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Environnement 12 min de lecture

Les talibans verts

L'« apathie climatique » gagne du terrain au Parlement luxembourgeois. Généalogie d'un débat

Article paru dans Édition novembre 2024
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Les talibans verts
Fred Keup (ADR), climatosceptique, a fait une sieste au Parlement la semaine dernière © Photo : Sven Becker

Il y a quelques années, la lutte contre le réchauffement climatique était au cœur des préoccupations, une priorité et un sujet récurrent. Dans le discours sur l’état de la nation prononcé par Xavier Bettel en 2022, on pouvait lire des phrases telles que celle-ci : « Malgré les crises actuelles, le changement climatique reste la menace la plus grave et la plus immédiate pour l’humanité. Ce n’est pas une menace qui ne se concrétisera que dans quelques décennies : elle est déjà bien réelle. » Même Ursula von der Leyen, présidente de la Commission issue du camp conservateur, a placé la croissance verte au cœur de l’agenda européen avec son Green New Deal. Des responsables de l’opposition du CSV, comme Paul Galles, ont soutenu la coalition tripartite locale dans son projet d’inscrire la neutralité climatique comme objectif d’État dans la Constitution. Tous les vendredis, Youth for Climate manifestait dans les rues, le secteur bio était en plein essor et la presse internationale rendait compte de la gratuité des transports publics au Luxembourg. Il régnait un véritable vent de renouveau – celui d’une transformation écologique.

L’intérêt du public pour la politique environnementale et climatique s’est désormais affaibli. D’autres crises majeures sont venues s’y ajouter : l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la hausse des prix de l’énergie qui en a découlé, et la guerre au Proche-Orient. En arrière-plan, on observe les bouleversements du marché du travail induits par l’intelligence artificielle et la pénurie de logements. Les populistes de droite et les extrémistes de droite sont les principaux bénéficiaires de ces crises actuelles, à l’instar de l’AFD en Thuringe et en Saxe, du Rassemblement National en France lors des élections européennes, de Donald Trump aux États-Unis et, plus récemment, de Calin Georgescu en Roumanie. Leur succès repose sur le fait qu’ils opposent les politiques de sécurité, économique et climatique : « La protection de l’environnement est l’outil le plus puissant pour empêcher la croissance économique », a récemment déclaré Trump dans le podcast de Joe Rogan. Les défenseurs de l’environnement constitueraient même une menace pour l’environnement : « Vous voulez voir un cimetière d’oiseaux ? Allez sous une éolienne. » « Oui », les éoliennes sont « vraiment dystopiques », abonde Joe Rogan dans son sens. « J’adore le pétrole et le gaz », s’enthousiasme Trump dans l’interview – ce serait de « l’or liquide ». Il qualifie le changement climatique d’origine humaine de supercherie ; sa devise est « drill, baby, drill ».

Au Luxembourg, l’ADR joue depuis longtemps la carte d’un relativisme climatique peu constructif. En 2018, Fernand Kartheiser (ADR) avait déclaré à la tribune de la Chambre : « Finies les illusions climatiques ». Il avait également critiqué « l’envahissement de l’Ösling par les éoliennes », qui « entraînent toute une série d’inconvénients écologiques ». « Irréaliste, idéologique, antisociale, néfaste pour l’économie » : tel était le verdict rendu en 2021 à la Chambre par le député de l’ADR Fred Keup à propos de la politique énergétique de la coalition tripartite de l’époque. « Des milliards et des milliards » seraient gaspillés, car au final, le Luxembourg n’aurait aucune influence sur le climat. De son côté, le président de l’Adrenalin, Maks Woroszylo, s’est indigné du fait que le Luxembourg affichait les prix alimentaires les plus élevés, tandis que le gouvernement gaspillait de l’argent « pour la propagande climatique et de genre ». Et en mars, la présidente du parti ADR, Alexandra Schoos, a déclaré au journal *Das Wort* : « Bien que l’influence du Luxembourg sur l’environnement ne joue pratiquement aucun rôle à l’échelle mondiale, la protection du climat se fait au détriment de la population. »  Le journal *Das Wort* lui a demandé si elle n’était pas « agacée » par ses collègues du parti qui affirment que « le changement climatique n’est pas d’origine humaine ». Titulaire d’un doctorat en médecine vétérinaire, Mme Schoos a défendu ses collègues : « S’ils ont tenu ces propos, c’est parce qu’ils se sont renseignés. » Elle a déclaré au journal *Land* l’année dernière qu’elle ne s’était pas encore penchée sur les études climatiques.

Outre les climatosceptiques bruyants, il observe surtout au Parlement des « politiciens passifs face au climat », déclare le député David Wagner (déi Lénk) dans un entretien accordé au journal *Land*. « Certes, la question climatique est désormais au cœur des débats, mais les membres du gouvernement se contentent souvent de débiter des slogans éculés », critique l’homme politique de l’opposition. Selon lui, les solutions proposées ne sont pas à la hauteur des prévisions alarmantes. Il renvoie à une présentation des scientifiques du List qui, le mois dernier, ont présenté, en collaboration avec la région Pro-Sud, des scénarios d’avenir pour la période 2031-2060. Il en est ressorti clairement qu’Esch-sur-Alzette doit s’attendre, dans un contexte de changement climatique accéléré, à des périodes de canicule atteignant 45 degrés. « Mais je ne sais pas si beaucoup de responsables politiques ont vraiment compris ce que cela signifie », déclare M. Wagner.

Le député du LSAP, Franz Fayot, constate lui aussi une certaine « indifférence » face aux questions climatiques. Le Premier ministre du CSV, Luc Frieden, avait déjà résumé la position de son gouvernement lors de son interview du Nouvel An : Frieden a déclaré sur RTL Télé qu’il souhaitait une protection de l’environnement « qui n’agace pas » et qu’il fallait aborder les objectifs climatiques « avec un peu moins de crispation ». Pour Fayot, ces propos ouvrent la voie à la procrastination. « On perd beaucoup de temps à discuter des e-carburants et des voitures à hydrogène, au lieu de mettre en œuvre des solutions qui ont fait leurs preuves », a déclaré Mme Fayot au journal *Der Land*. Au sein des partis au pouvoir, on observe par ailleurs de plus en plus de gestes clientélistes en faveur de l’agriculture. Et en matière d’environnement, « la marge de manœuvre de Serge Wilmes au sein de la coalition DP-CSV semble limitée ». Les ministres vertes Joëlle Welfring et Carole Dieschbourg auraient défendu leur portefeuille avec plus de combativité.

Le débat sur les e-carburants, les moteurs à combustion et les voitures à hydrogène tourne en rond. Au début de cette année, le député du CSV Laurent Mosar a une nouvelle fois affiché son aversion pour les voitures électriques en tweetant qu’une motorisation électrique n’était « pas vraiment plus écologique ni moins chère ». Un mois plus tard, le Parlement a examiné une pétition visant à empêcher l’interdiction des moteurs à combustion interne par l’UE à partir de 2035. Selon le Tageblatt, le pétitionnaire souhaitait préserver le droit à « une mobilité libre et individuelle ». Au cours du débat à la Chambre, Christophe Hansen (CSV) a souligné qu’il avait voté contre cette proposition de loi à l’époque où il était député européen, et qu’il continuait de miser sur les progrès futurs dans le domaine des carburants synthétiques et de l’hydrogène. Or, le consensus scientifique actuel suggère que l’hydrogène ne trouvera pas d’application à grande échelle dans le secteur des voitures particulières en raison de sa forte consommation d’énergie lors de sa production et de son utilisation. Depuis deux ans, on observe à nouveau une tendance croissante au dénigrement des mesures environnementales au sein du centre politique. Fin 2023, des élus du CSV ont voté contre la restauration des écosystèmes détruits au Parlement européen. Ursula von der Leyen se voit quant à elle contrainte d’édulcorer son Green New Deal.

« Dans chaque parti, il y a des personnes qui ne sont pas sensibilisées aux questions environnementales – y compris dans le mien », estime Gusty Graas, député du DP. Il n’est toutefois pas nécessaire « d’être un expert » pour constater la perte de biodiversité et les changements climatiques. Un retour sur son parcours personnel peut aider à y voir plus clair : « Quiconque se souvient de son enfance constate le déclin de la diversité des plantes et des insectes », explique M. Graas dans un entretien accordé au journal *Der Land*. Sa conception de la politique libérale n’implique pas que chacun puisse faire ce qu’il veut en permanence, car la liberté n’est possible que dans des sociétés solidaires. Sous le gouvernement actuel, les mesures de protection de l’environnement seraient toutefois mises en œuvre de manière moins ambitieuse. « Notamment parce que la pression nécessaire exercée par la société s’atténue », estime Graas. Les élections de l’année dernière l’auraient clairement montré. Le changement n’est toutefois pas aussi radical que dans nos pays voisins.

L’ancienne ministre de l’Environnement, Joëlle Welfring (déi Gréng), constate également une tendance similaire. La banalisation des attaques contre la politique environnementale reposerait toutefois sur une action concertée : « Des enquêtes menées par de grands groupes médiatiques ont révélé que des bots russes ont délibérément attisé l’hostilité envers la politique écologique sur les réseaux sociaux. » Dans son analyse, Joëlle Welfring suit la pensée du sociologue Steffen Mau : l’être suit la conscience. Les populistes de droite ne se contenteraient pas de refléter les conflits sociaux, mais les provoqueraient délibérément, générant ainsi une véritable polarisation. Ce sont surtout les personnes à faibles revenus qui sont censées être instrumentalisées – c’est-à-dire celles qui sont les plus touchées par l’échec de la politique climatique : « Les vagues de chaleur affectent particulièrement les habitants des immeubles préfabriqués, qui sont souvent situés à proximité des grands axes routiers », explique Welfring.

Laurent Mosar, membre du CSV, surfe lui aussi sur la vague de la polarisation sur les réseaux sociaux. Il publie des messages tels que : « J’ai l’impression que ces talibans verts se lèvent chaque matin en se demandant quelles interdictions ils pourraient nous imposer pour nous agacer au maximum. » Il a également tweeté son soupçon selon lequel « la lutte contre le changement climatique » ne serait pour certains qu’un prétexte pour « abolir la démocratie ». Pour se démarquer de la politique axée sur l’écologie, le député du CSV Michel Wolter s’est mis en scène lors de l’investiture du nouveau gouvernement. Il s’agissait d’aller à la rencontre des gens, « pour les mettre mal à l’aise, les dégoûter et leur donner mauvaise conscience ». Sept mois après les élections, le ministre de l’Environnement du CSV, Serge Wilmes, a de nouveau souligné que le CSV avait libéré ses électeurs d’une « politique de la terre brûlée ». L’impression selon laquelle son ministère « décourage les gens au lieu de les motiver » était trop répandue.

Il existe désormais plusieurs analyses consacrées aux opposants à la protection de l’environnement. Le sociologue Klaus Dörre explique dans ses publications que ce sont surtout les ouvriers qui soutiennent le mouvement anti-écologique. Il expose ses conclusions comme suit : les ouvriers exercent des métiers physiquement pénibles non pas parce qu’ils le veulent, mais parce qu’ils y sont contraints. Pendant leur temps libre, ils souhaitent donc être « vraiment libres » et ne pas se laisser sermonner ou dévaloriser moralement par des « personnes issues d’une classe sociale plus privilégiée ». Dörre souligne que ce sentiment de dévalorisation que ressentent de nombreux travailleurs n’aurait pas nécessairement dû voir le jour. Les groupes à faibles revenus affichent les émissions par habitant les plus faibles et ne participent généralement pas aux décisions d’investissement ou de production. Mais comme la dimension sociale a été de plus en plus écartée des débats sur le développement durable, de nombreux travailleurs se sentent laissés pour compte. Lorsque des partis comme l’ADR et l’AFD interprètent la transition écologique comme une atteinte à la « normalité » de la classe ouvrière, leur discours trouve un écho favorable. À cela s’ajoute le fait que ceux qui ne bénéficient d’aucune sécurité sociale ni financière vivent au jour le jour et se préoccupent uniquement de l’immédiat. Selon Dörre, ce sont avant tout ceux dont les revenus sont assurés qui disposent du temps et des ressources nécessaires pour se pencher sur la transition énergétique ou les menaces environnementales. Une approche évidente pour contrer cette dynamique consisterait à mettre en lumière la répartition inégale des bénéfices, par exemple dans l’industrie automobile. Alors que les travailleurs souffraient de l’inflation et de la crise énergétique, les entreprises ont enregistré, à l’automne 2022, en pleine crise, un « trimestre de rêve » grâce au boom des SUV, dont les actionnaires ont été les principaux bénéficiaires.

Jasper Praet, spécialiste en économie et en études européennes originaire de Gand, constate quant à lui un consensus plus large contre la politique climatique. Aujourd’hui, même les libéraux et les démocrates-chrétiens mettraient en garde contre les mesures environnementales et climatiques, craignant de perdre leur électorat traditionnel issu du monde agricole et des milieux d’affaires.Dans un entretien avec Diego Velazquez, journaliste au Wort, Praet suppose en outre que les critiques à l’encontre des mesures de protection de l’environnement traduisent une frustration générale et diffuse face à la situation politique.

Une rupture avec la politique climatique ne fait pour l’instant pas l’objet d’un consensus au Luxembourg. Le Premier ministre Luc Frieden a souligné dans son discours sur l’état de la nation de cette année : « Notre cohésion sociale, notre avenir économique et le changement climatique doivent être pris en compte au quotidien dans nos réflexions et nos actions. » 2,5 milliards d’euros seraient investis dans la mise en œuvre du Plan national pour l’énergie et le climat. Les installations photovoltaïques, en particulier, devraient être encouragées. Et la jeune génération de responsables politiques du CSV ne semble pas, pour l’instant, se prêter au dénigrement des questions écologiques. Fréd Ternes, maire de Niederanven âgé de 37 ans, a rendu obligatoires les installations photovoltaïques sur les nouvelles constructions dans sa commune. Fin octobre, la création d’un parc éolien a également été décidée dans cette commune ; celui-ci devrait alimenter en énergie plus de 31 500 personnes. Un sondage du Centre Jacques Delors montre que la protection du climat continue de susciter un engouement au niveau européen : une majorité de citoyens d’Europe occidentale et orientale souhaite une politique climatique plus ambitieuse. Toutefois, selon l’Agence fédérale allemande pour l’environnement, 40 % d’entre eux craignent en même temps des pertes économiques.