Chroniques de l’urgence

Recentrons la fenêtre d’Overton

d'Lëtzebuerger Land du 09.01.2026

Il est une victoire de Donald Trump et des oligarques qui le soutiennent qui n’est pas suffisamment mise en exergue, alors que c’est sans doute celle qui aura les pires impacts. C’est celle qui consiste à avoir réussi à oblitérer pratiquement toute mention de la crise climatique dans les prises de parole ayant trait aux relations internationales, et notoirement après le coup de force mené par l’armée des États-Unis la semaine dernière au Venezuela. Après l’enlèvement du dictateur vénézuélien et l’aveu par le président américain, d’une rare candeur, que cette intervention était motivée par la volonté de mettre la main sur les ressources pétrolières de ce pays, rarissimes ont en effet été les dirigeants à se souvenir que l’humanité est engagée collectivement dans une course contre la montre dont l’enjeu est sa survie.

Qui pour rappeler que face à ce défi, il est impératif et urgentissime de laisser les énergies fossiles là où elles sont ? Certainement pas les Européens, soucieux de ne pas froisser l’histrion orange pour ne pas s’aliéner ses capricieuses faveurs face à la Russie, engagés qu’ils sont par ailleurs dans un spectaculaire affaiblissement de leurs politiques climatiques. Ni les Chinois, tout à leurs manœuvres d’encerclement de Taïwan et au patient tissage de leurs propres sphères d’influence, alors qu’ils ont réussi à transformer l’impératif climatique en une phénoménale opportunité de leadership industriel. Les Latino-américains non plus, qui ont pu être plus francs dans leur dénonciation de cette infraction au droit international, mais semblent, comme les autres, avoir oublié le principal défi qui menace le vivant sur la planète bleue.

Ce silence vaut démission. Certes, les droites et les ultra-droites, républicains américains en tête, ont construit un discours de déni qui réfute la réalité du réchauffement et considère les ressources en hydrocarbures comme des enjeux géostratégiques légitimant tous les abus. Mais il faut reconnaître que le second mandat de Donald Trump représente à cet égard une escalade inouïe et un triomphe de la mystification. En matière de prise en compte de la menace climatique, la fenêtre d’Overton a bel et bien été déplacée, catapultée même, vers les marges de l’ignorance bienheureuse. Ainsi, il ne suffit plus, pour Trump et ses donateurs, de faire disparaître les freins à l’essor de l’industrie pétrolière américaine, il s’agit désormais pour eux de saboter le déploiement des énergies renouvelables. Non contente de revenir en arrière sur les mesures de l’administration Biden visant à mettre un terme aux forages sur les terres fédérales, la Maison Blanche n’a-t-elle pas purement et simplement stoppé récemment plusieurs projets géants d’éoliennes offshore au large de la côte atlantique, pour lesquels des dizaines de milliards de dollars étaient engagés ?

Exiger de remettre le climat à l’agenda face à de telles dérives, loin d'être naïf ou incongru, est crucial. Dénoncer l’imposition cynique de la loi du plus fort n’empêche pas d’insister sur l’urgence de la décarbonation et l’inanité destructrice du fascisme fossile décomplexé qui prend corps aux États-Unis. Celui-ci aggrave directement la crise en amplifiant les émissions de gaz à effet de serre et rend plus ardus les futurs efforts de décarbonation. Mais il constitue aussi une bataille perdue d’avance, tant les progrès techniques des énergies renouvelables, leur prix en forte baisse et le caractère démocratique que leur confère leur nature décentralisée condamnent irrémédiablement ceux qui continuent de miser sur le pétrole, le gaz et le charbon à se retrouver encombrés à l’avenir de « stranded assets ».

Le pétrole dit « lourd » dont regorge le Venezuela fera d’ailleurs partie de ces actifs inexploitables bien avant d’autres gisements. Visqueux et situé principalement dans le bassin difficile d’accès de l’Orénoque, il est en effet cher à extraire et à raffiner. L’âge d’or du pétrole vénézuélien qui fait tant rêver Trump correspond à une période de stabilité politique à Caracas vers la fin du siècle dernier au cours de laquelle les compagnies pétrolières américaines ont pu s’en donner à cœur joie grâce à un cours mondial relativement élevé du baril – une configuration bien différente de celles que l’on est en droit d’attendre aujourd’hui. Autant dire que rien ne permet d’augurer un retour à un tel eldorado.

Une raison de plus pour les dirigeants européens de rappeler leur attachement, si timide et inconstant soit-il, à la résolution de la crise climatique et à la défense d’un ordre international fondé sur des normes plutôt que sur la force. Si demain des commandos américains s’emparent du Groenland, il sera trop tard, et tout agenda crédible de décarbonation sera vraisemblablement passé à l’as. Comme le rappelle l’activiste Bill McKibben, les principaux atouts de l’île ne sont pas les terres rares ou les hydrocarbures qu’elle renferme, mais la banquise qu’elle porte, dont la fonte entraînerait à elle seule une hausse du niveau des océans de l’ordre de 30 centimètres.

Jean Lasar
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