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Société 5 min de lecture

Passage de pouvoir, vomir

Au Capitole, le capital se blottit contre le Führer, tandis qu’à l’extérieur, le peuple grelotte ; partout, on voit, adorables, des blondes qui non seulement se ressemblent, mais ont aussi toutes le même regard, ce qui…

Article paru dans Édition janvier 2025
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Au Capitole, le capital se blottit contre le Führer, tandis qu’à l’extérieur, le peuple grelotte ; partout, on voit, adorables, des blondes qui non seulement se ressemblent, mais ont aussi toutes le même regard, ce qui simplifie bien les choses. L’entourage : Vance avec son épouse d’une vivacité étonnante, le triumvirat exubérant des hommes les plus riches du monde. Ce clan bien en vue, ce genre de dirigeants aime en effet se montrer entouré de sa tribu, de sa famille, puisqu’ils se sont, regardez donc ! multipliés avec une vigueur biblique. Ce ne sont pas des célibataires perdus comme ceux qui errent habituellement dans cette société désorientée et en voie d’extinction.

L’heure du conte se transforme en heure de l’horreur. L’épouse, dans son look à la Zorro, va-t-elle dégainer son épée, alors qu’elle se tient ainsi derrière lui, sans yeux ni visage ? Et quel est donc ce baiser fantomatique qui hante les réseaux sociaux ? Plus tard, le chef les conduit par le bras, aveuglément protégés, ou préventivement morts ? « We have assembled inside this ancient and insane theatre », chante Jim Morrison dans *An American Prayer* ; Vance ressemble à Morrison.

Ce discours est une annonce, non, une proclamation. Le président ne s’attarde pas sur les clichés habituels, avec leur lot de réconciliation, d’unité et de « je suis là pour tout le monde », tout ce théâtre pour enfants : il va droit au but. Il s’agit de vengeance. D’humiliation. Il déverse tout cela sur les têtes stoïques des démocrates, qui se transforment en dignitaires, en monuments séculaires, en pierres tombales ; on aurait envie de se rendre en pèlerinage vers eux, de les arroser d’une larme. Seul Old Joe glousse de temps à autre en son for intérieur.

Le kitsch du Führer revêt des dimensions véritablement délirantes. L’Amérique est grande, maintenant, à partir de maintenant, méga-méga-grande. Une énorme bulle de chewing-gum. Grâce à Lui. Par Lui. Parce que Dieu. Parce que de Dieu. Lui. Par Dieu. Qui peut s’y opposer ? Qui peut s’y opposer ? Contre Dieu. Ils préfèrent alors se soulever. Et pas contre Lui. Au Capitole. Qui vient d’être pris d’assaut. À cause de Lui. Pour Lui. Ils se soulèvent, face au Capital et à Dieu, contre ce complot. Un Dieu IA, en plus.

L’Élu dit des choses que tout le monde comprend. Même une fillette de trois ans les comprend, c’est là sa force. Qu’y a-t-il de si difficile à comprendre dans le fait qu’Il veut le Groenland ? Il en a besoin, donc l’Amérique, Il est l’Amérique, alors qu’on le lui donne ! Et dehors les migrant·e·s ! Et les personnes trans. De toute façon, elles n’existent pas. Et tous ces genres différents. On n’a même plus besoin de compter jusqu’à trois. Ouf. Enfin quelqu’un qui le dit. Par décret, en plus.

Le félin sort du sac, applaudissements ! Il dit ce qu’il fait. Personne ne pourra prétendre ne pas l’avoir su. Ça a toujours été clair. Toujours sans détours. On parle d’ailleurs de plus en plus sans détours, le langage franc est de plus en plus apprécié. Ré-mi-gra-tion. Dit Weidel. Elle le répète. Elle en savoure chaque syllabe. Elle prononce le mot en « R », ce mot tabou, avec un immense plaisir. Le futur chancelier autrichien Kickl a hurlé ce mot magique devant la cathédrale Saint-Étienne, qui n’est même pas s’effondrée, tant elle est déjà résignée.

On peut enfin le dire ! Tout ce qu’on n’a pas le droit de dire. « Mouerekapp », crient-ils depuis les 66 ponts – ou peu importe leur nombre – de la ville, ça fait tellement de bien ! Ces chaînes, enfin libérés ! On veut enfin être libérés et manger de la viande sans retenue, prendre l’avion, conduire. Tout ce qu’on fait de toute façon, mais qui est désormais réhabilité, et on n’est plus obligés d’être sages, d’être humains, toutes ces conneries. On peut être des connards, officiellement, par décret, Trump l’a dit et on n’a plus besoin d’aller aux toilettes trois fois pour que personne ne sache plus où est l’avant et où est l’arrière, Poutine ne le fait pas non plus. La bonne vieille hypocrisie a fait son temps. Dommage. Cela signifiait tout de même qu’il existait une référence morale. Un point de comparaison. Une échelle de mesure. Le langage cru qui prévaut actuellement est en revanche sans vergogne. Le temps de la honte est révolu. L’ère de l’effronterie est là.

Et puis, tout à coup, une femme se tient là et parle sans détours ; c’est une évêque, et elle s’adresse comme à un être humain à ce type qui abuse du nom de Dieu. Et les visages de l’entourage se figent dans leur stupidité, tandis que la femme continue de parler sans se laisser déconcerter, et quelque chose qui ressemble à de l’espoir envahit ceux qui sont complètement à bout.