Depuis le 16e siècle, Luxembourg se raconte à travers cartes, gravures et visions idéales. Avec l’exposition City Visions, le City Museum explore l’évolution de la ville au fil du temps

La ville bruisse sous la surface

d'Lëtzebuerger Land vom 09.01.2026

Avec ses vastes vues sur la vieille ville, l’exposition City Visions commence dès l’entrée dans l’ascenseur panoramique. Des représentations historiques et imaginaires attirent immédiatement le regard. On y aperçoit une vision italianisante de Luxembourg-ville.

Au 17e siècle, il était courant de représenter la ville selon une vision idéale et unifiée, afin d’inspirer la fierté civique, de favoriser le commerce et de faire miroiter aux puissances rivales la grandeur du territoire. Le marchand et écrivain d’Anvers Lodovico Guicciardini, neveu du Florentin Francesco Guicciardini, propose dans Descriptions de touts les Pays-Bas une synthèse de l’histoire, du commerce et de la topographie des Pays-Bas à l’âge d’or. Dans la gravure de 1613, il fait surgir autour de la cité des chaînes de montagnes colossales, exagérant le relief vallonné du Luxembourg et vantant ses points stratégiques.

Aujourd’hui, cet écart poétique entre la carte et le territoire s’est dissout. La carte ne reflète plus le réel, elle participe à sa production. Comme l’écrit Jean Baudrillard, « le territoire ne précède plus la carte, ni ne lui survit. C’est désormais la carte qui précède le territoire et qui l’engendre » (Simulacres et simulation, 1981). La carte a fini par manifester un présent bien policé, devenant un ensemble de normes qui nivellent la vie.

On se souvient du passage obscur et de ses petites enseignes sous les quais des bus à la Place Hamilius. Avec la construction du nouveau centre, ces lieux intimes de rencontre, bulles d’échange de secrets et de rêves, ont été transformés en parking souterrain et en centre commercial. « Avez-vous quelque chose à cacher ? » semblent marmonner les processus aliénants de l’urbanisation. Toujours selon Jean Baudrillard, cette disparition relève d’une « violence irréparable envers tous les secrets, la violence d’une civilisation sans secrets ».

Les interstices ont été colmatés, mais le bruissement de créatures tapies dans l’ombre demeure. Des traces de ces espaces subsistent, disséminées dans la ville. Frank Miltgen les met au jour avec la précision d’un travail d’archéologue, en révélant des strates oubliées. Les deux œuvres de sa série The judgement of Cambysses I, II, III, 2024 sont des fragments de graffiti prélevés sur la façade du Hall of Fame du skatepark, dont les couches les plus anciennes remontent à vingt ans. Ces vestiges rappellent l’histoire du skatepark, établi sur l’ancien site de l’abattoir à Hollerich et deviennent un refuge pour des souvenirs et des histoires enfouies.

C’est également ce que semblent faire les œuvres de Catherine Lorent, notamment Afterwork (Bluehour), 2024, qui à travers son cadre héraldique fixe une scène de la vie du quartier de la gare. Issue de la série Apotheosis_Anodin1, l’œuvre met en évidence des lieux quelconques en les faisant basculer vers un autre ordre de représentation, presque en mise en abyme.

Dans une autre salle, les représentations presque maniaques des deux ponts de la ville - Al Bréck et Nei Bréck - les font ressembler à deux bras tendus qui s’agitent maladroitement. Cette impression est renforcée par l’imprimé kaléidoscopique de Will Lofy, où deux ponts s’imbriquent tandis que la Passerelle se reflète dans l’Alzette.

L’exposition City Visions fait émerger ainsi une image du Luxembourg : sous sa surface polie, quelque chose mijote. On le sent dans l’air, comme dans l’air épais d’une chambre d’adolescent, où se mêlent l’odeur de parfum et sueur, d’écrans brûlants et posters poussiéreux. Une ville aux commerces qui se veulent tendance mais paraissent déjà démodés, dont l’ambiance se cristallise dans une boule de Noël ornée d’une figurine Labubu aperçue sur le marché de la place d’Armes.

City Visions est à voir au Lëtzebuerg City Museum jusqu’au 17 janvier

Adèle Wester
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