La semaine dernière, le discours sur l’état de la nation s’est en quelque sorte transformé en une nouvelle déclaration gouvernementale. Luc Frieden a dû constater : « L’ordre mondial qui prévaut depuis la fin de la guerre froide est en train de basculer. » L’ancienne déclaration devait être révisée. Elle n’était pas dénuée de sens. Elle contenait en effet les principes fondamentaux de tous les libéraux de droite à Bruxelles, Paris et Berlin : baisses d’impôts, déréglementation, affaiblissement des syndicats, « politique climatique souple ».
Le Premier ministre du CSV en rajoute : rendre la main-d’œuvre plus disponible, y compris le soir et le dimanche. Prolonger la durée de la vie active de trois mois par an. « Renforcer le système. » De plus, « une industrie forte – oui, une certaine réindustrialisation – ne peut être atteinte que par la politique énergétique ». Le climat est ici un plus.
Depuis la déclaration du gouvernement il y a un an et demi, le contexte économique a changé : les États-Unis ne souhaitent plus garantir les intérêts commerciaux des détenteurs de capitaux de tous les pays à l’aide du dollar, de l’Organisation mondiale du commerce et du napalm. Ils ne souhaitent désormais utiliser leur suprématie économique et militaire que pour protéger les leurs.
« Les alliances historiques, ce système mondial de coopération », voilà ce que Luc Frieden voit remis en question. L’ambassade des États-Unis située au Limpertsberg est menacée de fermeture. Grâce aux bourses Fulbright, le gouvernement américain s’était entouré de personnes de confiance au sein des dirigeants de pays étrangers. Luc Frieden était boursier Fulbright. Il se retrouve désormais livré à lui-même.
Le monde est en passe d’être redécoupé en centres de pouvoir, sphères d’influence et marchés. La Russie a envahi l’Ukraine. Israël achève la Nakba. Les États-Unis menacent la Chine. L’Union européenne lance l’initiative « ReArm Europe ». Au-delà de Wasserbillig, le militarisme allemand refait surface pour la troisième fois : « La Bundeswehr doit devenir “l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe” » (FAZ, 15 mai 2025), « L’Allemagne veut prendre la tête de l’OTAN » (FAZ, 16 mai 2025).
La participation à la course effrénée à l’armement a dominé le discours sur l’état de la nation. Luc Frieden souhaite acheter des satellites militaires afin de dilapider prématurément 2 % du revenu national brut. Peut-être y aura-t-il un « consensus autour du sommet de l’OTAN en juin » pour 3,5 %, voire 5 % si l’on inclut les voies ferrées et les pistes d’atterrissage vers le front de l’Est. Le gouvernement « suivra alors le mouvement ». Avec des « priorités », un fonds d’armement, des emprunts de guerre. Non pas parce que quelqu’un menacerait le Grand-Duché. Mais « parce que nous voulons éviter une atteinte plus grave à la réputation du Luxembourg » (Radio 100,7, 15 mai 2025). La réputation est le talon d’Achille d’un paradis fiscal.
Le Premier ministre a illustré cette militarisation à l’aide de nouveaux mots à la mode : « souveraineté » (18 fois), « stabilité » (11 fois). Avec une touche de Carl Schmitt, la compétitivité nationale s’appelle depuis la semaine dernière « souveraineté ». La mondialisation s’appelle soudain « dépendance excessive vis-à-vis des autres ». La nationalisation des coûts d’investissement privés « pour l’intelligence artificielle et la technologie quantique » est comptabilisée sous le terme de « souveraineté numérique ». Le mot d’ordre du moment semble être la renationalisation dans le cadre de l’Union européenne.
Par « stabilité », les conservateurs entendent le maintien des anciens rapports de pouvoir et de propriété. La stabilité doit être un atout « pour notre place financière, mais aussi pour un tel “data hub” ». Le CSV et le DP veulent « continuer à stabiliser » les prix de l’électricité. Ils ont depuis longtemps rompu le compromis de classe de la Tripartite. Mais le dialogue et la coopération doivent perdurer, « ce que l’on appelle souvent la stabilité ».
En temps de guerre, la stabilité devient un éloge de la force, de la dureté et de la ténacité. Les vacanciers « ramollis » de Luxair sont censés devenir, grâce à leur résilience, des survivalistes durs comme l’acier. Peut-être ce kit de survie est-il destiné à remplacer un jour la convention collective, le droit de manifester, le repos dominical et la retraite.