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Société 4 min de lecture

Le rêve de Bakounine

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition juillet 2025
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Pendant des années, le DP, le LSAP et les Verts se sont plaints de la complexité de la personnalisation de l’impôt sur le revenu qui avait été promise. Puis, la semaine dernière, le ministre des Finances Gilles Roth a proposé de généraliser la tranche d’imposition 1a. Afin d’inverser, après plus de 20 ans, la redistribution des ressources des célibataires vers les couples mariés. Tout le monde était enthousiaste : le CSV, le DP, le LSAP, les Verts, la Gauche, les Pirates. À deux exceptions près.

La suppression des tranches d’imposition entraîne la suppression de l’imposition commune avec répartition des revenus entre conjoints. Cela signifie la fin des avantages fiscaux accordés au « mariage de femme au foyer » prôné par les chrétiens-sociaux. Et c’est justement le CSV qui porte le coup de grâce. Les conservateurs veulent s’adapter à leur époque.

Ainsi, tout en se montrant compréhensive à l’égard des baisses d’impôts, l’ADR a fait état d’un « problème de taille » (RTL, 1er juillet). « Avec ce modèle, l’État s’oppose aux familles dont un des membres souhaite rester à la maison, et on ne peut pas accepter cela, a déclaré le chef de groupe Fred Keup » (100,7, 1er juillet).

« L’ADR défend clairement une politique nataliste. Nous soutenons la famille au Luxembourg afin que davantage d’enfants naissent ici. » C’est ce qu’indique le programme électoral 2023 (p. 24). Comme tous les partis de droite, elle souhaite encourager la natalité nationale. Afin de réduire le nombre d’étrangers.

Avec la « règle ADR pour les parents », elle souhaite que « l’un des parents puisse rester, entièrement ou partiellement, à la maison auprès de la famille » (p. 23). Pour que les petits ne croisent pas Tatta Tom à la crèche. Elle ne souhaite donc « aucune suppression fiscale de la famille par le biais d’une individualisation complète du système fiscal » (p. 286).

L’ADR veut à tout prix redevenir le CSV d’autrefois. Son programme politique consiste à faire revivre l’État du CSV des années 50 : à l’époque où l’Église régnait sur le village et où le maître d’école distribuait des « claques » à la règle. À l’époque où la femme restait à la maison pour cuisiner, faire le ménage et la lessive. Pourquoi le soutien de famille ne pourrait-il pas la déduire de ses impôts ?

C’est alors que l’ADR a trouvé, de manière inattendue, un allié. Début mai, l’association Idea, rattachée à la Chambre de commerce, a publié une brochure intitulée « Est-il venu le moment de rompre fiscalement ? ». Celle-ci traite de l’individualisation de l’impôt sur le revenu. Pour la rédiger, Idea n’avait sélectionné que des auteurs et autrices s’opposant à cette individualisation : « [C]ette réforme n’est pas nécessaire » (p. 60). « [I]l ne semble ni souhaitable, ni attendu, que l’on ose ce grand bouleversement » (p. 87).

Pour justifier leur refus, les membres de la Chambre de commerce adoptent un discours antilibéral : « [À] quoi bon adopter l’imposition individuelle – qui plus est dans un monde déjà largement empreint d’individualisme ? » (p. 72). Reprenant le ton de l’ADR, ils mettent en garde contre un « coup de canif » porté à « la famille comme l’un des fondements, parmi les plus solides, de la société » (p. 70).

En conclusion, ils comparent le ministre des Finances chrétien-social à un anarchiste respectable : Gilles Roth voudrait « réaliser le rêve de Mikhaïl Bakounine d’abolir, non pas la famille naturelle, mais la famille légale, fondée sur le droit civil et sur la propriété » (p. 108).

Les entrepreneurs se montrent sentimentaux. Ils craignent que la reproduction de la main-d’œuvre ne devienne plus coûteuse. Qu’ils doivent verser un salaire brut plus élevé. Alors que certains couples verront leur salaire net diminuer par rapport au salaire brut. Contrairement à l’ADR, ils reprochent au CSV et au DP : « [C]ette réforme semble globalement incohérente dans le projet fiscal libéral de l’accord de coalition » (p. 59).

Le gouvernement chercherait désormais à rallier les électeurs à la cause de la personnalisation de l’impôt sur le revenu. Il tenterait « de les séduire, voire de les corrompre, par de futurs mirages budgétaires » (p. 108). Il s’agit là du manque à gagner fiscal brut, désormais estimé entre 800 et 900 millions d’euros. Les baisses d’impôts pour les célibataires interviennent avant les élections. Ces 900 millions visent à reporter les hausses d’impôts pour les couples mariés jusqu’après les élections. La Chambre de commerce préférerait que ces « mirages budgétaires » corrompent les entrepreneurs plutôt que les électeurs.