Elles marquent la limite entre le parc Um Belval et le quartier du Square Mile : les deux cheminées en briques rouges de l’ancienne usine Adolf-Emil-Hütte sont une des dernières traces de l’activité industrielle du site. Face au nouveau siège du Statec, en bordure d’un quartier en pleine mutation, elles faisaient jusqu’ici partie des plans de développement de Belval, l’axe du quartier est même aligné sur l’une d’elle.
Construites respectivement en 1969 et 1972 par l’entreprise Eckart et Hotop de Sarrebruck, les deux cheminées mesuraient à l’origine 115 et 75 mètres de hauteur, dans une ligne avec les deux cuvettes d’eau, puis les deux haut-fourneaux et les installations de transformation du fer en acier et en produits finis. Les deux cheminées constituent la dernière partie encore visible de l’installation de préparation du mix de minerai pour alimenter les hauts-fourneaux. Pour des raisons techniques et de sécurité, elles ont été rabotées en 2012. Leur hauteur actuelle est de quarante mètres chacune.
Fin novembre, la commune de Sanem et la société Agora, fruit du partenariat entre ArcelorMittal et l’État luxembourgeois et chargé de la reconversion des friches industrielles, annonçaient cependant que « plusieurs contraintes majeures, notamment techniques et financières, remettent en question le possible maintien des deux cheminées ». Le communiqué souligne « un état de dégradation massif, qui implique un risque notoire en termes de sécurité ». Il pointe surtout que 6 millions d’euros seraient nécessaires pour des travaux de désamiantage, de démolition des conduites d’aération et de restauration des briques et des socles en béton.
« Notre commune ne peut pas faire face à de tels coûts, d’autant qu’il faut aussi envisager de la maintenance pour parer à plus de dégradation », explique la bourgmestre de Sanem, Simone Asselborn-Bintz (LSAP) au Land. Au-delà des dimensions techniques et financières, les responsables du développement de Belval relativisent l’intérêt patrimonial de ces constructions, mettant en avant l’avis du Commission des sites et monuments nationaux (Cosimo). Rendu en 2021, l’avis estime que, largement réduites et sorties de leur contexte industriel d’origine, elles ne présentent plus un intérêt public suffisant pour justifier une protection nationale.
« Notre projet était de démolir les cheminées et de lancer un concours d’idées pour créer un lieu de rencontre qui rende hommage à la culture industrielle », poursuit la bourgmestre. Avant que les termes de ce concours aient été lancés, la politique nationale s’est mêlée du sujet. Début décembre, à la Chambre des députés, l’ancien ministre de l'Intérieur et bourgmestre de Käerjeng, Michel Wolter (CSV) a estimé que cette démolition serait « un scandale » et a demandé des comptes au ministre de la Culture. Eric Thill (DP) a repris l’argumentaire technique et financier et s’est rallié à l’avis défavorable de la Cosimo, notant que le critère d’authenticité n’était pas rempli. Lors de la même séance, le député pirate Marc Goergen a déposé une motion visant à inciter le gouvernement à revoir sa position. Le vote n'a pas encore eu lieu, mais devrait être soumis à la Chambre en ce début d’année.
« On a laissé disparaître la Centrale thermique d’Esch-Alzette. On a assisté, presque sans bruit, à l’effacement des silos de Mersch. Les cheminées d’agglomération de Belval semblent promises au même sort », dénonce l’architecte Philippe Nathan du bureau eschois 2001. En quelques jours, avant les fêtes, il a réfléchi à une alternative à la démolition. « Plutôt que de considérer les cheminées comme des vestiges obsolètes, l’idée est d’en faire le support d’un usage adaptatif, capable de transformer un héritage industriel en infrastructure habitée, productive et publique. »
Le projet « 180° » accepte de sacrifier une cheminée pour reconstruire les 115 mètres originaux de l’autre. Au rez-de-chaussée, le bureau 2001 projette un foyer monumental au cœur de l’emprise circulaire de la cheminée et un café ouvert au public. Les étages accueilleraient principalement des logements pour étudiants, « 36 logements, capsules étudiantes compactes et préfabriquées ». Une logique sérielle qui réduit les coûts et la durée du chantier. Au sommet, le projet s’ouvre sur un rooftop public et un observatoire. Ce belvédère offre une vue panoramique sur le territoire transfrontalier et devient un lieu de rassemblement et de célébration collective. Les plans ont été élaborés en respectant la réglementation en vigueur et les normes de sécurité. Ils prévoient une « peau productive » couverte de panneaux photovoltaïques teintés dans la couleur des briques. Les fondations en béton seraient également réutilisées, économisant une importante énergie.
« La cheminée de Belval ne serait ainsi plus une ruine à entretenir ni un symbole à commémorer, mais une machine habitée », suggère Philippe Nathan. Il parle d’un repère métropolitain assumé, mais surtout d’un manifeste pour une autre manière de transformer le patrimoine industriel. « En général, soit on conserve, jugeant le patrimoine suffisamment pittoresque, soit on détruit en faisant table rase et en effaçant toute référence. » L’architecte fustige la médiocrité de ce qui est généralement construit à la place : des bâtiments trop bas pour répondre aux besoins évidents de densité, la banalité de matériaux standards sans lien avec le genius loci, un manque d’inventivité pour affronter les défis contemporains. Il arrive aussi que la destruction ne laisse rien d’autre que du vide : « Un vide d’imaginaire, d’ambition et de vision pour le développement territorial qu’une plaque commémorative ou une publication ne remplit certainement pas. »
Le bureau 2001 n’a pas encore évalué le coût de ce projet. Il s’agissait d’abord de « montrer que c’est possible ». La bourgmestre de Sanem considère le projet intéressant, « mais avec quels moyens, venant de quelle poche et qui en aura la responsabilité ? » Philippe Nathan calcule rapidement que l’investissement pourrait être rentabilisé sur dix ans. Il imagine volontiers un partenariat public-privé mené par « un ministre du logement qui est presque du coin ». Il admet que ce n’est pas la construction la plus économique ou la plus optimale au point de vue énergétique. « Mais, si on veut travailler avec le patrimoine, de manière durable et extrêmement rationnelle pour la ressource, il y a une vraie base de réflexion. »
Le projet « 180° » ne verra peut-être jamais le jour, mais il ouvre plusieurs débats, notamment sur la manière de réinventer l’héritage industriel pour répondre aux enjeux contemporains. Mais aussi sur la densité et la construction en hauteur : « Les Luxembourgeois adorent New York et Dubaï, mais ne veulent pas de plus de quatre ou six étages », plaisante Philippe Nathan. Il ajoute que la cheminée de 115 mètres a fait partie du paysage pendant plus de quarante ans sans que personne ne trouve rien à en redire. « Pour l’industrie on osait d’autres échelles, du grand, du sublime. Maintenant, on a tous les moyens qu'on veut, on se lamente sur la pénurie de foncier et de logements, mais on n’ose toujours pas la monumentalité. »
Ce qui se passe avec les cheminées de Sanem représente bien l’ambivalence des attitudes et réaction face au patrimoine industriel, héritage assez récent. Situé principalement dans le sud du pays, il est à la fois mal aimé, considéré comme sale ou peu propice à l’investissement, et fantasmé comme des monuments de mémoire. Patrick Sanavia, directeur de l’Institut national du patrimoine architectural (Inpa) note une évolution dans le regard porté aux vestiges industriels : « On nous a fait des reproches, pas tout à fait injustifiés, sur la disparition de certains bâtiments et infrastructures sur le site des Terres rouges à Esch. Depuis quelques années, on travaille sur toutes les friches pour repérer, inventorier, définir les immeubles qui doivent rester en place. »
Cette opération est désormais accomplie : « On sait maintenant ce qu’on veut garder, ce qui est protégé. Aux développeurs, à la politique et aux architectes de décider ce qu’on fait avec. Il n’y a pas d’interdit tant que la substance historique est respectée. On ne demande que ça, des projets audacieux », poursuit Sanavia. Dans la publication XV Patrimoine industriel - Exemples de réaffectations et de mises en valeur, les cas les plus réussis de reconversions en lieux culturels sont mis en avant, comme les Rotondes à Luxembourg, le château d’eau à Dudelange, le Fonds de Gras ou les anciennes ardoisières de Haut-Martelange. Les projets gigantesques de nouveaux quartiers à la NeiSchmelz à Dudelange, la Metzeschmelz à Esch-Schifflange ou la Dummeldenger Schmelz bénéficient de nombreuses photos, aux contrastes un peu dramatiques pour accentuer l’effet ruin porn et de perspectives 3D spectaculaires annonçant l’avenir de ces futurs lieux de vie.
L’ouvrage ne cite pas le 1535° de Differdange que Philippe Nathan considère comme un bon exemple de reconversion réussie. Et pour cause : Le cabinet d’architecture 2001 y a eu ses premiers bureaux et y a engagé ses premiers collaborateurs. « Un endroit qui permet une certaine croissance économique par des secteurs un peu marginalisés a pu naître grâce à une volonté politique et beaucoup d'argent public. »
Reste de nombreux autres immeubles et objets appartenant au patrimoine industriel, isolés et éparpillés un peu partout dans le pays – moulins, barrages, ponts, cheminées, gares – pour lesquels « il faut trouver un bon équilibre entre une préservation adéquate et les considérations écologiques ».