l’avenir », qui a succédé à Rech au poste de maire. En 1999, le LSAP a pu à nouveau améliorer son score. Lorsque Di Bartolomeo est devenu ministre en 2004, il a été remplacé par Alex Bodry, petit-fils de Jean Fohrmann, qui avait déjà acquis de l’expérience au sein du gouvernement. En 2005, le LSAP est temporairement remonté à 60 %, mais n’a cessé de reculer depuis. Avec Dan Biancalana, qui a succédé à Bodry en 2014, le LSAP n’a atteint que 50,3 % en 2017 ; les deux mandats supplémentaires auxquels la commune avait droit en raison du dépassement du seuil des 20 000 habitants ont été remportés par le CSV. Le LSAP a néanmoins réussi à conserver une nouvelle fois sa majorité absolue.
Tous les partis d’opposition souhaitent changer cette situation à l’avenir. Le LSAP règne seul depuis trop longtemps, ce qui n’est pas sain, affirment aussi bien le CSV que les Verts et la Gauche. D’autres partis ne sont pas représentés dans la quatrième plus grande ville du Luxembourg : le DP ne s’est plus présenté depuis 2005 (année où il n’a pas réussi à entrer au conseil communal) et ne sait pas encore s’il trouvera suffisamment de candidat·e·s cette année. L’ADR a réussi à conserver en 2017 le siège qu’elle avait remporté en 2011, mais son élu, Vic Haas, une figure historique de Dudelange, a quitté le parti en 2019. Depuis lors, ce conseiller indépendant agit plutôt comme un représentant de la majorité ; depuis 2020, il est le seul non-socialiste à approuver le projet de budget. C’est pourquoi, à Dudelange, on suppose qu’il a entre-temps rejoint le LSAP.
Parti populaire Au fil des années, le LSAP a réussi à se constituer une large base. Même après le déclin de l’industrie sidérurgique, les mutations structurelles qui en ont découlé et la désyndicalisation (embourgeoisement), il a su maintenir son influence sociale, notamment grâce à sa présence au sein des associations. Depuis des décennies, il est l’interlocuteur exclusif des citoyens qui souhaitent obtenir une faveur de la commune ou qui ont besoin de quelque chose de sa part. Il a pourvu de nombreux postes clés avec des membres du parti ou des proches. Le secrétaire communal est un arrière-petit-fils du premier député socialiste et ancien maire de Rümelingen, Jean-Pierre Bausch ; le centre culturel Opderschmelz est dirigé par John, petit-fils de Louis Rech et responsable du Service culturel, qui s’est présenté pour le LSAP aux élections législatives de 2018 ; sa prédécesseure, Danielle Igniti, était présidente des Femmes socialistes ; le City Manager est Claude Leners, père de Max Leners, grand espoir du LSAP. Et le photographe indépendant Marc Lazzarini, qui réalise des photos de relations publiques pour le conseil des échevins, a siégé au conseil communal pour le LSAP de 2014 à 2017 – ce qui a eu pour conséquence que les personnalités politiques n’appartenant pas au LSAP n’apparaissaient que rarement sur les photos officielles, comme le confirment à l’unanimité tous les partis d’opposition.
Le régime socialiste qui a duré plusieurs décennies se reflète également dans la composition du conseil municipal. Tant la conseillère communale Josiane Di Bartolomeo-Ries que la conseillère communale Martine Bodry-Kohn sont mariées à d’anciens maires ; Romy Rech, qui a siégé au conseil communal jusqu’en 2017 et a été temporairement assesseur, est le fils du maire d’honneur Louis Rech. Le conseiller municipal Alain Clement est également président de l’association des commerçants de Dudelange. À l’exception de quelques conseillers et conseillères de l’opposition, ces liens ne semblent jusqu’à présent déranger personne sérieusement à Dudelange.
Mais il y a d’autres raisons qui expliquent pourquoi le LSAP a pu se maintenir au pouvoir aussi longtemps. À Dudelange, le LSAP s’est toujours montré modéré et s’est présenté comme un parti populaire, explique Alex Bodry. Dans sa déclaration au conseil communal, il a toujours intégré les propositions de l’opposition et a fait des compromis programmatiques : la zone piétonne proposée par le CSV et les Verts a été transformée par le LSAP en « shared space », et son idée d’un quartier sans voiture est devenue une rue sans voiture.
En effet, l’opposition reconnaît que les socialistes ont pris de nombreuses bonnes décisions. Contrairement à Esch-sur-Alzette ou à Differdange, Dudelange a rapidement surmonté la crise de la sidérurgie et a réussi sans grande difficulté la transition vers une société postindustrielle. Cela n’est certainement pas uniquement dû au LSAP de Dudelange. Dès le début des années 1980, avant la fermeture de la fonderie, le gouvernement avait implanté de grandes entreprises dans la zone industrielle nationale située entre Dudelange et Bettembourg. Ces dernières années également, le gouvernement et les responsables des deux communes ont réussi à attirer de nouvelles entreprises, même si l’implantation de la grande entreprise Fage a échoué face à l’opposition des Verts.
Ségrégation : C’est avant tout la composition socio-économique de la population qui distingue Dudelange des autres grandes villes industrielles du Minett. Le niveau d’éducation y est plus élevé qu’à Esch et à Differdange, tout comme le revenu médian ; la proportion de bénéficiaires du Revis y est plus faible, tout comme le taux de chômage. Enfin, à Dudelange, plus de 60 % des habitants ont la nationalité luxembourgeoise (contre environ 45 % à Esch et à Differdange), tandis que la communauté portugaise ne représente qu’un cinquième de la population (contre un tiers à Differdange). Les Dudelangeois eux-mêmes – quelle que soit leur appartenance politique – attribuent ces circonstances à la forte identification de la population « autochtone » à leur ville. Dudelange est un village où la cohésion sociale et le contrôle social sont importants pour les habitants, explique la pédiatre Michèle Kayser-Wengler, porte-parole du CSV au conseil communal et probablement seule tête de liste pour les prochaines élections communales. Ce n’est pas pour rien qu’on dit « une fois Diddelénger, toujours Diddelénger », explique le maire Biancalana. La durée moyenne de résidence à Dudelange est de 25 ans ; de nombreux jeunes qui ont grandi dans la ville y restent ou y reviennent après leurs études. Cela tient sans doute aussi au fait que la commune s’investit beaucoup auprès des jeunes. Il y a 20 ans, elle a construit avec eux le skatepark « Schmelz », qui est devenu un lieu d’attraction dans toute la région de Minett. Le lieu créatif VeWa, aménagé dans un hangar industriel et inauguré en mai, est également un projet participatif.
Le revers de la médaille, c’est que les prix de l’immobilier – en particulier pour les maisons individuelles situées dans la partie nord de Dudelange, à caractère petit-bourgeois – sont nettement plus élevés que dans la plupart des autres villes du Minett. Cela conduit à une « ségrégation », car les familles issues des classes à faibles revenus ne peuvent pratiquement plus se permettre d’acheter un logement à Dudelange, souligne l’architecte Semiray Ahmedova, députée des Verts et membre du conseil communal depuis deux ans aux côtés de Monique Heinen. Le nouveau quartier de Nei Schmelz, que le Fonds du Logement construit sur la friche industrielle à la frontière avec la France, devrait remédier à cette situation. Près de 1 600 logements devraient y voir le jour au cours des 15 prochaines années. Le projet a été présenté il y a plus de dix ans, sans qu’une seule pelleteuse n’ait encore été mise en service. Cela s’explique apparemment par le fait que l’État et le propriétaire de la friche, Arcelor-Mittal, ne parvenaient pas à s’entendre sur la question de savoir qui devait prendre en charge la dépollution du sol. Ces coûts sont désormais pris en charge par le Fonds du Logement ; toutefois, la terre contaminée ne sera pas évacuée comme d’habitude, mais recouverte d’un mètre de remblai. Les deux lois de financement ont été adoptées par la Chambre en mars 2022, et les travaux devraient débuter avant les élections.
En raison de la pénurie de logements, son parti aurait souhaité que le quartier de Nei Schmelz soit un peu plus densément construit que ce qui est actuellement prévu, déclare de son côté la co-porte-parole du parti déi Lénk, Carole Thoma, qui devrait devenir la co-tête de liste à Dudelange et pourrait succéder à sa mère, Tessy Erpelding, au conseil communal. Mais le maire Biancalana rejette cette idée en faisant valoir qu’une densification plus importante entraînerait un trafic trop important. La mobilité est depuis des années déjà le sujet principal dans la « forge du Sud ». Il n’y a guère d’autre sujet qui suscite autant de passion chez les Dudelangeois que les flots de voitures qui déferlent à travers le village aux heures de pointe. Les deux passages à niveau, en partie responsables de cette situation, devraient disparaître à terme. C’est ce que prévoit le nouveau plan d’aménagement général, mais aucun calendrier n’a encore été fixé. Les transports publics sont également une source d’inquiétude pour les habitants de Dudelange. Les trains directs vers la capitale ne devraient circuler qu’à partir de 2030 au plus tôt, lorsque les voies vers Bettembourg auront été aménagées à différents endroits. Le ministre des Transports, François Bausch (Verts), a également promis un bus à haut niveau de service via Belval vers Petingen, mais « en réalité, très peu d’habitants de Düdelange souhaitent s’y rendre », explique Michèle Kayser-Wengler. Elle aimerait disposer d’un tramway vers Bettembourg, ce qui résoudrait également le problème des passages à niveau. Mais le LSAP estime que ce n’est pas une bonne idée, car les habitants de Dudelange devraient alors à nouveau changer de moyen de transport à Bettembourg pour se rendre à Luxembourg-ville, rétorque le maire.
Schnëssen. Pour le reste, l’opposition s’offusque surtout de détails. Mais dans l’ensemble, tous les membres du conseil municipal de Dudelange s’accordent à dire qu’il fait bon vivre dans leur petite ville de 21 000 habitants. L’offre culturelle y est riche, la rue commerçante principale est nettement plus animée que dans des communes comparables, et les espaces forestiers et de loisirs ne manquent pas. Dans le village, on trouve encore des petits commerces, plusieurs boulangeries, de jolis cafés et de bons restaurants. Le jeudi, au marché, on trouve toujours « de quoi se régaler » et la criminalité n’est qu’un sujet de préoccupation très rare.
Il n’y a donc pas vraiment de bonnes raisons de ne pas réélire les socialistes. Au cours des 77 dernières années, les sept édiles ont dirigé leur ville avec beaucoup de tact. Toutefois, tout le monde à Dudelange est convaincu que Dan Biancalana deviendra ministre en octobre, à condition qu’il parvienne à conserver la majorité absolue dans sa commune d’origine. À Dudelange, l’entrée du LSAP au gouvernement ne fait aucun doute. Contrairement à ses prédécesseurs, Biancalana n’a jusqu’à présent pas su se trouver un successeur. Son premier échevin, Loris Spina (50 ans), est considéré comme inapte ou trop modeste pour diriger la commune. Avec Josiane Di Bartolomeo-Ries (57 ans), une femme pourrait, pour la première fois, prendre les rênes de la ville. Bien qu’elle soit jugée tout à fait compétente, d’autres féministes lui reprochent de mener campagne sous le nom de famille de son époux, qui jouit toujours d’une grande notoriété à Dudelange. Mais qui sait : peut-être qu’au cours des prochains mois, une jeune socialiste – ou un jeune socialiste – dont personne ne se souciait jusqu’à présent se distinguera. En tout cas, le LSAP de Dudelange n’a pas eu de mal à trouver suffisamment de candidats. Il a présenté sa liste (en tant que seul parti à ce jour) dès la mi-novembre. Celle-ci est si diversifiée et équilibrée que les autres ne peuvent que pâlir d’envie.