Lieu emblématique de la nuit luxembourgeoise, le Saumur traverse une tourmente qui menace son existence

Un phare qui vacille

Le strip-Club du Saumur
Foto: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land vom 20.02.2026

« Badabing » lit-on sur un néon fléchant la salle de strip-tease du Saumur Crystal Club. En ce moment, c’est plutôt « Badaboum » qu’il faudrait inscrire. Car l’établissement de nuit du quartier de la gare se trouve dans la tourmente depuis plusieurs semaines. Divers troubles ont éclaté dont une importante rixe devant le club de la rue Dicks, dans la nuit du vendredi 30 janvier au samedi 31 janvier. Lors de cette altercation trois personnes ont été blessées, dont une grièvement. « Cette dernière se trouve toujours en soins intensifs », confirme le Parquet auprès du Land. Une personne a été arrêtée en flagrant délit. Un deuxième suspect a été arrêté deux semaines plus tard en Belgique et remis aux autorités judiciaires luxembourgeoises. « Des bagarres dans le quartier et devant les clubs, il y en a souvent, ce n’est pas forcément lié au propriétaire du Saumur », argue Frank Rollinger, avocat du bénéficiaire effectif, un Allemand dont la société est domiciliée à Hong Kong.

Toujours est-il que le désaccord oppose frontalement les associés à la tête du cabaret et a dégénéré. Selon L’Essentiel, le directeur-salarié autrichien présent depuis 2021, aurait été remplacé par de nouveaux gérants « à la réputation sulfureuse » . Difficile de démêler le vrai du faux entre les on-dit des uns et des autres qui ne se distinguent guère en matière de réputation, de fréquentations interlopes. Le bar et restaurant de nuit fait, en outre, face à une assignation en faillite et à une demande en référé de la part de quatre employés, dont le directeur, pour obtenir des arriérés de salaires. L’audience prévue ce mercredi, a été repoussée au 18 mars. La procédure devrait aboutir à l’éviction définitive de l’un ou l’autre des associés, évitant ainsi une fermeture administrative ou judiciaire. Pour l’heure, le club reste ouvert, même si la situation porte atteinte aux affaires et ternit l’image de l’établissement.

Pour les habitués des lieux, l’ambiance n’est plus à la fête. « Les portiers laissent entrer n’importe qui. L’atmosphère devient souvent assez tendue. Je n’y vais plus aussi souvent qu’avant », explique un coutumier. Il constate que de moins en moins d’employés du secteur de l’Horeca fréquentent le Saumur, alors que les y retrouver après leur service constituait l’un des attraits du lieu. Un restaurateur ajoute qu’il est fréquent que ses clients, surtout de passage, lui demandent conseil pour la suite de la soirée. « Proposer des bars ouverts tard et des restaurants où l’on peut manger après minuit fait partie de le vie d’une vraie ville. Luxembourg ressemble déjà parfois à une ville fantôme, où il devient ardu de dénicher des lieux où sortir. Il serait dommage de jeter l’opprobre sur les rares clubs qui existent encore. »

Historiquement, la vie nocturne a connu des hauts et des bas, en fonction de la réglementation et de la souplesse accordée aux « mœurs légères ». Les modèles parisiens, berlinois ou londoniens des cabarets, cafés-concerts, music-hall et autres Tingeltangel ont été importés au tournant du vingtième siècle, suscitant d’importantes discussions à la Chambre des députés, dans les journaux luxembourgeois, ainsi que dans des rapports de police et correspondances ministérielles. C’est ce que retrace Joé Haas dans son mémoire en histoire contemporaine, Von Alkoholschenken, Arbeiterkneipen und Amüsierlokalen (2018).

Les Animierkneipen, ancêtres des bars à hôtesses, apparaissent dans les rapports de police dès 1908, principalement près de la gare et dans la commune de Holerich (qui n’était pas encore rattachée à la ville) : « On les reconnaît à leurs lanternes rouges et à leur nom évocateur. Les fenêtres sont équipées de rideaux épais afin d’empêcher les passants d’apercevoir ce qui se passe derrière », cite Joé Haas. La société civile a mené plusieurs campagnes contre les bars à hôtesses, les érigeant en symbole de la menace morale et sanitaire pour la société. En 1912, par exemple, l’Association catholique des femmes a lancé une pétition contre les méfaits des bars à hôtesses au Luxembourg, qui a été signée par plus de 3 000 femmes (alors même qu’à l’époque elles n’avaient pas le droit de vote). La classe politique, sous la pression de l’opinion publique, a alors durci sensiblement la législation concernant le personnel féminin dans les débits de boissons.

Considérés comme plus respectables les cabarets prospèrent à la même époque, notamment sur la nouvelle avenue de la Liberté (ouverte en 1904). L’historien Robert Philippart consacre plusieurs articles à cet essor. Ainsi, l’établissement « Au vieux Luxembourg », comprenant music-hall, jeu de quilles, restaurant, mais aussi appartements et chambres à louer, voit le jour en 1915. Après diverses affectations et transformations au fil du temps, le bâtiment abrite le bar et strip-club Joya, depuis une dizaine d’années. Non loin de là, le Clou Bar, ouvert en 1931, était devenu le Byblos, fermé autour de 2010. Après la Seconde Guerre mondiale, certains établissements de la capitale s’orientent vers le divertissement nocturne mêlant danse, musique, soirées et performances, y compris du striptease. Par exemple, au Café Le Perroquet puis au cabaret Chez Nous, les programmations intègrent des spectacles de strip-tease dès les années 1980. À la même époque, les bars à hôtesses de la rue du Fort Neipperg connaissent leur heure de gloire, à grand renfort de publicité dans des magazines très grand public (comme Flydoscope) avant de tomber sous le coup de la loi pour proxénétisme.

Au 13 de la rue Dicks, le Saumur n’affiche pas une telle ancienneté. En creusant les archives, on découvre, à travers des publicités dans les pages du Luxemburger Wort, les anciennes affectations du bâtiment. Dans les années 1920, on y vendait des « pilules miracle » pour le foie, puis des « générateurs d’ozone ». Après la guerre, un « Comptoir Textile » s’y installe ; le Comité olympique luxembourgeois y établit ensuite son siège, suivi par la section locale du « World Brotherhood ». En 1948, l’atelier Clairisse propose des corsets et soutiens-gorge sur mesure. Quelques années plus tard, une annonce signale une destination plus proche de celle d’aujourd’hui : le Café Diana s’y implante après avoir quitté le Mille-Colonnes (au coin de la place de Paris) en 1952.

Tout au long des années cinquante, de nombreuses petites annonces cherchent à recruter des « brave Dienstmädchen », puis des serveuses, des buffetières ou des femmes de ménage, toujours des femmes. Le nom « Saumur » apparaît pour la première fois en 1960 avec plusieurs publicités pour son ouverture le 28 août. La vocation nocturne s’affirme déjà, puisqu’une annonce promet de la « soupe à l’oignon après 22 heures ». Des chambres se louent sur place, mais cette activité ne suffit pas pour rentabiliser l’entreprise, déclarée en faillite le 22 avril 1961. Théo Aldringer-Flammang, nouveau propriétaire, reprend les lieux en septembre de la même année. Il publie à son tour des annonces pour recruter du personnel (exclusivement féminin) et propose des chambres à la location, avec eau chaude, précise-t-il. Un nouveau changement de propriétaire intervient en décembre 1967, puis un autre en 1970. Une parenthèse aussi exotique qu’inattendue s’inscrit dans l’histoire du Saumur : En 1980, l’enseigne cède la place au Bali, restaurant indonésien. La société Nouveau Saumur occupe ensuite les lieux de 1984 à 1989.

On entre ensuite dans une époque dont certains se souviennent encore. La famille Anelli, Domenico et son fils Francesco (ou Franco) a dirigé l’établissement pendant plus de vingt ans. Discothèque et restaurant de nuit, l’endroit attirait une faune bigarrée, pas toujours très recommandable. « Il y avait parfois des bagarres, des problèmes avec des dealers ou des clients trop insistants avec les filles », se souvient un noctambule. Quand le lieu change de mains en 2012, les nouveaux propriétaires entendent faire place nette. Des travaux remodèlent le bar et une nouveauté fait son apparition : Le strip « à l’américaine ». Les danseuses évoluent autour d’une barre de pole dance, tandis que les clients glissent des billets pour les encourager.

La nouvelle équipe veut faire en sorte que les choses soient cadrées et dans le respect des lois : Les danseuses étaient recrutées via des agences spécialisées (dans les pays de l’Est), avec des contrats en bonne et due forme, des jours de congé, des heures de nuit payées ; les clients indélicats expulsés sur le champ ; le filtrage à l’entrée sévère ; la cuisine de bon aloi. Autant d’éléments qui séduisent une large clientèle. Très vite le Saumur rassemble un public éclectique mêlant juniors des Big Four, avocats, créatifs et même certaines personnalités politiques (Xavier Bettel notamment). On y croisait parfois quelques stars qui s’attardaient après un concert ou un tournage, des médecins au sortir d'un congrès, des pubeux voulant prolonger la fête. Surtout, l’endroit est devenu le repère du personnel des bars et restos qui venait y dépenser leur pourboire après le service. « On y retrouvait un peu l’héritage du Cat Club, où des personnalités très diverses pouvaient passer la soirée ensemble et où il arrivait qu’un contrat soit signé sur un coin de serviette », s’amuse un bon client.

Sur les réseaux sociaux du club, les photos des danseuses en tenue (très) légère et dans des positions aussi aguicheuses que suggestives cèdent progressivement la place à des images de groupes d’amis en train de faire la fête, de serveurs et serveuses déguisés, de dj en plein mix et d’assiettes garnies de pâtes ou de burgers. « Le professionnalisme de l’équipe tant à la porte qu’au bar gommait le côté sulfureux du strip. Beaucoup de femmes sortaient au Saumur. Elles s’y sentaient tout à fait en sécurité et légitimes ».

Après dix ans et les affres de la pandémie, l’équipe s’oriente vers d’autres projets et revend l’entreprise à l’automne 2021. La transition s’opère en douceur, sans bouleversements majeurs. Mais peu à peu, la dynamique s’effrite : Les videurs se montrent moins vigilants, un fort turn-over affecte le bar. Une autre clientèle investit les lieux ; l’esprit des débuts s’estompe. L’issue judiciaire et financière déterminera si le Saumur pourra renaître de ses cendres et retrouver son statut de phare dans la nuit.

France Clarinval
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