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Société 4 min de lecture

Janus

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition juin 2025
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Chaque époque et chaque classe sociale ont leurs propres conceptions de la normalité et de la perversion sexuelles. Leurs descriptions techniques, leurs catalogues de paraphilies, de troubles des préférences sexuelles. Malgré toute la permissivité ambiante, la pédophilie et l’inceste sont actuellement considérés comme les perversions les plus abjectes qui soient. Elles portent atteinte aux derniers membres de cette société qui sont encore innocents. Elles causent des dommages au corps et au psychisme des enfants. Elles les privent de cet avenir insouciant dont les adultes se sont depuis longtemps détournés.

Les pédophiles savourent l’ivresse d’un pouvoir illimité sur un corps sans défense, à leur merci. Le représenter, le blesser, le détruire. Par ailleurs, ils s’en servent pour faire du troc de marchandises, tant sur support physique que numérique.

La perversion, selon Elisabeth Roudinesco, « est une structure psychique : on ne naît pas pervers, on le devient en héritant d’une histoire singulière et collective où se mêlent éducation, identifications inconscientes, traumatismes divers. Tout dépend ensuite de ce que chaque sujet fait de la perversion qu’il porte en lui : rébellion, dépassement, sublimation – ou, au contraire, crime, anéantissement de soi et des autres » (La Part obscure de nous-mêmes, Paris, 2007, p. 93).

Il est plus fréquent qu’un homme soit condamné pour pédophilie ou inceste. Une femme, c’est plus rare. Depuis quelques semaines, une affaire de pédophilie fait particulièrement parler d’elle. Non seulement parce qu’elle ne s’est pas déroulée dans l’intimité d’une pièce à l’écart ou d’un forum Internet, mais aussi parce qu’elle a fait doublement scandale au grand jour.

7 057 photos et 410 vidéos à caractère pédopornographique ont été saisies chez la personne condamnée en première instance. Parmi celles-ci, « 944 images de sa fille mineure », précise le jugement du 27 mars. « Ces images ont été prises le 8 mai 2013, soit à une époque où [elle] était âgée de 3 ans » (p. 5).

Le condamné appartient à la petite bourgeoisie éclairée. Il était actif au sein de trois associations culturelles réputées dans toute la région. Il était considéré comme affable et serviable. Mais derrière ce rôle public, il cachait une existence privée sombre. Le public payant perçoit cette double vie comme une trahison. Lui aussi appartient à la petite bourgeoisie éclairée. Il se sent trahi par ses semblables. Pour pouvoir se considérer comme une victime. Quand plus personne ne veut jouer les héros, tout le monde devient envieux des victimes.

Depuis plus de 150 ans, le « Luxemburger Wort » a l’habitude d’étouffer les agressions sexuelles sur des enfants, de prendre la défense des auteurs et de rejeter la faute sur les victimes. Cette attitude est particulièrement marquée par les préjugés de classe lorsque les auteurs appartiennent au clergé : « Nous sommes fermement convaincus que le pasteur de Marnach est innocent, 3) car il ne faut accorder aucun crédit aux déclarations, même les plus catégoriques, de personnes dépravées sur le plan religieux et moral » (13 juillet 1869).

Il y a trois semaines, le journal s’est tourné vers l’auteur des faits. Il lui a offert l’occasion de se transformer – à la fois publiquement et anonymement – en victime. Pour 3,10 euros, il a captivé son lectorat en lui offrant un aperçu des abîmes d’une âme perverse : « L’autoportrait d’un délinquant sexuel » (23/05/25). Le journal conservateur a osé cette transgression. Sous le prétexte habituel des idéaux journalistiques, il a donné libre cours à sa propre perversion : le voyeurisme.

Comme la plupart des pédophiles, le condamné n’a manifesté aucune émotion envers ses victimes. Seulement pour lui-même : « Je me sens comme une persona non grata. […] La manière dont on me traite est extrêmement brutale. Surtout quand on sait que la pédophilie est une maladie. » Ou plutôt, qu’elle devient une maladie dès que la police judiciaire frappe à la porte. C’est alors que l’hédoniste libéral impute à la maladie la responsabilité de la satisfaction débridée de ses pulsions.

« Mais, par son statut psychique qui renvoie à l’essence d’un clivage », écrit Elisabeth Roudinesco à propos de la perversion, « elle est également une nécessité sociale. Elle préserve la norme tout en assurant à l’espèce humaine la permanence de ses plaisirs et de ses transgressions » (p. 4).