Dans le contexte de la « crise » du Groenland suscitée par l’appétit de Donald Trump pour l’île arctique, on a beaucoup parlé de l’ouverture de passages maritimes au pôle Nord et de ses implications militaires et commerciales. Alors que cette affaire obnubilait les esprits, les commentateurs de service ont doctement analysé les gisements supposés en hydrocarbures, minerais et autres terres rares de ces zones septentrionales, ne mentionnant qu’en passant que c’est le réchauffement qui les rend potentiellement exploitables. Profiter du dégel de la calotte glaciaire pour saisir des opportunités stratégiques, raccourcir des routes maritimes ou exploiter des ressources minérales, quoi de plus naturel après tout. L’augmentation des températures au pôle Nord est considérablement plus prononcée qu’ailleurs dans le monde, avec des écarts qui dépassent par moments les quinze degrés. Cette simple anomalie devrait suffire, dans un monde rationnel, à freiner les ardeurs de ceux qui voient dans les zones polaires une nouvelle frontière. Mais qui ose, à part quelques esprits chagrins, se projeter dans l’après-Trump ?
Être glaciologue en 2026, c’est étudier et documenter la désagrégation de la cryosphère à travers le monde tout en constatant, impuissant, l’indifférence des dirigeants censés réagir à cette évolution, tout comme celle des citoyens dont le mode de vie participe à cette destruction. L’Antarctique et l’Arctique et, plus généralement les régions proches des pôles, ainsi que celles de haute montagne, subissent de plein fouet la montée des températures, mais ceux qui, aux premières loges, sonnent l’alerte jour après jour au sujet de leur déliquescence, sont ignorés.
Tant en Arctique qu’en Antarctique, l’augmentation des températures, conséquence directe de notre usage immodéré des énergies fossiles, est largement supérieure à ce qu’on constate ailleurs sur le globe. Depuis les années 1950, la température a progressé de trois degrés dans la péninsule occidentale antarctique, particulièrement exposée, bien plus que la moyenne planétaire. En emmagasinant une partie de la chaleur excédentaire atmosphérique, l’océan austral, et avec lui le puissant courant océanique circumpolaire, a enregistré une hausse d’un degré depuis 1955, ce qui est considérablement plus que tous les autres océans. Un des résultats de ce réchauffement est un affaiblissement, voire, dans certains cas, un effondrement des banquises qui ceignent le continent sur son pourtour, accélérant la perte de glace. L’eau douce qui résulte de cette fonte s’enfonce dans les profondeurs de l’océan, ralentissant la circulation océanique australe, avec à terme pour conséquence probable une hausse des précipitations dans l’hémisphère nord et leur baisse dans l’hémisphère sud, ainsi que l’effondrement de certains écosystèmes marins : Certaines espèces vivant en Antarctique, dont des pingouins, ont déjà du mal à survivre dans les milieux affectés par ces transformations.
Les scientifiques s’accordent généralement à dire qu’une fonte complète des glaces de l’Antarctique, qui entraînerait une hausse du niveau des océans de plus de cinquante mètres, est engagée, mais prendra des milliers d’années sur notre trajectoire d’émissions actuelle. En revanche, la perspective que sa péninsule occidentale fonde entièrement est beaucoup plus proche – quelques siècles – et inévitable si la montée des températures n’est pas rapidement jugulée. Ceci aurait pour conséquence une hausse des mers de 3,3 mètres si sa banquise seulement s’efface, et de 4,3 mètres si la fonte affecte aussi ses chaînes montagneuses. Ces projections, relativement conservatrices parce qu’elles ne tiennent pas compte de possibles points de bascule susceptible de déboucher sur un emballement de ces phénomènes, devraient à elles seules suffire, dans un monde sain d’esprit, pour susciter une remise en question de la fuite en avant généralisée qui nous tient lieu de stratégie.
Rares sont ceux qui tentent d’attirer l’attention sur ce qui se passe aux pôles. Un groupe de scientifiques et d’activistes allemands a cependant récemment relevé ce défi en organisant l’expédition « Mission Antarctica » pour sensibiliser les écoliers et collégiens de leur pays sur cette actualité alarmante mais oubliée. Depuis le voilier Malizia Explorer, Luisa Neubauer, de Fridays for Future, Checker Tobi, un vulgarisateur scientifique connu et apprécié outre-Moselle et au Luxembourg, entourés de glaciologues, ont animé des séances de streaming destinées aux écoles en Allemagne. Ils ont montré et commenté la majesté de ces paysages exceptionnels, la richesse et la beauté de leurs écosystèmes tout comme leur fragilité, et bien sûr, les menaces multiples que le réchauffement fait peser sur eux. Un exercice difficile : Il s’agit d’adopter un vocabulaire convenant à des classes d’âge différentes, d’intéresser sans ennuyer ou terroriser, et surtout de faire passer le message que rien n’est inéluctable, qu’il appartient aux humains de sauvegarder ces régions précieuses.