Tout d’abord, un petit rappel : en 1989, un futur collègue de travail avait fait visiter la ville pendant une demi-journée au nouveau venu et à son épouse. Alors qu’ils se trouvaient sur le rocher du Bock, ce collègue, d’un naturel plutôt terre-à-terre, né dans cette ville et y vivant encore aujourd’hui, a déclaré : « J’adore cette ville ! » Je n’ai jamais oublié cette phrase ni cette scène, avec vue sur l’abbaye de Neumünster.
Qu’est-ce que cela signifie, aimer une ville (un pays) ? À quoi se reconnaît cet amour et à quoi ressemble une ville qui est aimée ? Cela se voit-il ? Tout comme dans l’amour que l’on porte aux personnes, cela dépend sans doute de ce que ses dirigeants et ses habitants font pour cette ville. C’est dans les actes que se révèle le véritable amour. Sur l’affiche des dernières élections municipales, la maire Lydie Polfer fait campagne avec ces mots : « Mat Häerz a Séil fir ons Stad ». C’est ainsi qu’elle exprime son amour pour la ville.
Dans notre culture comme dans d’autres, aimer est toujours lié à la manière dont nous traitons les plus faibles et ceux qui souffrent. La souffrance est le miroir tant de notre propre vulnérabilité que de notre humanité. De plus, l’amour est aussi lié à la beauté, au désir de créer du beau et de s’en entourer. La beauté d’une ville appartient à tous, car on ne peut s’en approprier la beauté. Notre ville est-elle donc devenue plus belle grâce à ses grands projets d’extension et de réaménagement ? Enfin, l’amour contribue de manière essentielle à la cohésion sociale. Au-delà des services municipaux compétents, qu’est-ce qui rend une ville sociale ? Cette ville favorise-t-elle l’inclusion et la convivialité ? Mélange-t-elle jeunes et personnes âgées, nouveaux arrivants et habitants de longue date, pauvres et riches ?
Tel un lieu abandonné plongé dans un sommeil de Belle au bois dormant, le berceau de l’industrie moderne luxembourgeoise – la fonderie de Dommeldange, fondée en 1865 – se trouve entre les voies ferrées et la rue de Beggen. Un petit pont piétonnier enjambe l’Alzette, la rivière voisine, pour mener à ce site enchanté, où quelques petites entreprises sont installées. De 1909 à 1928, la fonderie de Dommeldange a alimenté la ville en électricité. Aujourd’hui, le visiteur de ce lieu a l’impression d’être transporté dans le passé. Quand on dit que le temps laisse des traces, c’est bien d’un terrain meurtri et fortement pollué dont il est question à la fonderie de Dommeldange.
L’ampleur de la contamination des sols à la fonderie de Dommeldange fait l’objet de spéculations et, selon certaines informations, de forages d’essai non rendus publics. Qui est responsable de l’élimination des déchets et de l’assainissement ? Normalement, c’est le propriétaire, Arcelor-Mittal Real Estate, une société immobilière pour laquelle ce site ne représente sans doute plus qu’un bien immobilier lucratif à vendre. Pour mettre fin à cette impasse, indigne de ce lieu historique et désastreuse pour le développement urbain, les quatre partis au pouvoir au niveau régional et municipal devraient s’engager dans une confrontation résolue, voire douloureuse, avec le propriétaire. Ou bien ils continuent à se laisser dépouiller de leur pouvoir aux yeux de tous par un grand groupe, risquant ainsi leur crédibilité en tant que représentants du peuple. L’amour de la ville est donc aussi – et c’est là un autre aspect central de l’amour – lié à la souffrance. Une souffrance à laquelle il faut s’attendre lorsqu’on se bat pour quelque chose. Il n’existe pas encore de projet de loi sur la dépollution des sols contaminés qui permettrait de faire avancer les choses. Il est toujours en cours d’examen par les instances compétentes, sans doute plongé lui aussi dans une sorte de sommeil de la Belle au bois dormant.
Au Luxembourg, le sol n’a aucun droit ; tous les droits fonciers appartiennent à leurs propriétaires. Et comme la propriété au Luxembourg n’implique jusqu’à présent aucune obligation, les sols, même contaminés, restent des objets de spéculation. De nombreuses maisons en ville sont d’ailleurs délibérément laissées à l’abandon dans le but d’en tirer profit. Le conflit croissant entre le privé et le collectif soulève, au-delà de Dommeldingen, des questions : comment voulons-nous vivre dans notre pays face aux défis écologiques et sociaux ? Sommes-nous prêts à changer nos modes de vie ? Que restera-t-il de la propriété, que les tempêtes que nous avons nous-mêmes provoquées sont en train de démanteler ? Que signifient, dans le contexte de ces événements, des notions telles que la propriété, la liberté, la démocratie, la justice, la dignité et la responsabilité ? En se concentrant sur des solutions à long terme d’ordre fiscal et juridique, les dirigeants évitent de se confronter (à eux-mêmes) aux privilèges dont ils jouissent eux-mêmes en tant que citoyens.
Parmi les 30 zones de construction actuelles ou prévues dans la capitale, l’ASBL « Eis Stad » avait sélectionné, fin 2020, le site de la fonderie de Dommeldange comme un lieu particulièrement intéressant et complexe afin de mettre en pratique, dans le cadre d’un atelier, une forme exemplaire de participation citoyenne précoce et sérieuse, qui fait jusqu’à présent défaut dans la ville. En raison de la pandémie de coronavirus, l’atelier s’est transformé en enquête en ligne à laquelle 179 personnes ont participé. Parmi les plus de 800 réponses individuelles, outre les modes d’habitation abordables et durables, la décontamination du site et la préservation urbanistique de ce lieu important pour la mémoire culturelle de la ville sont mentionnées comme des enjeux centraux. Les résultats de l’enquête dressent un tableau nuancé de ce que pourrait devenir la fonderie de Dommeldange si l’on tenait sérieusement compte des idées et des souhaits des citoyennes et citoyens. (Une analyse ainsi qu’une documentation des contributions originales sont publiées sur eisstad.lu.)
Sous la devise « Luxembourg in Transition », Claude Turmes, ministre de l’Aménagement du territoire, a lancé un projet ambitieux visant à définir l’avenir du Luxembourg à l’horizon 2050, pour lequel l’expertise d’experts internationaux est sollicitée : « Cette consultation internationale s’adresse aux professionnels mais également aux universités, écoles supébr et aux organismes de recherche disposant d’une expertise dans les domaines de l’aménagement du territoire, de l’urbanisme, du paysage et de l’architecture, en appui aux disciplines de l’environnement ainsi qu’aux sciences humaines et sociales » (www.luxembourgintransition.lu). Le ministre identifie principalement trois défis à relever : d’une part, la crise écologique et ses enjeux climatiques ; d’autre part, la gestion de la pandémie de Covid-19 et les questions qu’elle soulève en matière de numérisation et de production locale, qui vont transformer les zones rurales ; enfin, il évoque le défi de l’intégration sociale des nombreuses personnes qui travaillent et vivent au Luxembourg. En arrière-plan du discours de M. Turmes, on découvre le pays à travers un magnifique film promotionnel : le musée Pei, l’université de Belval, le tramway, les paysages de la Moselle.
Loin de toute intention d’opposer la participation citoyenne « de la base » à l’expertise technique « d’en haut », proposons ici – à titre gracieux – au ministre une mise en œuvre concrète de son idée « Luxembourg in Transition ». Commençons par poursuivre la projection de son film de présentation jusqu’à la fonderie de Dommeldange. Atterrissage de précision du drone à cet endroit : prise de conscience de la terre meurtrie à Dommeldingen, constatation du degré et des types de contamination, obligation pour le propriétaire de procéder à l’assainissement à l’aide d’une loi sur l’assainissement, et enfin, innovations en matière d’urbanisme qui favorisent la cohésion humaine de manière vivante et durable. Ainsi, le projet de transition prendrait pied sur le terrain.
Le philosophe et sociologue français Bruno Latour parle du « terrestre », un concept à travers lequel il redéfinit le paysage politique et désigne la Terre elle-même comme actrice des événements (écologiques). La Terre, le sol, le climat – toute la « Terra » – nous parle à travers ses exploitations, ses blessures et ses besoins de soins et de protection, qui lui permettront, ainsi qu’à ses habitants, de continuer à vivre ensemble à l’avenir : « Il ne s’agit plus ici de petites fluctuations climatiques, mais d’un bouleversement qui touche l’ensemble du système terrestre… Le terrestre est certes lié à la Terre et au sol, mais il est aussi universel en ce sens qu’il ne coïncide avec aucune frontière et dépasse toutes les identités » (Le Manifeste terrestre, Berlin, 2018). Bruno Latour ne parle pas ici de crises, mais de mutations.
Sans perdre de vue la situation dans son ensemble, « Luxembourg in Transition » pourrait s’inspirer des start-ups déjà implantées à Dommeldange, du centre culturel
« Bamhaus » et d’autres initiatives locales. Ce pourrait être un tournant riche en enseignements, vers un lieu important de l’histoire urbaine qui nous concerne tous. La fonderie de Dommeldange pourrait être le nœud dans le mouchoir du ministre Turmes, comme l’exprime Georg Büchner en 1836 dans sa pièce Léonce et Léna :
Le roi Pierre : « Ha, que signifie ce bouton sur le mouchoir ? De quoi voulais-je me souvenir ? »
Premier valet de chambre : « Se souvenir de quelque chose. »
Le roi Pierre : « Une réponse alambiquée ! – Eh bien ! Et qu’en pensez-vous, Votre Majesté ? »
Deuxième valet de chambre : « Votre Majesté semblait vouloir se remémorer quelque chose lorsqu’elle a daigné nouer ce bouton à son mouchoir. »
Le roi Pierre : « Quoi ? Quoi ? … Oui, c’est ça, c’est ça : je voulais me souvenir de mon peuple. »
Winfried Heidrich est théologien et président de l’association « Eis Stad » asbl