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Institutions et démocratie 11 min de lecture

Jonkt Dëppen

Menaces et sexisme – des attaques sur les réseaux sociaux et la manière dont les femmes politiques locales y font face

Article paru dans Édition mai 2023
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La présidente du Parti vert, Djuna Bernard (la deuxième personne à l'avant, à gauche) © Olivier Halmes

« Trouve-toi un pistolet et sers-t’en », avait écrit il y a un an un utilisateur de Facebook du nom d’Alain Lorang sous une publication de la députée verte Jessie Thill. Elle a porté plainte, mais l’auteur n’a pas pu être identifié, car il n’avait pas publié sous son vrai nom. En moyenne, sa collègue verte Stéphanie Empain signale une fois par an à la justice des menaces de ce type. La coprésidente du parti des Verts et députée Djuna Bernard a reçu, au début de son mandat, trois menaces de mort anonymes et deux photos de pénis par e-mail. Dans un seul cas, l’expéditeur d’une photo de pénis a pu être identifié ; il s’est excusé et a minimisé l’incident. C’est sur Facebook que l’on trouve les commentaires les plus virulents, moins sur Instagram et Twitter, peut-être parce que la plupart des gens possèdent encore un compte Facebook, estiment les femmes politiques vertes. La majorité des messages proviendrait d’hommes, « et la violence en ligne est de plus en plus banalisée ». Le seuil d’inhibition baisse : « depuis la pandémie, les insultes se sont multipliées », explique Jessie Thill pour situer cette évolution dans le temps. Même dans les lieux publics, comme aux stands des partis, on s’exclame « Schäiss Gréng » à leur adresse.

On sait que les membres du gouvernement font souvent l’objet de menaces, et ce bien avant la pandémie de coronavirus. La semaine précédant le triple référendum de 2015, un homme a publié des menaces de mort à l’encontre du Premier ministre Xavier Bettel (DP). Il a ensuite été condamné à 15 mois de prison avec sursis. Le journal « Land » a contacté des femmes politiques siégeant au Parlement pour leur demander si elles avaient été victimes de menaces, de discours haineux ou de commentaires sexistes. Il en est ressorti que les députées vertes font actuellement l’objet d’une forte hostilité. Selon Stéphanie Empain, ce sont les thèmes associés à la politique des Verts qui suscitent le plus de réactions : les transports publics, les énergies renouvelables, l’égalité entre les sexes. De plus, les femmes politiques vertes ont l’impression que la triple combinaison « femme, jeune et verte » est un véritable « déclencheur ». « Jonkt Dëppen, tu es verte derrière les oreilles », sont des insultes courantes.

Pierre Weimerskirch, qui dirige depuis janvier la rédaction de RTL Online, rapporte que les modérateurs des rubriques de commentaires constatent que le ton s’envenime. Il y aurait des personnes qui « osent écrire pratiquement n’importe quoi ». Et on remarque que les responsables politiques verts, en particulier, polarisent énormément l’opinion et que les débats ne sont plus menés de manière objective. Selon son analyse, cela concerne toutefois tous les Verts, quel que soit leur sexe ; c’est l’appartenance politique qui est déterminante (même si les questions environnementales ont peut-être une connotation féminine pour de nombreux électeurs). On lit sans cesse que les Verts seraient un parti inéligible et antidémocratique, prônant l’interdiction, qui mènerait le pays à la ruine. Il serait une copie du « parti allemand des scandales et du népotisme ». Pour les autres partis, l’orientation politique est moins souvent remise en cause, mais il arrive que des propos homophobes soient tenus à l’encontre du DP. Le pays dispose d’un exemple anonymisé dans lequel il est affirmé que le Premier ministre Xavier Bettel ne s’engagerait pas pour le Grand-Duché, mais pour son « statut d’homosexuel ».

Carole Hartmann, secrétaire générale du DP et députée, affirme qu’elle a heureusement été épargnée jusqu’à présent par les menaces. Elle lit plutôt des « commentaires mécontents » sous ses interviews. Il s’agit de personnes aux opinions bien arrêtées, « ce qui peut parfois donner lieu à un ton plus agressif ». Elle ne peut citer aucun cas de remarques explicitement sexistes. Certaines personnes lui auraient toutefois reproché de n’avoir « pas grand-chose à faire valoir » et de ne pas occuper une place de premier plan en politique sans son père. Les insultes ne se limitent pas à l’espace virtuel : sur un stand de son parti, une femme lui a demandé si elle n’avait pas honte et si elle supportait encore son reflet dans le miroir.

Le fait que les diffamations s’intensifient à mesure que les fonctions occupées gagnent en importance – c’est du moins ce qu’indique un rapport. Plus les femmes politiques sont visibles, plus les insultes sont virulentes : telle est l’une des conclusions tirées du dernier gouvernement de Sana Marin. En Finlande, le nombre de femmes occupant des fonctions gouvernementales était supérieur à la moyenne et « les cinq membres du gouvernement les plus souvent pris pour cible sont des femmes ». Elles ont été la cible d’insultes sexistes et leurs compétences de dirigeantes ont été constamment remises en question. Selon un sondage réalisé par le magazine politique « Report München » de la chaîne ARD, environ 90 % de toutes les députées du Bundestag seraient confrontées à des propos haineux sur Internet. « Au total, 57 % des personnes interrogées sont confrontées à des insultes et menaces sexistes, tous partis confondus », indique un communiqué de presse. La RTBF a publié les chiffres d’un mémoire de master selon lesquels une des cinq parlementaires francophones interrogées sur 55 a déclaré avoir entendu au moins une fois une blague sexiste. Il s’agit de propos misogynes sur leur apparence physique ainsi que d’attributions stéréotypées de rôles. Des collègues masculins auraient déjà fait des remarques telles que : « Madame ferait mieux d’aller passer l’aspirateur ». 23 % ont déclaré avoir reçu au moins une fois une menace de mort ou de viol.

Jessie Thill raconte qu’elle aussi a été la cible de remarques désobligeantes de la part de collègues de l’assemblée. Lors de son discours d’investiture en janvier 2022, elle s’est qualifiée de féministe, ce à quoi l’un d’entre eux a réagi en l’avertissant : « Fais gaffe à ce que tu dis. » Lorsqu’elle a évoqué la mise à disposition de tampons dans les toilettes publiques, l’un d’eux a demandé : « Et qu’est-ce que les hommes reçoivent en échange ? Des cigares ? » La comparaison ne tient pas la route, car les cigares sont un produit d’agrément dont la consommation est facultative, et non un produit d’hygiène. Il était d’ailleurs surprenant que de telles répliques proviennent du centre de l’échiquier politique. Nathalie Oberweis (déi Lénk) constate quant à elle, chez des messieurs d’un certain âge qui sont députés depuis plusieurs mandats, une attitude selon laquelle la Chambre serait leur salon. Ils l’accueilleraient avec une « attitude du genre “Oh, Maischen” ». Djuna Bernard raconte que le premier citoyen du pays, Fernand Etgen (DP), l’a présentée devant un président de chambre étranger en disant : « This is our green plant ». Au début, elle a esquissé un bref sourire, pensant qu’il s’agissait peut-être d’un lapsus maladroit. Mais comme il a répété cette image à plusieurs reprises, elle s’est demandé : « Que voulait-il dénigrer, moi, jeune députée verte ? » « Il faut rire et ne pas prendre un air si grave », voilà un reproche que plusieurs femmes politiques ont entendu. Nathalie Oberweis déplore : « Chez les hommes, ce n’est pas un problème, mais chez les femmes, ça l’est bel et bien. »

Si vous souhaitez vous faire une idée de la « bro-culture » qui s’empare régulièrement du Parlement, vous pouvez visionner la séance du 14 décembre 2022. Laurent Mosar (CSV) y raconte que lui et André Bauler (DP) se rendaient à la cafétéria de la Chambre lorsqu’ils ont croisé Djuna Bernard. « Mme Djuna m’a lancé un regard, chers collègues, qui m’a rappelé mes années à l’école de théâtre. » Fernand Etgen rit dans le micro. « Chaque fois que je ne me présentais pas, elle me lançait un regard noir. » Fernand Etgen ajoute qu’il se réjouit que Laurent Mosar soit monté à la tribune à la fin du débat budgétaire, car il ne savait pas que ce débat pouvait être aussi « humoristique, voire folklorique ». Mars di Bartolomeo se réjouit lui aussi, car après sa carrière politique, Laurent Mosar pourrait se lancer dans le métier d’humoriste. Fernand Etgen sourit, il donne raison au politicien du LSAP. En réalité, la séance devait être levée à 19 heures, mais le président de la Chambre trouve l’intervention du politicien du CSV « très vivante » et lui accorde encore un peu de temps de parole.

La députée Simone Asselborn-Bintz (LSAP) a été victime d’une vague de critiques virulentes, accompagnée de menaces de mort. Cette affaire illustre à quel point la famille d’une personnalité publique peut être mise à mal. Après que le chien de la famille est tombé malade et a commencé à manifester un comportement agressif, la famille a décidé de l’euthanasier. Suite à cela, une association de défense des animaux, au sein de laquelle milite un conseiller municipal du Parti pirate, a publié sur Facebook une lettre anonyme, rédigée à la première personne du point de vue du chien, qui conteste la décision de la famille. En l’espace de quelques heures, la lettre a été partagée plus de 300 fois. Comme la lettre contenait des allusions à la fonction d’Asselborn-Bintz, celle-ci l’a également interprétée comme une « manœuvre politique ». « Rendez public le numéro et l’adresse de ce « humain » de Kretzpaak… j’ai aussi un pistolet à eau ! », pouvait-on lire ensuite. Ou encore : « Il faudrait abattre la vache et le vétérinaire ». Auparavant, Simone Asselborn-Bintz répondait aux messages haineux, « mais on se retrouve alors pris dans un tourbillon, un ping-pong qui ne mène à rien ». Si l’on laisse des fausses déclarations diffamatoires sans y répondre, on n’y gagne rien non plus. C’est pourquoi elle les bloque désormais. Depuis cet incident, elle s’intéresse au cyberharcèlement ; les adolescents, en particulier, devraient être mieux protégés. Nathalie Oberweis partage cette analyse. « Sur Twitter surtout, il n’y a pas de débat sérieux ; de nombreux utilisateurs cherchent à me discréditer à l’aide de demi-vérités et ne recherchent pas le dialogue ». La plateforme est toxique, estime la députée.

Lors d’une table ronde organisée en mars par la C2DH et le réseau des anciens élèves de l’Université du Luxembourg, Fabienne Greffet, politologue enseignant à l’Université de Lorraine, a analysé que la société était de plus en plus désabusée par les réseaux sociaux, on met de plus en plus l’accent sur leurs effets diviseurs et la diffusion de fausses informations. Néanmoins, les plateformes en ligne constituent pour les responsables politiques un outil essentiel pour influencer le débat politique : ces réseaux permettent en effet d’atteindre un large public en un seul clic, comme le souligne un résumé publié par le woxx. Il se pourrait que ce soient surtout les responsables politiques de l’opposition et les personnalités moins connues qui ne puissent guère s’en passer. En effet, comme l’a affirmé Clara Moraru, secrétaire générale adjointe du CSV, lors de la table ronde, les chrétiens-démocrates misent délibérément sur les réseaux sociaux, car ils craignent de bénéficier d’une couverture médiatique moindre que les partis au pouvoir.

Carole Hartmann ne souhaite pas accorder trop d’attention aux insultes. Elle sait que les critiques portent sur son rôle de femme politique et non sur sa personne en tant qu’individu. Elle ne se fait aucune illusion sur le fait qu’il existe des personnes ayant des opinions différentes. Djuna Bernard se montre prête à en découdre ; elle reste motivée pour lutter contre le sexisme. Simone Asselborn-Bintz, politicienne du LSAP, a une vision un peu plus mitigée de sa vie publique : « Le simple fait de parler de l’incident avec le chien de la famille me bouleverse. » Jessie Thill estime elle aussi que ces hostilités récurrentes sont frustrantes : « Il faut avoir la peau dure. » Les échanges avec ses camarades de parti l’aident toutefois à tenir le coup.

Mais tous les exemples cités par les femmes politiques ne constituaient pas réellement des attaques personnelles. Ainsi, sur une photo qui nous a été envoyée, on peut voir un panneau de signalisation portant l’inscription « Grüner Weg » (chemin vert) sur lequel figure également un panneau « impasse ». Un utilisateur de Facebook commente cette photo en écrivant : « Je m’en doutais depuis longtemps, c’est désormais prouvé ». C’est une manière humoristique, bien que quelque peu simpliste, d’exprimer que l’on ne partage pas les opinions politiques d’une personne.