« Même le renard le plus bête a sept entrées pour accéder à son terrier », explique un monsieur âgé au café Kueb à Gilsdorf. Or, la fusion prévue pour la Nordstad aggraverait le chaos routier qui règne déjà dans ce quartier – c’est pourquoi il s’oppose à cette fusion communale. Avec cette fusion, on se retrouverait sous la tutelle de fonctionnaires municipaux « qui ne connaissent pas grand-chose à l’Ösling ». Il comprend tout à fait que le conseil municipal de Bettendorf ait voté contre. « Les gens n’y voient aucun avantage. » Au Café Kueb, ça sent le poisson frit. Quelques clients lusophones refusent de discuter, et la femme au comptoir estime que les habitants de Gilsdorf ne sont « pas contents ».
Peut-être que les habitants de Gilsdorf sont « pas contents » parce qu’ils ont voté en mars, à 65 %, lors d’un référendum, en faveur de la poursuite des négociations sur la fusion avec les autres communes de Nordstad. Leur village de 1 100 habitants se fondra sans transition dans Diekirch. Mais il y a un mois, le conseil communal de Bettendorf a décidé, à une majorité de trois voix contre huit, de mettre fin aux discussions de fusion avec Erpeldingen, Schieren ainsi que les deux communes les plus peuplées, Diekirch et Ettelbrück. À Bettendorf, le taux d’approbation était certes plus faible, mais il dépassait tout de même les 50 %. Le ministre de l’Intérieur, Léon Gloden (CSV), a alors été invité, par courrier, à annuler la décision du conseil communal en raison de deux vices de forme : premièrement, la convocation à la séance n’aurait pas été affichée au « Reider », comme l’exige la loi. Deuxièmement, le maire Patrick Mergen n’aurait pas posé de question claire soumise au vote, mais se serait contenté de demander si « le conseil communal devait revenir sur sa décision d’octobre 2024 », comme le rapporte le journal *Das Wort*. La semaine dernière, M. Gloden a toutefois confirmé la décision du conseil municipal, estimant qu’il n’y avait pas de vice de forme.
La commune de Bettendorf comprend les villages de Gilsdorf, Möstroff et Bettendorf, ainsi que les hameaux de Bleesbrück, Broderbour et Keiwelbach. Ses origines remontent au
XIIIe siècle. Après la Seconde Guerre mondiale, la commune s’est rapidement développée pour devenir une destination touristique prisée, notamment grâce au camping « Um Wirt » situé sur les rives de la Sauer. Au cours de la seconde moitié du
XXe siècle, la région s’est également fait connaître pour son eau-de-vie, produite à partir des vergers de pommiers locaux. Jusqu’en 1964, le « Benny » s’arrêtait à la gare de Bettendorf ; l’ancienne voie ferrée a depuis été transformée en piste cyclable. Le centre du village de Bettendorf est dominé par le château, construit en 1728. Il appartient à des particuliers et fait actuellement l’objet d’importants travaux de rénovation sur lesquels la commune n’a aucune influence. En 1973, le père Albert Franck a introduit au Luxembourg le Renouveau charismatique catholique, dont le centre se trouve aujourd’hui à Gilsdorf. On entend régulièrement dire que la famille grand-ducale s’y rend. C’est en tout cas le père Franck qui a célébré le mariage du prince Louis et de Tessy Antony, ainsi que le baptême de leur fils Gabriel. Une rivalité tenace oppose les grenouilles et les corbeaux : les grenouilles représentent le Club des Jeunes de Bettendorf, tandis que le corbeau est le symbole de la jeunesse de Gilsdorf. Aujourd’hui, la commune de Bettendorf compte 3 094 habitants.
Dans un article, la journaliste du *Wort*, Irina Figut, s’étonne qu’il n’y ait eu « aucune tentative sérieuse » d’« expliquer publiquement » pourquoi le conseil municipal ne tient pas compte du résultat du référendum. La confiance envers les élus locaux risque de « se perdre à long terme ». Claude Gleis, maire d’Erpeldingen et porte-parole de la commune de Nordstad, se dit déçu par la décision des habitants de Bettendorf, comme il l’a déclaré au journal *Der Land*. Entre les lignes, il laisse entendre qu’il n’y a pas eu de campagne d’information susceptible de renforcer la capacité de jugement des citoyens. Le fait que le conseil municipal ignore désormais la « volonté de la majorité » est « difficile à comprendre », estimait-il déjà fin avril dans le journal *Wort*. Les responsables communaux n’auraient plus manifesté aucun intérêt pour une fusion au cours des derniers mois. C’est pourquoi les autres communes auraient exigé qu’une « décision claire » soit prise. Quiconque passe au crible la couverture médiatique consacrée à la commune de Bettendorf constate toutefois un désintérêt constant pour le rattachement à la Nordstad : Dès 2020, le Tageblatt s’étonnait de la rapidité avec laquelle les points à l’ordre du jour concernant la fusion étaient expédiés. Alors qu’à Schieren et à Erpeldingen, le sujet faisait l’objet de vifs débats, à Bettendorf, les informations à ce sujet étaient « prises en compte sans commentaire ».
Dans un café de Bettendorf, un monsieur âgé déclare : « Je suis trop vieux pour me forger une opinion sur ce sujet. Je ne vois plus très bien et j’ai du mal à lire le journal. » Un jeune client estime en revanche que, dans son entourage, tout le monde est content que la commune de Bettendorf se soit retirée des discussions sur la fusion. Au sein d’un regroupement avec des communes plus importantes comme Ettelbrück et Diekirch, on craignait de n’être qu’une roue de trop. « Mais ce débat n’intéresse plus personne désormais. Ils devraient peut-être trouver un autre sujet », conseille-t-il. Ce lundi de vacances de la Pentecôte, Bettendorf n’a rien d’une ville endormie : toutes les minutes, des cyclotouristes traversent le village, sur l’aire de jeux, des enfants glissent sur le toboggan tubulaire, et six personnes se sont donné rendez-vous pour jouer à la pétanque. Que pensent-ils de la fusion avec Nordstad ? « Non, non, non », s’exclame une femme. On ne veut plus en discuter. Ses partenaires de jeu acquiescent. S’agit-il de désenchantement politique – ou simplement d’indifférence ?
Le conseiller municipal Lucien Kurtisi (CSV) a suivi un parcours particulièrement singulier. En octobre 2024, il s’était d’abord prononcé contre les négociations de fusion, avant de se rallier soudainement à celles-ci en avril. Il a expliqué en mars de cette année, dans un message publié sur Facebook, pourquoi il avait initialement voté contre la poursuite des négociations : Bettendorf risquerait de devenir une « simple source de revenus pour les terrains de Nordstad, les logements, la production d’eau, etc. » et aucun échange « au niveau local » n’aurait lieu entre les communes. Malgré les « nombreuses réunions » qui auraient eu lieu depuis 2018, il n’y aurait toujours pas de document stratégique ni d’« analyse adéquate ». Bettendorf possède une « identité unique et une communauté forte, que nous voulons préserver », a déclaré M. Kurtisi. Dans une vidéo générée par IA, publiée par M. Kurtisi à la mi-mars, une voix masculine à l’accent américain s’exprime en voix off. Elle met en garde contre le fait qu’une fusion entraînerait « à coup sûr la perte du caractère villageois de Bettendorf ». « Une bonne part de logements sociaux » serait implantée au « cœur de la commune ». Peu après, M. Kurtisi a supprimé la vidéo et présenté ses excuses. Dans cette vidéo, « des femmes portant le voile et des personnes non blanches » auraient été présentées sous un jour négatif. Ce n’était pas son intention. Il se distancie « expressément de toute forme de xénophobie ou de discrimination ».
Tout comme Kurtisi, le conseiller municipal Andy Dernoeden craint lui aussi la disparition de la « petite commune villageoise ». Bettendorf ne doit pas se transformer en un simple quartier, a-t-il déclaré lors d’une séance du conseil municipal. La page Facebook « Nordstad-Nee » écrivait en février : « Petits enfants, petits problèmes. Grandes communes, grands problèmes. » La croissance de la commune dépend toutefois moins de la fusion que du plan d’occupation des sols et de la dynamique du marché du travail. C’est ainsi qu’un plan d’occupation des sols (PAG) a déjà été adopté en 2019 – avec une abstention et un vote contre – qui permet de doubler le nombre d’habitants. S’adressant au journal *Das Wort*, une habitante de Bettendorf a supposé que les habitants de Gilsdorf étaient favorables à la fusion car « leurs terrains prendraient alors de la valeur ». C’est ce que lui auraient rapporté des connaissances de Gilsdorf. Deux personnes présentes à la réunion du conseil municipal en octobre ont quant à elles supposé, dans une interview accordée au journal *Der Land*, que les habitants de Bettendorf craignaient de perdre, après une fusion, leur pouvoir de décision sur les « marchandages autour des terrains à bâtir ».
On ne peut toutefois pas parler de désaccord au sein du conseil municipal. Les conseillers municipaux n’auraient en effet guère examiné les avantages et les inconvénients de la fusion ; la plupart d’entre eux n’auraient ni développé d’opinion claire sur la Nordstad, ni élaboré de vision pour Bettendorf. La position en dents de scie du maire Patrick Mergen a également suscité la surprise. Au sein de la commune, il s’était d’abord montré sceptique à l’égard de la Nordstad, mais a finalement voté en faveur d’un échange avec les quatre autres communes. À l’instar de Claude Gleis et du maire de Diekirch, Charles Weiler, Mergen est également membre du CSV. Avec 715 voix, il a été élu en quatrième position lors des élections de 2023. Le maire, qui travaille dans le secteur de l’éducation, n’était pas joignable pendant les vacances scolaires pour répondre à nos questions.
Claude Gleis ne se laisse pas « impressionner » par la critique souvent formulée selon laquelle peu de choses auraient été réalisées en matière de coopération dans le cadre de la fusion au cours des six dernières années, comme il l’explique au Land . Divers groupes de travail se penchent sur des questions relatives au personnel, au cadre juridique et aux recettes fiscales. Les services techniques dressent un état des lieux des infrastructures et du parc automobile, ce qui permettra de réaliser des économies à l’avenir. D’autres synergies concernent le personnel, l’administration et l’infrastructure informatique. « Cela s’accompagne également d’une professionnalisation de nos services », explique M. Gleis. Un autre groupe de travail réfléchit par ailleurs à la manière dont le conseil municipal d’une Nordstad fusionnée pourrait être structuré – et au nombre de mandats transitoires nécessaires à cet effet. « Nous voulons nous positionner comme un contrepoids au Sud, qui domine sur le plan économique, afin d’attirer des investissements », déclare M. Gleis. « Aucune commune ne peut aujourd’hui assumer seule les coûts d’une piscine. »
Bettendorf ne souhaiterait apparemment pas faire cavalier seul ; comme l’a mentionné Pit Scholtes, journaliste et habitant de Bettendorf, dans un podcast de Reporter, la commune devrait désormais renforcer sa collaboration avec Tandel. « Mais qu’est-ce qui se passe ici ? », se demanderaient alors certains habitants de Bettendorf. Scholtes estime qu’une orientation plus professionnelle n’aurait pas nui à Bettendorf dans le cadre du regroupement avec la grande commune de Nordstad. On a pu constater à quel point la commune était dépassée par les textes législatifs début octobre 2024, lorsque Gloden a dû annuler le premier vote du conseil municipal – en raison d’un vice de procédure : le vote n’aurait pas dû se dérouler à bulletin secret.
Autrefois, un ruisseau coulait dans la Frächegaass à Bettendorf, qui était devenu le cœur du village : c’est là que l’on lavait le linge et que l’on abreuvait le bétail. Mais le ruisseau était également peuplé d’une multitude de grenouilles qui s’y reproduisaient. Dans la série d’articles « Histoires de la mairie », on raconte que certains habitants de Bettendorf considéraient leur coassement nocturne comme un « véritable fléau ». En 1903, le ruisseau fut détourné vers un réservoir d’eau potable – et le calme revint au cœur du village. Mais ces deux dernières années, la fusion des communes a de nouveau fait couler la salive sur le plan politique. Un remue-ménage auquel le ministre de l’Intérieur, Léon Gloden, a mis fin la semaine dernière.